Le visage est-il le miroir de l’âme ?

Article rédigé par Mathis Wuillot, terminale littéraire, Lycée Camille Corot.

Le visage, du latin “visum”, “vu”, désigne la partie antérieure de la tête. Il est un important centre sensoriel car on y retrouve le nez, les yeux et la bouche, donc l’odorat, la vue et le goût. Il nous permet ainsi de “contrôler” notre environnement. On peut alors considérer qu’il a pour but premier de recevoir les informations extérieures, et donc une fonction réceptive. Mais, s’il nous permet de recevoir une information, il nous permet également d’en transmettre. On dit en effet du visage qu’il est le “miroir de l’âme”. La bouche par exemple nous permet également de parler. Par l’intermédiaire de la bouche nous communiquons en  transmettant diverses informations. Mais en lui-même notre visage exprime à autrui nos émotions grâce à ce que l’on pourrait qualifier de langage non-verbal du visage. On pense tout d’abord à une manifestation émotionnelle très visible, les larmes. Trahissant une émotion forte, les larmes sont une manifestation extérieure d’un mal-être intérieur. Elles traduisent généralement un sentiment de tristesse mais peuvent aussi faire transparaître de la joie.

Si le visage, “miroir l’âme”, transmet des émotions il n’a donc qu’un rôle d’intermédiaire : il rend visible l’invisible. Il traduit extérieurement nos sentiment interieurs. La sémantique du visage articule le signifié du signifiant (pour reprendre la distinction de Ferdinand de Saussure). Le signifié correspond à l’émotion, à l’invisible. Le signifiant, renvoie ici à l’expression de cette même émotion sur le visage. Il y a donc un langage du visage qui serait forcément universel qui s’opposerait au particularisme des langues. En effet, ces expressions, avec toutes leurs nuances, sont reconnus par tous, sont un langage compris par tous.

Donc si l’émetteur est celui qui donne à voir cette émotion, le récepteur est celui qui interprète cette émotion. Il fait donc le chemin inverse de l’émetteur : il va du signifiant au signifié. On a alors ici une notion de vérité intrinsèque à l’interprétation lorsque  le signifiant correspond au signifié. Mais il arrive bien souvent que le signifiant renvoie à plusieurs signifiés rendant mon rapport à autrui ambiguë.

D’autre part, je peux simuler un signifiant qui ne correspond à aucun signifié comme c’est le cas du séducteur. Je peux aussi dissimuler mes émotions.

Ce visage peut donc nous permettre de tromper et de manipuler autrui. Le visage peut être une arme pour quelqu’un qui serait capable de le contrôler. C’est ce qu’explique en 1782 Choderlos de Laclos dans Les Liaisons Dangereuses. Le personnage de Madame de Merteuil se livre au vicomte de Valmont dans la lettre 81 et lui explique comment elle manipule ses proches. En effet, étant jeune, elle s’est entraînée pour avoir un contrôle total sur ce qu’elle laissait transparaître. Cherchant à se protéger du monde qui l’entourait elle ne voulait plus le subir mais pouvoir décider d’elle-même. Elle soutient donc que l’on peut manipuler les gens grâce à ce qu’on leur laisse voir et ainsi obtenir ce que l’on cherche. “Mon deuil me permettant alors de reparaître, je revins à la ville avec mes grands projets”. Dans cette citation, elle nous montre alors comment elle utilise ses émotions pour servir ses différents projets. Voulant “reparaitre” aux yeux de la cour pour servir ses “grands projets”, elle devait quitter son isolement. Elle montra donc un grand chagrin suite à la perte d’un être cher. Cette expression, totalement factice, lui permet alors de justifier son départ. Elle s’est donc servie de l’expression d’une émotion, qu’elle a fait passer pour vrai, pour satisfaire son désir. Lors de cette action, le signifiant exprimé par madame de Merteuil n’est rattaché à aucun signifié mais peut être extérieurement considéré comme vrai, le deuil étant difficilement réfutable. Elle soutient également que ce travail qu’elle a effectuée sur son visage lui permet de “lire” celui des autres. “Je n’avais pas quinze ans, je possédais déjà les talents auxquels la plus grande partie de nos politiques doivent leur réputation”. Choderlos de Laclos veut aussi montrer que, selon lui, les politiques utilisent cette faculté pour manipuler leur public. Ils donneraient à voir pas ce qu’il ressentent vraiment mais plus ce que l’on attend d’eux.

Dans son traité sur le prince, Machiavel explique dans le dix-huitième chapitre ce que doit laisser transparaître un prince. Ainsi un homme d’Etat doit être capable de n’exprimer que les émotions qui lui sont utiles. “Un prince bien avisé ne doit point accomplir sa promesse lorsque cet accomplissement lui serait nuisible, et que les raisons qui l’ont déterminé à promettre n’existent plus : tel est le précepte à donner.” Il compare un dirigeant à un renard, animal considéré comme malin dans la culture littéraire commune. Le renard est capable de tromper les autres pour son propre bénéfice. Ici, le prince doit tromper pour le bien de son pays. Mais il est important, lorsque l’on trompe, que l’on dupe, que l’on se joue des autres, de le dissimuler à leurs yeux. “Les hommes, en général jugent plus par leur yeux que par leurs mains, tous étant à portée de voir, et peu de toucher. Tout le monde voit ce que vous paraissez ; peu connaissent à fond ce que vous êtes”. Les expressions du visage sont donc considérées par beaucoup comme une vérité absolue et donc irréfutable. Le visage ne ment pas. En se fondant sur la crédulité populaire, le prince peut donc, en cachant ses véritables émotions, le tromper.

D’autre part la maîtrise de son visage peut également être considérée comme un moyen de défense. C’est ce qu’apporte comme nuance au texte de la marquise de Merteuil Sénèque dans le XVIIe chapitre de la tranquilité de l’âme. Il nous montre alors que cette faculté de dissimulation traduit plutôt pour lui une peur du jugement des autres. En effet, “le visage comme miroir de l’âme” nous mettrait d’après lui “à nu”. Faisant le lien entre l’intérieur et l’extérieur le visage est ce que l’on retient chez un inconnu. Pour se protéger de ce jugement, certaines personnes se créeraient donc un masque.

 

En plus d’avoir un rôle sémantique, le visage est directement lié à notre identité. C’est pourquoi, sur nos papiers officiels, le visage est généralement présent. Il nous représente donc au même titre que notre nom. C’est ce qui nous rendrait, dans une certaine mesure, humain.

Dans le livre II de la République de Platon, il développe cet aspect du visage par rapport à la morale. En effet, le visage, permettant de nous reconnaître, serait alors celui qui nous rend responsable face à la justice. L’exemple développé par Platon montre un berger, Gygès qui découvre un anneau sur un cadavre et il remarque qu’en tournant une des partie de cet anneau, il aurait la faculté de se rendre invisible. Prennant conscience de cette capacité lors d’une réunion de berger, il l’utilise et découvre que les autres parlent alors de lui comme s’il n’était pas là. Finalement, il se met à utiliser cette artifice pour assouvir ses désirs et devient l’amant de la femme du Roi et l’aide à le tuer. Il devient alors Roi. Dans ce mythe, le berger agit différemment quand il n’est plus visible que quand il est visible. Quand le bijou masque son identité, il se permet d’aller à l’encontre de la justice; se sachant caché et indétectable. Un homme sans visage  serait donc capable de commettre les pires atrocités.  On peut ici rattacher ce mythe avec un cas actuel, “l’internet parallèle” ou “darknet”. Grâce à un logiciel appellé Tor, l’utilisateur brouille son adresse IP et devient inidentifiable. On trouve donc sur ce moteur de recherche tous les site illégaux, de la propagande pour l’état islamique ou Daesh jusqu’au sites pour pédophile.

Mais si le visage est le reflet de notre identité, et qu’il peut être qualifié de miroir de l’âme, alors notre âme pourrait influer sur notre identité. On voit ici en premier lieu les marques de la vieillesse comme les rides qui sont une manifestation extérieure d’une partie de notre identitée, ici l’âge. Oscar Wilde va plus loin dans Dorian Gray. Il y présente le personnage éponyme qui est un séducteur et trompeur invétéré. Un de ses amis, peintre, lui propose de faire son portrait. Dorian Gray souhaite alors que ce soit le portrait et non lui qui prenne les marques des années. A chaque fois que le personnage commet une horreur, c’est le portrait qui en subit les conséquences. Petit à petit, il ne veut plus même voir son portrait et l’enferme dans une pièce. De nombreuses années après, il rouvre la pièce et trouve son portrait tellement hideux, presque inhumain, qu’il décide de le détruire. C’est alors un très vieil homme que l’on retrouve mort devant un portrait de lui jeune et beau. Cette histoire nous montre donc le visage, ici à travers le portrait, porteur des actions et des horreurs commises par le personnage. Mais Oscar Wilde propose un autre problème. Dorian Gray détruit son propre portrait car il ne supporte plus la vue de son visage, défiguré par ce qu’il a commis. On peut supposer que ce dernier lui rappele ses actions honteuses. Il n’est donc plus capable de “s’envisager”. On peut alors faire le lien avec l’expression du langage courant “ne pas pouvoir se regarder dans la glace”. Le visage serait donc le reflet de nos actions.

 

Finalement le visage est une partie importante de notre corps car il possède plusieurs fonctions. Il a tout d’abord une fonction sémantique. Cette sémantique permettrait donc de communiquer. En interprétant une émotion on comprendrait alors l’intériorité de la personne. Pour se protéger de ça, certaine personnes se créeraient un masque.  En plus de cette fonction, il peut être considéré comme un reflet de notre identité. On peut alors presque dire que “l’on porte son âme sur son visage”.

 

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