Suis-je ce que le passé a fait de moi ?

 

Introduction :

La question porte sur plusieurs notions : le sujet, l’histoire, la liberté, l’inconscient, la conscience…

Nous pourrions débuter notre travail par une analyse du terme « sujet » qui renvoie à « suis-je ».

Le sujet se caractérise de prime abord par deux capacités qui le distingue de l’objet : la capacité de réfléchir sur-soi-même comme conscience (auto-réfléxion) et la capacité de faire des choix (liberté).

Mais étymologiquement, le sujet fait référence au champ de la politique. On parle ainsi des « sujets de sa Majesté ». Ici le sujet c’est l’individu qui  est assujetti à l’autorité de la loi ou à celle du pouvoir souverain. Il faut alors distinguer le sujet du citoyen. Ce dernier est celui qui participe à l’élaboration de la loi.

Nous voyons donc surgir un premier problème : le sujet est-il libre et conscient de lui-même ? Ou faut-il le considérer sous le point de vue de l’assujettissement, de l’obéissance ? La subjectivité doit-elle se comprendre comme activité raisonnée et libre ? Ou au contraire, comme passivité, comme aliénation ?

Mais la question nous demande d’intégrer à ce premier problème le rapport du sujet à son passé.

Le passé peut être considéré d’un double point de vue. Soit du côté de la mémoire individuelle. Ou sous l’aspect collectif de l’histoire.

 

Dès lors, il conviendra de se demander dans quelle mesure le passé, individuel ou collectif, peut me déterminer, me « façonner » ? Suis-je le résultat de mes actions passées ? Sommes-nous dès lors prisonniers du passé ? Ou au contraire, est-il envisageable de rompre avec ce passé et d’affirmer ainsi notre liberté et notre capacité de réflexion ? Le cours de l’histoire n’est-il pas émaillé de ruptures brusques qui ont changé le cours des choses ?

 

 

 

 

 

Première partie : Demandons-nous dans ce premier moment dans quelle mesure le passé a « façonné » mon identité personnelle.

On peut évoquer trois types de déterminismes.

A/ Le déterminisme biologique : je suis d’abord un individu fait de chair et de sang. Or cette identité biologique est le résultat d’une très longue évolution biologique. Nous savons depuis l’invention de la génétique, que nos caractéristiques physiques sont déterminées par les 23 paires de chromosomes issues de nos deux parents. Je suis  donc bien le résultat d’un passé biologique.

Nous pourrions creuser encore la question en évoquant les récentes découvertes de la génétique du comportement. Certains traits de notre personnalité ne sont-ils pas aussi codés par notre patrimoine génétique ?

Nous pourrions évoquer le livre

 

B/ le déterminisme social : mon identité ne se réduit pas aux informations contenues dans mes chromosomes. Ma subjectivité n’est-elle pas le fruit d’une éducation ou d’un « socialisation » ?

Voire mes pensées les plus intimes, les plus « personnelles » ne sont-elles pas le résultats d’un conditionnement idéologique dont je n’aurais que très peu conscience ?

Référence philosophique : Karl Marx, L’idéologie allemande.

  • Dans une économie capitaliste, il s’agit d’assurer l’exploitation économique des salariés (figure contemporaine du prolétaire d’hier). On les contraint à vendre leur force de travail dans des conditions telles que la consommation de cette force de travail puisse dégager du profit pour les propriétaires des moyens de production.
  • Un deuxième enjeu des luttes des classes est d’assurer aussi pour la classe économiquement dominante, la domination politique, sous la forme d’une main mise sur l’Etat : l’appareil d’Etat se trouve compris ici comme l’instrument (« superstructure ») dont se sert la bourgeoisie pour consolider, par le droit par exemple, les rapports de production dont elle bénéficie (« infrastructure économique » de la société).
  • Un dernier enjeu réside dans la conquête des consciences elles-mêmes, à travers la lutte des « idéologies ». Il s’agit pour la classe économiquement et politiquement dominante, de s’affirmer aussi comme idéologiquement dominante en inculquant sa propre idéologie (celle où s’expriment ses intérêts de classe) aux autres classes. A cette fin, un vaste processus de conditionnement idéologique passe notamment par un contrôle de l’Etat sur les appareils idéologiques (l’école, la presse, les médias…). De cette lutte idéologique doit résulter selon Marx, qu’  « à chaque époque l’idéologie dominante se trouve être l’idéologie de la classe économiquement et politiquement dominante » (L’idéologie allemande, 1845). Bref, si toute conscience (comme conscience de classe) est une fausse conscience ou conscience faussée (par l’intérêt), la conscience des classes désavantagées est doublement fausse conscience : faussée par la déformation que fait subir au réel  sa propre mise en perspective du monde par ses intérêts, la conscience des exploités l’est plus encore à travers son envahissement par l’idéologie  de la bourgeoisie. Autrement dit par la façon  dont la classe économiquement et politiquement dominante se donne également les moyens d’exercer aussi une domination idéologique. L’aliénation économique comprise dans l’exploitation de la force de travail se parachèverait donc par une aliénation idéologique : la conscience faussée croit être l’auteur des idées et des valeurs qu’elle imagine se donner à elle-même, alors qu’en réalité elle les reçoit d’une autre conscience, celle de la classe dominante.

En mettant en lumière cette soumission inaperçue et mystificatrice d’une conscience à une conscience située tout autrement qu’elle dans les rapports de production, la théorie marxiste de l’idéologie ouvre la voie au thème d’un « inconscient social ».

 

C/ Le déterminisme psychique : nous serions enfin, en tant que sujet, déterminés par notre inconscient psychique comme va le montrer la psychanalyse de Freud. Le passé fait le malade que  je suis aujourd’hui.

Référence philosophique : FREUD, Les cinq leçons sur la psychanalyse. Le cas Anna O. Vous pouvez lire le résumé de cette référence sur notre site internet.

 

 

Deuxième partie : Le passé –familial, social, scolaire, judiciaire- « pèse » sur notre présent, nous empêche parfois de vivre sereinement. Qu’est-ce que cela signifie « peser » ? Cela veut dire que le passé détermine notre présent, que notre vie actuelle est le résultat de causes antérieures qui nous poussent à agir ou à sentir ou à souffrir de cette manière-là et pas d’une autre. Dès lors on peut se demander si notre existence –individuelle ou collective- est entièrement déterminée par des causes passées ? Ma vie obéit-elle exclusivement à la causalité ? Cela signifierait que je n’aurais plus aucune liberté ou marge de manœuvre pour changer les choses. La jeune fille dont nous parlions n’est pas libre de ne pas souffrir d’hydrophobie. L’hydrophobie s’impose à elle inexorablement.

Mais nous pouvons aussi décider de prendre conscience de ce passé qui semble déterminer chaque partie de notre personnalité. Le passé –biologique, social, psychique- a bien « fait » l’individu ou le sujet que je suis aujourd’hui. Ne peut-on pas  rompre avec le passé ? Nous en émanciper en prenant nos distances avec lui ?

Le problème est le suivant :

  • Soit je considère que ma vie est régie par la causalité ou par un destin ou par une fatalité. La conséquence c’est que je n’ai plus de liberté, plus la possibilité de faire des choix puisque mes choix sont toujours le résultat de causes antécédentes sur lesquelles je n’ai aucune marge de manœuvre. La seule attitude –la seule sagesse– possible consiste alors à accepter joyeusement –ou le moins tristement possible- tout ce qui nous arrive de bien comme de mal. Donc à s’adapter souplement aux événements, aux choses sans chercher à résister. On désigne parfois cette attitude ou cette sagesse : fatalisme.
  • Soit nous pensons au contraire, que nous ne sommes pas entièrement déterminés par notre passé et que nous  avons la possibilité de changer les choses, les gens, soi-même. Dans ce cas, on considère que nos actions ne sont pas seulement le résultat de causes antérieures ou d’un destin irrévocable mais aussi le fruit de notre volonté, de notre liberté, de nos choix. Cette attitude peut être appelée volontarisme.

 

A/ Je peux commencer à me libérer des préjugés issus de mon éducation et de la société à laquelle j’appartiens. Je vais utiliser le doute comme outil de libération.

Référence : Descartes, Discours de la méthode

Il va entreprendre de  rompre donc avec son passé.

Il profite d’un séjour en Allemagne. Il n’a pas grand chose à faire. Il s’enferme toute la journée dans une petite chambre chauffée par un poêle pour méditer à sa guise. Nous sommes en hiver. Il se dit :

« Pour toutes les opinions, que j’avais reçues jusques alors en ma créance, je ne pouvais mieux faire que d’entreprendre, une bonne fois, de les en ôter, afin d’y en remettre par après, ou d’autres meilleures, ou bien les mêmes, lorsque je les aurais ajustées au niveau de la raison. Et je crus fermement que,  par ce moyen, je réussirais à conduire ma vie beaucoup mieux que si je ne bâtissais que sur de vieux fondements, et que je ne m’appuyasse que sur les principes que je m’étais laissé persuader en ma jeunesse, sans avoir jamais examiné s’ils étaient vrais. »

Discours de la méthode, seconde partie.

 

B/ Mais s’émanciper du passé peut aussi devenir un phénomène collectif. On pense ici à la notion de révolution. Celle-ci se caractérise comme phénomène social de rupture à l’égard du passé. On doit distinguer « révolution » et « évolution »

Ici nous pourrions parler de différents types de révolutions : historiques, artistiques, scientifiques…

 

C/ Enfin nous  pourrions souligner que le passé peut constituer un obstacle dans le progrès scientifique. C’est ainsi que Gaston Bachelard dans son livre La formation de l’esprit scientifique, évoque la notion d’  « obstacle épistémologique ». Ex : comment un corps peut-il flotter ? (voir texte dans le manuel)

 

 

Troisième partie : est-il vraiment possible de faire table rase du passé ? Ne convient-il pas d’en prendre conscience et de l’accepter ? Peut-être que notre passé est beaucoup plus riche que nous le pensions au départ.

 

A/ C’est que préconise la psychanalyse de Freud. Si nous reprenons le cas évoqué plus haut, c’est bien la prise de conscience de l’évènement passé qui va permettre à la patiente de se libérer du symptôme névrotique.

 

B/ Nous pourrions aussi considérer que notre passé est bien plus vaste que nous le pensions au départ. Peut-être faudrait-il le reconquérir ou le redécouvrir ?

On songe ici à la maïeutique développée par Platon, notamment à travers le dialogue intitulé le Ménon où Socrate interroge un jeune esclave sur un problème de géométrie (la duplication de la surface d’un carré).

 

C/ Enfin nous pourrions envisager l’enjeu artistique posé par la question.  Le poète est aussi un médiateur entre les dieux et les hommes. Il assure la communication avec la transcendance. Pourquoi cette médiation ? En vue de l’éducation des générations futures. Le poète se doit de rappeler les exploits passés. Il lutte activement contre l’oubli et tâche, par ces œuvres d’immortaliser les faits et gestes des héros grecs. En effet, l’éducation se comprend comme l’apprentissage de ce qui fut avant moi (langage, valeurs, comportements…). Elle est une transmission de la tradition. Or les jeunes grecs apprenaient le grec et la culture grecque en lisant l’un des grands poètes de l’antiquité: Homère. L’Iliade et l’Odyssée  rendent compte de faits mémorables : la colère d’Achille et la guerre de Troie pour le premier; le retour à Ithaque d’Ulysse pour le second. C’est la lecture (et la relecture…. jusqu’à savoir par cœur des pans entiers de ces textes…) de ces œuvres qui fournissaient les fondements d’une culture aux jeunes gens nobles de la cité grecque. De même l’art a une double fonction : religieuse (relier les hommes et les dieux); sociale (l’artiste est un éducateur qui permet l’intégration des nouveaux venus au sein d’une société).

Référence : Hanna Arendt, la condition de l’homme moderne.

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