Semmelweis face à une terrifiante énigme !

Semmelweis face à une terrifiante énigme

Ignace Semmelweis (1818-1865) fut un célèbre médecin autrichien au milieu du 19ème siècle. Il était plus précisément chef de service de la maternité de l’hôpital général de Vienne (en Autriche… pas en Isère).

Cette maternité était divisée en deux services. Or entre 1844 et 1848, Semmelweis s’étonnait de constater que dans le premier service le taux de mortalité des femmes qui venaient y accoucher était beaucoup plus important que dans le second service. En effet, en 1844 sur les 3157 femmes qui y avaient accouché 260 moururent d’une fièvre « puerpérale » (puer en latin désigne l’enfant) soit 8.2 % ; en 1845 le taux de mortalité fut de 6.5%. Il atteignit un sommet en 1846 avec 11.4% ! Dans les mêmes années les taux de mortalité dans le second service était de 2.3%, 2%, 1.7 %. Semmelweis était désemparé et ne savait que faire. Je précise qu’on ne connaissait pas encore en 1844 le rôle des micro-organismes infectieux (bactéries) !

Pour percer à jour cette effrayante énigme, il élabora différentes hypothèses.

La première était totalement farfelue : il se demanda si cette fièvre n’était pas causée par des « influences atmosphériques, cosmiques et telluriques » ! L’idée c’était que peut-être des phénomènes souterrains ou célestes mystérieux pouvaient causer cette différence dans les taux de mortalité. Semmelweis y réfléchissant un peu rejeta cette première hypothèse.

Un autre fait accentua le désespoir de notre chef de service : les femmes qui accouchaient en cours de route (c’est-à-dire avant d’arriver à l’hôpital) avaient plus de chance de s’en sortir que dans le premier service ! Vous imaginez le désarroi de notre médecin…

Il continua de chercher, de faire des hypothèses : peut-être était-ce le régime alimentaire, les différentes façons d’accoucher… Mais aucune ne tenait la route et les taux de mortalité étaient toujours aussi élevés.

Semmelweis même à échafauder des hypothèses « psychologiques ». Ainsi dans le premier service, lorsqu’il fallait donner les derniers sacrements à une mourante, un prêtre passait devant les cinq salles remplies de patientes. Peut-être cela devait-il les terrifier. On fit alors passer le prêtre par une porte dérobée. Mais la mortalité, hélas, ne baissa pas.

Semmelweis, chef de service d’un grand hôpital –les chefs de service ont souvent la « grosse tête »-, était désespéré et ne savait plus quoi faire… En effet quand on va accoucher à l’hôpital c’est bien pour donner la vie et non mourir d’une fièvre atroce.

Mais Semmelweis eut un coup de bol… En effet un de ces collègues médecin après avoir disséqué un cadavre –nous sommes dans un hôpital universitaire qui accueille et forme des étudiants en médecine- se coupa le doigt avec son scalpel et mourut peu de temps après des mêmes symptômes que la fièvre puerpérale. Bon Semmelweis devait être un peu triste… mais il fut aussi ravi d’être enfin mis sur la voie d’une nouvelle hypothèse : et si c’était la « matière cadavérique » sur le scalpel qui était la cause de la fièvre ?

Il fit alors le rapprochement suivant : le matin (du style de 8H à 10H), les étudiants en médecine était en amphi et disséquaient des cadavres. Ensuite, il se lavait superficiellement les mains. Enfin ils allaient dans la maternité –dans le premier service !- aider les patientes à accoucher… Miam, miam ! Vous suivez ?

En effet, dans le second service il n’y avait que des sages-femmes qui ne faisaient pas de dissection…

Donc notre Semmelweis décida de tester son hypothèse : il demanda aux étudiants de se laver avec de la chlorure de chaux. Et là BINGO ! La mortalité chuta brusquement aux alentours de 1%.

C’était donc bien la « matière cadavérique » présente sur les mains des étudiants qui étaient la cause de la fièvre puerpérale.

Mais il devait vérifier à nouveau son hypothèse pour lui donner une confirmation supplémentaire. D’après vous qu’est-ce qu’il a fait ? Réfléchissez un peu… Encore un peu…

Il demanda à ces étudiants d’arrêter de se laver les mains pour voir si le taux de mortalité allait remonter. Sur la quinzaine de femmes examinées par ces étudiants aux «mains sales » -cela me fait penser à une pièce de théâtre de Sartre… bon on s’en fout ; continuons notre histoire- une dizaine mourut de fièvre puerpérale… Vive la recherche scientifique !

La morale de cette histoire :

D’abord la recherche, qu’elle soit scientifique, policière, philosophique, historique… débute toujours par un PROBLEME, une énigme, un truc qui cloche et qu’on ne parvient pas à expliquer. Pas de problème donc pas de recherche, pas de remise en question. Comme dans un feuilleton policier, il faut un meurtre, une disparition inquiétante pour déclencher l’enquête. Imaginez un feuilleton policier sans cela : ce serait ridicule. On comprend donc que le plus important dans l’existence ce n’est pas tant d’avoir des « certitudes » c’est plutôt d’être dans l’INCERTITUDE en affrontant des problèmes. C’est elle qui nous fait avancer vraiment ! Les gens qui n’ont que des « certitudes » -sur la vie, l’amour, le travail…- sont en réalité des individus qui ont cessé de se remettre en cause et qui font du « sur place ». L’incertitude est inconfortable mais aussi stimulante.

Une fois le problème pris en « pleine gueule », on fait des HYPOTHESES. C’est-à-dire qu’on  anticipe mentalement, avec sa RAISON, les causes possibles du problème. On cherche des EXPLICATIONS. Le policier après avoir constaté le décès de la grand-mère se demande qui est le présumé coupable. De même Semmelweis fait différentes hypothèses sur les causes de la fièvre puerpérale.

Enfin les hypothèses sont testées soit par observation, soit par expérimentation. Ainsi lorsque Semmelweis demande à ses étudiants de se laver les mains, il fait une EXPERIMENTATION qui sera en l’occurrence confirmée par les faits.

PROBLEME-HYPOTHESES-EXPERIMENTATION : on appelle le RAISONNEMENT EXPERIMENTAL !

Ça va ? Vous avez tout compris ?

Bon je reviendrai dans un prochain article sur ce sujet et je vous parlerai de Claude Bernard et de ses LAPINS… Si si je vous jure… Bon je vous laisse. J’ai la dalle…

 

Biz de ROGER.

Bibliographie : Carl Hempel, Eléments d’épistémologie, pp. 5 à 9.

Notions du programme : la raison et le réel

2 commentaires sur “Semmelweis face à une terrifiante énigme !

  1. J’adore ! Si nous avions eu accès à ce genre de blog il y a ….quelques années (enfin c’est pas si loin non ???) quand nous passions le bac, cela aurait été bien plus simple et sympathique d’apprendre.
    Tes élèves ont bien de la chance et moi j’en profite aussi..

    1. Salut Mag
      Merci beaucoup pour tes encouragements. La philo n’est pas destinée qu’aux élèves de terminales. Mais bien à tout le monde. Biz

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