Socrate était-il alcoolique ?

Socrate était-il alcoolique ?

Nous avons un portrait de Socrate dans une œuvre  de Platon : Le Banquet. Ce dialogue raconte  un dîner chez Agathon, noble athénien et auteur à succès de pièces de théâtres. Il vient de gagner un concours de théâtre et fête sa victoire avec des amis.

Le banquet (sumposion qui désigne la beuverie en commun) est une institution chez les Grecs. Il est ou privé ou public. Il a lieu en deux temps. Le sumposion suit le deîpnon qui veut dire le repas au cours duquel les convives mangeaient sans boire. La beuverie commençait, par une libation, après le repas et durait généralement toute la nuit. On y disait des prières, on chantait jusqu’au bout de la nuit (livre de P. Schmitt-Pantel, La Cité au Banquet. Histoire des repas publics dans les cités grecques.)

Ajoutons que le Banquet peut symboliser l’amitié nécessaire à la philosophie. Comme le dira plus tard Epicure : on ne philosophe bien qu’entre amis. La table sur laquelle a lieu le banquet réunit et en même temps sépare les amis. Cette proximité en même temps que cette distance sont indispensables pour dialoguer et chercher à deux ou à plusieurs la vérité. Nous verrons que l’amour au contraire présuppose le désir de ne faire qu’un avec l’autre et donc d’abolir toute distance. Nous étudierons ensemble un peu plus tard le fameux mythe des Androgynes qui se trouve dans le Banquet de Platon.

Socrate arrive au milieu du repas. Agathon l’apostrophe et lui demande de venir s’allonger auprès de lui pour lui confier sa trouvaille de sagesse, le fruit de sa méditation. Socrate paraît modeste. Sa sagesse, dit-il, est une sagesse de rien du tout, une manière de rêve.

Les convives s’apprêtent à boire. Pausanias[1] est un peu incommodé par ses excès d’alcool de la veille. La beuverie a laissé des traces; ils ont dignement fêté la victoire d’Agathon, et le Dieu Dionysos[2]. Aristophane a aussi la gueule de bois. Pour aujourd’hui, Les amis se décident à boire modérément.

La discussion s’engage. Pour agrémenter le repas, les convives invités par Agathon décident de choisir un thème de discussion. L’Amour sera le sujet des colloques…

C’est Socrate qui s’exprime en dernier et livre sa définition de l’amour. Il raconte sa rencontre avec une femme étrange, Diotime de Mantinée. Il a eu la chance de rencontrer une « prêtresse de l’amour », qui l’a initié personnellement aux mystères érotiques[3]. Son discours est interrompu par l’entrée bruyante d’une bande de jeunes athéniens, conduite par Alcibiade. C’est un jeune homme très riche, très ambitieux, très beau. Il est complètement ivre. Alcibiade a le front couronné d’une couronne de lierre et de violettes. En présence de tous les convives, il s’écrie:

« Amis, je vous souhaite le bonsoir ! Un homme ivre, et qui l’est tout à fait, accueillerez-vous sa compagnie, pour qu’il boive avec vous ? … »

Comme on dit : « In vino veritas ». L’alcool nous fait oublier nos scrupules, et nous pousse à parler sincèrement ou à dire ce que l’on cachait.

Alcibiade s’allonge entre Agathon et Socrate. Il invite tout le monde à boire faisant remplir un seau de vin qui doit passer de convives en convives. Il faut savoir que les Grecs coupaient leur vin avec de l’eau. Une question d’équilibre et qui permettait de boire plus longtemps pour dialoguer avec ses amis toute la nuit.

Une fois la « tournée » terminée, il se lance dans un portrait (en même temps qu’un éloge) de Socrate.

Or on apprend une première chose sur Socrate : c’est qu’il « tient bien » l’alcool. Même quand il a beaucoup bu, il paraît tout à fait normal.

« car autant on lui dirait d’en boire, autant il en viderait, sans en être jamais plus ivre. »/

Alcibiade souligne la laideur physique de Socrate, ainsi que son insolence. Il paraît constamment faire le plaisantin disant qu’il ne sait rien mais en réalité ces apparences sont trompeuses. En lui se cachent des trésors; des divinités.

En même temps,  c’est un charmeur qui use de sa parole pour ensorceler les oreilles et les esprits qui l’écoutent :

« …lorsqu’on t’entend, ou qu’on entend tes propos rapportés par un autre, celui qui les rapporte fût-il un pauvre sire(…) nous en éprouvons un trouble profond : nous sommes possédés ! (…) Quand je l’entends, (…) ses propos m’arrachent des larmes, et je vois quantité d’autres personnes ressentir les mêmes émotions.».

La parole et donc le logos de Socrate agissent aussi, comme le vin, comme un puissant véhicule d’ivresse qui possède ceux qui l’écoutent. Socrate est presque assimilé à une sorte de sorcier ou de magicien. Il faut retenir cela car nous verrons un peu plus tard, lors de son procès[4] par les athéniens, qu’on va l’accuser de sorcellerie et de corrompre la jeunesse.

Le jeune homme avoue son amour pour le sage. Rien d’étonnant à cela car à cette époque, l’homosexualité est assez répandue. D’ailleurs Alcibiade s’adresse à tous les convives sans pudeur. Certes, l’ivresse y est pour quelque chose.

Alcibiade conte ensuite aux convives qu’il a aussi partagé les affres du champ de bataille avec Socrate. Or Socrate est supérieur à tous…

Pour résister à la fatigue : « pour ce qui est de supporter les fatigues, ce n’est pas à moi seulement qu’il était supérieur, mais à tous les autres, sans exception. »

Pour supporter la faim : « en campagne, coupés de nos communications, nous étions contraints à ne pas manger, alors, pour la résistance, les autres n’existaient pas comparés  à lui. »

Pour endurer l’alcool (je sais je me répète) : « … quand il y était forcé [de boire], alors il surpassait tout le monde ; et, ce qu’il y a de plus admirable que tout, c’est que jamais personne n’a vu Socrate ivre… »

L’ébriété de Socrate est pleine de vertu et de retenue. A la différence d’Alcibiade qui donne libre cours à sa parole et à son exubérance, l’ivresse de Socrate n’ébranle pas la maîtrise qui a de lui-même.

Pour souffrir le froid et les rigueurs de la météo : « un jour qu’il y avait la plus terrible gelée, et que tout le monde, ou bien s’abstenait de quitter son gîte pour sortir, ou bien en cas de sortie, se couvrait d’une quantité de choses, les pieds chaussés et enveloppés dans des feutres et des peaux d’agneau ; lui, au contraire, dans ces circonstances, il sortait avec un manteau tout pareil à celui qu’il avait coutume de porter, et, nu-pieds, il cheminait sur la glace plus aisément que les autres, bien chaussés… ».

Pour se concentrer et réfléchir : « Mais voici ce qu’encore a accompli et supporté cet homme énergique…Ayant concentré ses pensées dès l’aurore sur quelque problème, planté tout droit, il le considérait, et, comme la solution tardait à lui venir, il ne renonçait pas, mais restait ainsi planté, à chercher… »

 Midi sonne. Voilà donc plusieurs heures que Socrate réfléchit.

« Finalement, le soir venu, quelques-uns de ceux qui l’observaient, ayant, après leur dîner, transporté dehors (car on était alors en été) leur couchage, joignaient ainsi à l’agrément de dormir au frais la possibilité  de surveiller Socrate, pour voir si toute la nuit, il demeurait ainsi. Or, il resta planté de la sorte jusqu’à l’aurore et au lever du soleil. Ensuite, il s’en alla de là, après avoir fait au Soleil sa prière. »

Pour le courage lors des combats : Alcibiade rapporte deux faits significatifs. Le premier :

« j’étais blessé, il se refusa à m’abandonner ; mais, tout ensemble, il sauva mes armes et ma personne… ».

Le second acte mémorable à Délion où les athéniens se font battre à plat de couture… :

« … on battait en retraite ; c’était déjà la débandade parmi nos hommes ; lui, il marchait avec Lachès[5]. .. J’avais tout à fait le sentiment qu’il circulait là, tout comme si ç’avait été dans Athènes…, inspectant avec tranquillité les mouvements des amis comme ceux des ennemis, se révélant à tous, même de fort loin, comme un homme qui se défendrait tout à fait vigoureusement si l’on s’avisait de s’y frotter. »

La soirée bat son plein. Une nouvelle bande de buveurs. On commence alors à boire à profusion. Les convives s’endorment les uns après les autres. Seuls Aristophane, Agathon et Socrate continue de deviser ensemble se faisant passer une coupe aux larges bords. Socrate réussit à les convaincre que la tragédie et la comédie peuvent être l’œuvre du même homme. Mais les interlocuteurs de Socrate commencent à dodeliner de la tête et à montrer de très sérieux signes d’ébriété. Aristophane s’endort en premier. Mais alors qu’il fait grand jour, c’est au tour.

Seul l’invincible Socrate se lève comme si de rien n’était et quitte la maison d’Agathon. Après s’être baigné, il rejoint alors le lycée et toute la journée se livre à ces occupations ordinaires.

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*