Rattrapage bac philosophie

L’oeuvre étudiée cette année est le Banquet de Platon. Nous avons analysé trois parties…

Conseil pratique : l’épreuve est orale. Vous avez 20 minutes de préparation et 20 minutes à l’oral. 10 minutes sur le texte et 10 d’entretien.

Je vous invite à relire notre premier chapitre de l’année « Introduction à la philosophie » où je parle beaucoup de Socrate et Platon.

A/ Les androgynes

 

 

         Le Banquet de Platon retrace un dîner chez Agathon. Il vient de gagner un concours de théâtre et fête sa victoire.

Le souper commence sans Socrate. Puis le voilà qui arrive au milieu du repas. Agathon l’apostrophe et lui demande de venir s’allonger auprès de lui pour lui confier sa trouvaille de sagesse. Le Silène[1] rétorque que la sagesse n’est pas quelque chose qui se transmet de celui qui est le plus plein à celui qui est le plus vide. La sagesse n’obéit pas aux lois physiques de la mécanique des fluides. Sa sagesse, dit-il, est une sagesse de rien du tout, une manière de rêve.

Les convives s’apprêtent à boire. Pausanias est un peu incommodé par ses excès d’alcool de la veille. La beuverie a laissé des traces; ils ont dignement fêté la victoire d’Agathon, et le Dieu Dionysos. Aristophane a aussi la gueule de bois. Pour aujourd’hui, Les amis se décident à boire modérément.

La discussion s’engage. L’Amour sera le sujet des colloques. C’est Phèdre qui s’y attelle en premier. C’est ensuite au tour de Pausanias. Puis Eryximaque. Ce sont les Discours d’Aristophane et de Socrate qui vont nous occuper plus particulièrement.

 

Le discours d’Aristophane a un intérêt particulier dans la mesure où il fournit quelques uns des thèmes et des motifs fondamentaux de nos conceptions classiques de l’amour. Selon lui, la nature originelle des hommes n’était pas tout à fait la même qu’aujourd’hui. Outre les espèces mâles et femelles il y en avait une troisième, mélange des deux autres : le fameux androgyne. La description en est donnée : forme sphérique du corps androgyne, quatre mains, quatre jambes, une tête unique supportant deux visages opposés, quatre oreilles; démarche oblique et rapide, ponctuée de culbutes et de roulades, de sauts et de roues. Leur force est hors du commun et c’est ce qui va poser problème. Cette vigueur corporelle engendre de la démesure et de l’orgueil. Les androgynes s’en prennent aux Dieux eux-mêmes. Ils escaladent le ciel. Zeus est ennuyé. Que faire ? Le dilemme est le suivant : il ne peut anéantir la race des hommes comme celle des Géants car se faisant les Dieux perdraient les bénéfices des offrandes et des sacrifices faits en leur honneur; et en même temps il ne peut supporter plus longtemps leur impudence. Zeus réfléchit longtemps. La solution choisie est d’affaiblir cette terrible et insolente vigueur des androgynes en les coupant en deux. Si leur démesure continue il recommencera l’opération de sectionnement : les hommes marcheront alors à cloche-pied.

Le découpage commence. Apollon, le chirurgien divin, doit retourner les visages du coté de la coupure pour donner le spectacle de la section, rendre les hommes témoins du châtiment, leur apprendre donc la modestie. Le chirurgien céleste opère, recoud, retourne, plie les corps et les chairs. Le praticien découpe de façon industrielle, sans états d’âme. Il polit les plis et les peaux récalcitrantes, il gomme les excroissances, suture les protubérances. Le travail de polissage doit effacer les traces du corps originel. Pour Apollon, l’esthétique a son importance.

 

Mais le tronçonnement terminé, les êtres séparés regrettent la moitié absente. L’amour est né. Il se comprend originellement comme nostalgie. Les hommes s’enlacent furieusement, passionnément, ils veulent combler le manque provoqué par la séparation divine, ils souhaitent compléter leur incomplétude présente. L’amour est désir de fusion, ne refaire qu’un avec la moitié qui s’est éloignée. Zeus n’avait pas prévu les suites funestes, il n’avait pas compté sur la puissance de cet amour, cette volonté indéfectible de se fondre et de se confondre.  L’amour engendre l’inaction, la grève de la faim et la mort. Zeus prend des mesures expéditives pour parer l’apathie mortifère des hommes. Il transporte les “parties honteuses” sur le devant, et imagine de faire copuler les humains pour faire cesser ce sentiment originel du manque et de l’absence qui tourmente l’humanité. Zeus souhaite que l’acte sexuel fournisse un exutoire et un apaisement au sentiment de la vacuité ontologique. La sexualité est donc un subterfuge, une ruse divine destinée à rendre les hommes plus actifs et moins mélancoliques.

 

Quelles analyses peut-on tirer de ce discours ?

        

         L’amour est amour du semblable, amour de soi. Ou plutôt il serait cette tendance qui porterait inexorablement vers cet autre, cet alter ego (autre moi-même), autre qui serait en réalité une partie de moi. L’amour serait par conséquent narcissisme : Narcisse s’aime lui-même comme un autre, considérant qu’il ne sait pas que l’autre qu’il contemple au fond de la fontaine c’est en réalité lui-même.

Puis, l’amour consiste à réunir ce qui a été originellement séparé. Or cet appétit s’enracine dans le sentiment constitutif et diffus que nous souffririons tous d’un manque, d’un vide de notre nature. Notre individualité se comprendrait alors comme partie d’un tout à reconstituer et non comme tout déjà constitué. L’amour selon le mythe d’Aristophane présuppose une conception de l’homme comme négativité essentielle hantée par ce désir nostalgique de retrouver l’autre moitié et non comme positivité existentielle qui se suffirait à elle-même. Une humanité éternellement triste parce que toujours insatisfaite, toujours soucieuse de trouver l’être qui fait défaut. Le désir érotique serait alors l’énergie déployée qui nous permettrait de combler ce manque, de remplir ce vide intérieur.

Aristophane nous livre l’image d’une humanité affaiblie, triste et inquiète. Cette nature de l’homme présuppose également l’idée de dépendance et d’hétéronomie : je ne peux être moi-même, donc heureux que si je complète ma nature, que si je retrouve ma moitié. Je suis donc dépendant de cette partie absente qui comblera ma béance, qui colmatera la brèche, qui atténuera les souffrances de la déchirure.

 

Plus tard chez Pascal, on trouvera la même conception du désir : le désir renvoie à une vacuité originelle, au sentiment insupportable du manque; il devient donc signe ou symbole. Il est le témoignage que mon humanité a perdu une part essentielle d’elle-même, le contact direct avec Dieu, avec le Jardin d’Eden; il est l’effet en creux de la perte de cette portion divine. Le désir est donc nostalgie, il me faut retrouver Dieu.

 

 

 

Il est la marque que Dieu a empreinte dans les hommes pour qu’il cherche inlassablement, de désirs en désirs, et donc de désillusions en désillusions, ce qui constitue le seul objet, celui qui remplira définitivement ma vie : Dieu lui-même. Le désir devient symbole. L’amour devient amour de Dieu.

Le désir comme manque présuppose toujours la dépendance et l’obéissance à ce qui n’est pas moi, l’assujettissement à l’autre, à la transcendance donc. D’ailleurs Aristophane prévient les convives que si notre humanité a été réduite, dissoute, séparée en deux, c’est en raison de l’insolence des androgynes. La liberté, la force physique, la jubilation heureuse et impertinente de nos pères disparus ont été causes de la vengeance et de la violence divine. Les Dieux ne supportent pas les hommes libres, fiers, irrespectueux des hiérarchies et désobéissants. Il faut rester à sa place, reconnaître et s’assujettir à l’ordre des choses, prier les Dieux, leur faire des offrandes et des sacrifices. Si nous redevenions insolents nous risquerions une autre séparation, nous nous retrouverions comme ces personnages sculptés sur les bas-reliefs devenus les simples profils de nous-mêmes, nous déplaçant à cloche-pied. Drôle d’humanité ! Il faut témoigner aux Dieux un pieux respect. Cette leçon d’amour est donc une leçon d’obéissance et de piété.

 

B/ Le discours de Socrate

 

Après le discours d’Agathon, Socrate prend la parole. Il raconte qu’il a été initié aux mystères de l’Amour –Eros- par une prêtresse appelée Diotime de Mantinée. Elle lui enseigne qu’Amour n’est pas beau, ni laid d’ailleurs. En outre, sa nature est intermédiaire, ni homme, ni dieu. C’est un démon, placés entre les hommes et les Dieux. Diotime conte le mythe de sa naissance. Lors d’un banquet chez les Dieux qui fêtaient la naissance d’Aphrodite, Expédient/ressource (Poros) était présent. Quand ils eurent festoyés, Expédient, enivré par le nectar, s’allonge et s’assoupit. Pauvreté (Pénia) qui mendiait, se tenait vers la porte d’entrée. Voyant, le bel Expédient inconscient, elle s’allonge auprès de lui et parvient à être engrossé de lui. L’amour (Eros) naquît de ce viol étrange et divin. De sa mère Pauvreté, Eros tient l’indigence; il est vêtu de haillons, sale, nu-pieds, sans domicile, dormant à la belle étoile. De son père, il tient la ruse, la vaillance, le goût de l’aventure; c’est un chasseur, un magicien et un sorcier, un sophiste. Amour est semblable au philosophe, intermédiaire entre la sagesse et l’ignorance.

 

Puis l’initiation amoureuse exige de parcourir des étapes, de franchir des degrés successifs, progression initiatique et difficile. L’amour est désir de beauté avons-nous dit. La première étape de cette ascension vers la beauté absolue est le désir d’un beau corps. Sa proximité, le plaisir procuré par sa présence, nous incline à enfanter de beaux discours, à séduire donc ce que nous trouvons aimable, pour qu’en retour nous soyons désirables. Cette attirance pour une beauté physique doit commencer dès la jeunesse. Ensuite par un apprentissage de généralisation progressive, il faut que l’initié apprenne à aimer tous les beaux corps, qu’il soit en mesure d’apprécier ce qui est commun en chacun d’eux, à repérer l’identité, ce qui fait que la beauté physique est unique malgré la multiplicité des corps.

La seconde étape est une incitation à se libérer progressivement du corps, de la chair convoitée, de la plasticité et de la souplesse organique. L’amour devient amour des belles âmes. Passage de la beauté extérieure et superficielle à la beauté intérieure et profonde. Le visage reste le lieu d’épiphanie de cette intériorité, symbole de cette ambivalence de l’homme et de l’amour, pris entre la chair et l’âme évanescente. Puis de là aimer les belles occupations et les conduites.

Alors c’est vers la beauté des connaissances que l’initié tourne son regard et sa réflexion. Les beaux et sublimes discours sont enfantés par l’amoureux qui pressent confusément le terme de l’ascension. Les sciences sont une propédeutique à l’époptie finale.

Enfin, lorsque tous les degrés ont été parcourus dans l’ordre, l’ascension se termine en apothéose. C’est le moment pressenti, secrètement espéré, de la révélation finale, l’orgasme absolu issu de la contemplation de la Beauté éternelle, incorruptible; Beauté en-soi, sublime, transcendante, identique à elle-même. Moment grandiose de la béatitude et de la complétude. La logorrhée de l’amant fait place au silence mystique. L’initié connaît alors la raison de cette insatisfaction récurrente du désir, des désillusions à répétition. Le sentiment confus, l’attirance secrète, symbolique de la beauté surnaturelle orientait le désir depuis le début. Beauté magnétique et invisible à la fois.

 

Quelles conclusions peut-on tirer de cette initiation aux Mystères de l’amour ?

D’abord, cette initiation est faite par une femme. Point positif. La prêtresse est celle qui sait, qui est capable de transmettre son savoir, d’accompagner les quelques élus jusqu’au moment de la révélation finale. A la différence d’Eve qui fait déchoir l’humanité, Diotime nous apprend l’art de l’élévation, les subtilités de l’ascension. Aérienne donc la prêtresse de Mantinée. Experte en courant ascendants et en aérologie.

 

Il y a une place pour le corps dans cette ontologie de l’Amour et de la beauté. Le corps érotique est en première ligne même; il est le moment initial de la découverte de la beauté. Il y a un corps que l’on veut posséder, baiser, séduire. Mais ce beau corps, ce corps désirable, objet pressenti de plaisirs, est seulement une étape provisoire. Il appelle son propre dépassement. L’insatisfaction essentielle du désir nous oblige à le quitter, à passer de corps en corps, et à comprendre que la beauté est quelque chose qui ne se réduit pas à la seule beauté physique. Le corps érotique ne devient qu’un prétexte provisoire inessentiel. L’amour aspire à trouver le ciel, les hauteurs. Il s’envole majestueusement vers l’intelligibilité. Le désir est une aspiration vers le soleil, la chaleur brûlante, la luminosité qui déchire les yeux et fait fondre les chairs, qui rôtit le corps, qui fait mourir l’initié d’asphyxie. Quitter le monde des corps, voilà ce qui est maintenant l’essentiel. C’est une obsession de la verticalité qui s’empare de l’amoureux, aimer ce qui est au dessus de soi, ce qui nous dépasse, ce qui est inaccessible, ce qui nous écrase en nous déclarant indigne, mal propre, petit, mesquin. L’existence humaine, dans cette ontologie, n’a de sens que si j’oriente ma vie dans le sens de la verticalité, que si j’admets la prééminence de la transcendance idéelle ou divine, que si je cesse de tourner mes yeux vers la beauté ondoyante et chaleureuse du corps érotique de celle ou de celui que j’aime; Ontologie du sacrifice, de l’épurement progressif nécessaire au moment final de la révélation.

 

 

 

         C/  Le portrait de Socrate par Alcibiade

 

Socrate, qui vivait à Athènes en Grèce, est considéré comme le « père » de la philosophie. En réalité, le personnage est énigmatique parce qu’il n’a laissé aucun écrit. Tout ce que l’on sait de lui nous a donc été rapporté. Platon, qui fut son disciple, sera notre principale source d’information. Platon évoque très souvent Socrate dans ces livres (qui prennent le plus souvent la forme de Dialogues).

A l’origine, le philosophe ne cherche pas tant à élaborer une théorie (c’est-à-dire un système cohérent d’énoncés) sur le monde, sur lui-même ou sur Dieu. Dans l’antiquité, ce qui correspond à une époque comprise entre 500 av. J.C. et la Naissance de Jésus-Christ, les Anciens avaient une autre définition de la philosophie. Elle correspond d’abord à un mode de vie, au choix d’une manière concrète d’exister : essayer de trouver les moyens d’être plus  heureux, d’accéder à une existence épanouie, libre, solaire.  Ensuite seulement, le philosophe pourra chercher à donner une justification rationnelle de sa manière de vivre, élaborer une théorie ou un système. Donc la pratique précède la théorie.  Nous verrons que ce sont les philosophes allemands (Emmanuel Kant, et surtout Hegel) qui ont inversés la donne  préférant faire des théories plutôt que de pratiquer la philosophie. En réalité, la raison de ce retournement vient de ce que ces deux individus étaient des professeurs de philosophie et non des philosophes… La distinction est importante ! Quand vous êtes professeur, vous devez enseigner une théorie, c’est-à-dire faire en sorte que les élèves comprennent, assimilent, retiennent les énoncés et les raisonnements. L’activité reste purement intellectuelle. La théorie enseignée n’est pas forcément suivie par des actes.

Par contre, le philosophe vise une transformation concrète de son existence : devenir plus fort,  plus courageux, plus tempérant, plus sage, moins peureux aussi. En ce sens nous verrons que la philosophie est une sorte de thérapie, qui doit nous faire passer de la maladie à la santé. Par exemple, la peur (de la mort, de Dieu…) est une sorte de maladie de l’esprit qui gangrène nos existences. Nous l’avons vu avec Hobbes. Or dépasser ces peurs est une condition indispensable pour avoir une vie heureuse. Les Epicuriens ou les Stoïciens s’exercent à ne plus avoir peur. Nous verrons comment. Soulignons que ces vertus, nous le verrons, ne s’enseignent pas comme on enseigne une théorie mathématique. Par exemple, comment apprendre à devenir courageux ?

Le philosophe cherche à appliquer un certain idéal de vie. Il va s’exercer, viser l’amélioration de son existence.

Askésis : pour les Stoïciens[1] la philosophie est un exercice. Cet exercice permet de transformer sa vision du monde en même temps qu’elle métamorphose notre personnalité. Il propose une thérapeutique contre l’ankylose et l’atrophie, valable sur le double plan du corps et de l’esprit.. Il engage donc tout mon être, passer d’un mode de vie inauthentique et mutilée où l’on me dit sans arrêt ce que je dois faire ou ce que je dois penser, à quelle heure je dois venir, partir, comment je dois me comporter à une existence authentique, sereine, heureuse, autonome.

La philosophie ne consiste  pas seulement à enseigner une ou des théories abstraites, mais un art de vivre : une attitude concrète, qui engage tous les aspects de notre existence.

Mais revenons au Banquet et au discours de Socrate. Il raconte sa rencontre avec une femme étrange, Diotime de Mantinée, une « prêtresse de l’amour », qui a l’initié personnellement aux mystères érotiques[9]. L’amour est une expérience personnelle qu’il est difficile de définir.

Son discours est interrompu par l’entrée bruyante d’une bande de jeunes athéniens, conduite par Alcibiade. C’est un jeune homme très riche, très ambitieux, très beau. Il est complètement ivre. Alcibiade a le front couronné d’une couronne de lierre et de violettes. En présence de tous les convives, il s’écrie:

« Amis, je vous souhaite le bonsoir ! Un homme ivre, et qui l’est tout à fait, accueillerez-vous sa compagnie, pour qu’il boive avec vous ? … »

Comme on dit : « In vino veritas ». L’alcool nous fait oublier nos scrupules, et nous pousse à parler sincèrement ou à dire ce que l’on cachait.

Alcibiade s’allonge entre Agathon et Socrate. Il invite tout le monde à boire faisant remplir un seau de vin qui doit passer de convives en convives.

Une fois la « tournée » terminée, il va tracer un portrait (en même temps qu’un éloge) de Socrate. On apprend une première chose sur Socrate : ce qu’il « tient bien » l’alcool. Même quand il a beaucoup bu, il paraît tout à fait normal.

« car autant on lui dirait d’en boire, autant il en viderait, sans en être jamais plus ivre. »

 

 

         Le charisme

Alcibiade souligne la laideur physique de Socrate, ainsi que son insolence. Il paraît constamment faire le plaisantin disant qu’il ne sait rien mais en réalité ces apparences sont trompeuses. En lui se cachent des trésors, des divinités.

En même temps,  c’est un charmeur qui use de sa parole pour ensorceler les oreilles et les esprits qui l’écoutent :

« …lorsqu’on t’entend, ou qu’on entend tes propos rapportés par un autre, celui qui les rapporte fût-il un pauvre sire(…) nous en éprouvons un trouble profond : nous sommes possédés ! (…) Quand je l’entends, (…) ses propos m’arrachent des larmes, et je vois quantité d’autres personnes ressentir les mêmes émotions.».

Socrate est presque assimilé à une sorte de sorcier ou de magicien. Il faut retenir cela car nous verrons un peu plus tard, lors de son procès[10] par les athéniens, qu’on va l’accuser de sorcellerie et de corrompre la jeunesse. Le charisme est un outil à double tranchant. Il attire à soi le bien comme le mal, les honneurs comme l’envie.

 

         L’amour d’Alcibiade

Le jeune homme avoue son amour pour le sage. Rien d’étonnant à cela car à cette époque, l’homosexualité est assez répandue. D’ailleurs Alcibiade s’adresse à tous les convives sans pudeur. Certes, l’ivresse y est pour quelque chose. Mais l’homosexualité n’avait rien d’infamant en Grèce. Le plus souvent, une relation homosexuelle unit un jeune homme et un homme d’âge mûr. Ne faites pas les dégoûtés ou les délicats, l’homosexualité n’est pas une maladie !

Alcibiade, amoureux, raconte comment il a tenté de séduire Socrate.

D’abord, il s’arrange pour se retrouver en tête-à-tête avec lui :

« Ainsi, bonne gens, nous nous trouvions ensemble, seul à seul, et je m’imaginais qu’il allait sur-le-champ me tenir des propos que doit tenir, en tête à tête, un amant à ses amours, et je m’en réjouissais ! Or rien absolument de tout cela n’arriva,  mais après m’avoir tenu des propos semblables à ceux qu’il pouvait d’habitude me tenir, au bout de cette journée passée avec moi, il sortit et s’en alla. »

Puis Alcibiade organise un autre traquenard, proposant à Socrate de faire de l’exercice physique avec lui. Les Grecs attachaient une importance particulière à l’éducation physique. Vous aussi, vous pratiquez différents sports dans l’enceinte de ce lycée comme le football ou le rugby, l’athlétisme ou la pétanque… La seule différence, c’est que les Grecs pratiquaient le sport absolument nus !( Imaginez un match de foot, en Coupe du monde, avec des joueurs à poil ! Zidane, entrain de courir tout nu après le ballon ! ou de sauter en l’air pour faire une tête ou une reprise de volée ! Ah lala qu’est-ce ce serait rigolo ! De même,  je suis certain que le football féminin aurait beaucoup plus de succès !). Revenons à Alcibiade ! Même déception. Socrate reste de marbre. D’autant que la nudité aurait pu fournir des indices probants sur le désir de notre philosophe.

« Le voilà donc partageant mes exercices, luttant maintes fois avec moi sans témoins… Eh bien ! que dois-je vous dire ? je n’en fus pas plus avancé ! ».

Enfin Alcibiade multiplie les tentatives. Rien y fait. Socrate demeure imperturbable et déjoue les avances du jeune homme. Blessé dans son Orgueil (qui est très grand), Alcibiade n’en admire pas moins la constance de Socrate.

« Ainsi, j’avais eu beau faire, sa supériorité à lui s’en affirmait d’autant : il dédaignait la fleur de ma beauté, il la tournait en dérision, il l’insultait ! »

 

         La force de Socrate

Alcibiade conte ensuite aux convives qu’il a aussi partagé les affres du champ de bataille avec Socrate. Or Socrate est supérieur à tous…

         Pour résister à la fatigue : « pour ce qui est de supporter les fatigues, ce n’est pas à moi seulement qu’il était supérieur, mais à tous les autres, sans exception. »

         Pour supporter la faim : « en campagne, coupés de nos communications, nous étions contraints à ne pas manger, alors, pour la résistance, les autres n’existaient pas comparés  à lui. »

         Pour endurer l’alcool (je sais je me répète) : « … quand il y était forcé [de boire], alors il surpassait tout le monde ; et, ce qu’il y a de plus admirable que tout, c’est que jamais personne n’a vu Socrate ivre… »

         Pour souffrir le froid et les rigueurs de la météo : « un jour qu’il y avait la plus terrible gelée, et que tout le monde, ou bien s’abstenait de quitter son gîte pour sortir, ou bien en cas de sortie, se couvrait d’une quantité de choses, les pieds chaussés et enveloppés dans des feutres et des peaux d’agneau ; lui, au contraire, dans ces circonstances, il sortait avec un manteau tout pareil à celui qu’il avait coutume de porter, et, nu-pieds, il cheminait sur la glace plus aisément que les autres, bien chaussés… ».

Pour se concentrer et réfléchir : « Mais voici ce qu’encore a accompli et supporté cet homme énergique…Ayant concentré ses pensées dès l’aurore sur quelque problème, planté tout droit, il le considérait, et, comme la solution tardait à lui venir, il ne renonçait pas, mais restait ainsi planté, à chercher… »

Midi sonne. Voilà donc plusieurs heures que Socrate réfléchit.

« Finalement, le soir venu, quelques-uns de ceux qui l’observaient, ayant, après leur dîner, transporté dehors (car on était alors en été) leur couchage, joignaient ainsi à l’agrément de dormir au frais la possibilité  de surveiller Socrate, pour voir si toute la nuit, il demeurait ainsi. Or, il resta planté de la sorte jusqu’à l’aurore et au lever du soleil. Ensuite, il s’en alla de là, après avoir fait au Soleil sa prière. »

Pour le courage lors des combats : Alcibiade rapporte deux faits significatifs. Le premier :

« j’étais blessé, il se refusa à m’abandonner ; mais, tout ensemble, il sauva mes armes et ma personne… ».

Le second acte mémorable à Délion où les athéniens se font battre à plat de couture… :

« … on battait en retraite ; c’était déjà la débandade parmi nos hommes ; lui, il marchait avec Lachès[11]. .. J’avais tout à fait le sentiment qu’il circulait là, tout comme si ç’avait été dans Athènes…, inspectant avec tranquillité les mouvements des amis comme ceux des ennemis, se révélant à tous, même de fort loin, comme un homme qui se défendrait tout à fait vigoureusement si l’on s’avisait de s’y frotter. »

 

         Pour conclure

Socrate ne ressemble à personne. Il est unique. Il est comparable à un Silène. Ces paroles paraissent grotesques considérées de l’extérieur. Il parle de sujets divers et matériels, quotidiens sans affecter une sotte complication. Mais ces paroles cachent des trésors…

 

 

 

[1]              Surnom de Socrate.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*