Quelques références sur le thème de l’art…

L’art

 

I/L’art est-il imitation ou création ?

A/Le mensonge de l’art

Platon dans la République va faire une critique de l’art, notamment dans le dixième livre. Il faut se rappeler que la République est une réflexion sur la nature de la justice : quelle est-elle ? Comment la réaliser ? L’analyse a montré que l’individu est comme la cité composé de trois parties : le nous ou esprit, partie rationnelle ; le thumos ardeur ou courage ; epithumia cad les appétits, les désirs. La justice est la subordination des parties inférieures aux parties supérieures, cad à l’élément rationnel dont la nature est de chercher le vrai. La justice est donc réalisée, dans une Cité comme dans un individu, quand toutes les parties concourent à la recherche de la vérité.

Or c’est là motif central de la critique de Platon, les arts imitatifs détournent de la vérité, ou plutôt ils jettent la confusion sur sa nature. En, effet chercher la vérité c’est d’abord se transformer, cesser de juger les choses par rapport à ce qu’elles sont pour nous, pour les contempler telles qu’elles sont en soi. C’est précisément ce qui n’est pas possible lorsque ce n’est pas la raison qui commandent aux deux autres parties. Que ce soient l’ardeur ou les appétits qui dominent la raison, la vérité est assimilée à ce qui les satisfait, et la raison ne s’emploie plus qu’à justifier cette thèse.

Ce sont ces thèmes qui vont être présentés au livre X, lorsque Socrate revient pour s’en féliciter, sur l’expulsion des poètes hors de la Cité qui avait été décidé au livre III. L’artiste qui imite la réalité comme le peintre, les œuvres d’art ne peuvent montrer que les choses telles qu’elles sont pour nous et non telles qu’elles sont en soi. La critique va donc se radicaliser : elle ne porte plus seulement comme au livre III, sur l’art qui amollit ou déchaîne les passions mais sur le principe même de l’art. Si l’art peut être utilisé à des fins d’éducation, il n’en demeure pas moins foncièrement dangereux, car il détourne nécessairement de la recherche d’une vérité transcendante.

Référence : Platon, République, livre X.

 

B/Le plaisir de l’imitation

La poétique d’Aristote est un bref traité qui tente de définir la nature de l’art poétique et celle du plaisir que l’on y prend. Pour lui l’art est  une imitation cad une reproduction exacte d’un modèle ou plutôt l’imitation élimine tout ce qui est accessoire, accidentel ; elle ne retient que l’essence du modèle. En ce sens, l’imitation est un acte de connaissance. Le plaisir du spectateur est par conséquent celui de connaître : la représentation du modèle peut être comparée avec une définition, qui permet de saisir l’être de ce qui est défini et de laisser de côté tout ce qui est en lui accessoire. Le spectateur, voyant dans l’œuvre la représentation de l’essence du modèle, peut alors plus facilement la reconnaître. L’art permet ainsi, non de s’échapper du réel, mais de mieux l’appréhender. Ainsi la mimesis fait apparaître au grand jour le général et le nécessaire, voilés dans l’expérience pour le particulier et le contingent.

Référence : Aristote, Poétique, chap. IV.

C/L’œuvre d’art est une image de l’intelligible

Toute pensée qui s’attache au thème de la différence entre monde sensible et monde intelligible doit, à un moment donné, résoudre le problème que pose le passage de l’un à l’autre. A supposer, en effet, qu’il existe une hétérogénéité radicale entre les deux, le monde intelligible resterait à tout jamais inconnu des habitants du monde sensible. Il est donc nécessaire, pour que l’intelligible puisse être connu, d’en découvrir les voies d’accès.

La théorie plotinienne répond à cette exigence : il n’existe selon Plotin aucune rupture entre sensible et intelligible, dans la mesure où le premier n’est qu’une dégradation du premier. Selon cette théorie dite de la « procession », le principe le plus élevé produit une œuvre qui lui est inférieure, et ce mouvement se répète de degré en degré. Il est donc possible, si l’on cherche à connaître le principe d’intelligibilité, de le retrouver dans l’œuvre qui en est le produit et la manifestation.

L’exemple de l’œuvre d’art vient ici à l’appui de cette thèse. Contre la réduction platonicienne des arts de l’imitation (peinture et poèsie) des apparences sensibles, et de leur beauté à un leurre qui nous éloigne de la vérité, Plotin voit dans la beauté des œuvres d’art la manifestation du beau intelligible compris comme principe ontologique. Cette conception permet dès lors de préciser la façon dont l’art imite la nature : il n’imite pas les productions naturelles, mais les principes auxquels la nature obéit.

Cette pensée reprendra de la vigueur à la Renaissance avec Léonard de Vinci…

Référence : Plotin, Ennéades, Du  beau intelligible, V.

D/L’art exprime ce que la nature ne fait que balbutier

Schopenhauer dans son ouvrage Le Monde comme volonté et comme représentation a placé le désintéressement au cœur de sa philosophie sur l’art. Alors que la vie est souffrance, ennui, l’art est délivrance, car il rompt le lien d’utilité, pratique ou scientifique, qui attache l’individu au monde. L’art nous permet de passer de la connaissance pratique aux Idées.

Dans la contemplation, « on ne considère plus ni le lieu, ni le temps, ni le pourquoi, ni l’à-quoi-bon des choses, mais purement et simplement leur nature. » (p. 231). Seul le génie a cette aptitude ; l’homme ordinaire peut accéder par éclair à une telle contemplation. C’est l’abandon de la quête de l’utilité qui caractérise l’artiste. Celui-ci « consiste dans l’aptitude à s’affranchir du principe de raison, à faire abstraction des choses particulières, lesquelles n’existent qu’en vertu des rapports, à reconnaître des Idées, et enfin à se poser soi-même en face d’elles comme leur corrélatif, non plus à titre d’individu, mais à titre de pur sujet connaissant. » (p. 251)

Le génie doit donc rompre avec tout. Mais le problème se pose : comment peut-il transmettre ce qu’il a vu ? Les Idées ne sont pas directement communicables ; il lui faut, pour cette raison, passer par la représentation. L’œuvre d’art peut ainsi être assimilée à une reproduction de ce qui a été découvert par la contemplation : elle « n’est qu’un moyen destiné à faciliter la connaissance qui constitue le plaisir esthétique » (p. 251). Encore faut-il bien comprendre ce qu’est l’Idée : l’œuvre d’art n’est pas l’illustration de n’importe quelle notion

Comment réaliser cette manifestation ? La nature produit de belles œuvres qui expriment l’Idée qui est à leur principe mais ses œuvres manifeste un jeu de forces qui cherchent à s’imposer aux dépends des autres. On ne peut donc pas comprendre l’art à partir de la nature : c’est au contraire la contemplation des Idées qui  fonde la possibilité de leur reconnaissance dans les phénomènes.

« Nous savons tous reconnaître la beauté humaine, lorsque nous la voyons ; mais le véritable artiste la sait reconnaître avec une telle clarté, qu’il la montre telle qu’il ne l’a jamais vue ; sa création dépasse la nature… Le génie digne de ce nom, joint une incomparable profondeur de réflexion, à peine a-t-il entrevu l’Idée dans les choses particulières, aussitôt il comprend la nature comme à demi-mot ; il exprime sur-le-champ de manière définitive ce qu’elle n’avait que balbutier ; cette beauté de la forme qu’après mille tentatives la nature ne pouvait atteindre, il la fixe dans les grains du marbre ; il la place en face de la nature, à laquelle il semble dire : « Tiens, voilà ce que tu voulais exprimer. ». »

Référence : Arthur Schopenhauer, Le Monde comme volonté et comme représentation, p. 284-286.

E/L’art est une production de l’esprit

Les Cours d’esthétique restent un texte fondateur de la réflexion sur l’art. Selon Hegel, le développement de l’art s’opère à travers la succession historique des formes suivantes : l’art symbolique, l’art classique, et l’art romantique. La production artistique  est analysée comme l’expression de la conscience que l’esprit prend de lui-même. Les œuvres d’art d’une époque donnée manifestent la conception qui leur est contemporaine entre la nature et l’ordre humain, le sensible et l’Idée, le corps et l’esprit.

Ainsi l’analyse des œuvres d’art perses ou égyptiennes révèle la dépendance des civilisations qui les ont produites envers une nature toujours menaçante, que les hommes dotent d’une volonté propre et souvent maléfique. Animaux divinisés, constructions colossales montrent l’impuissance de l’esprit à se retrouver dans ce qui n’est pas lui.

L’art classique marque un progrès : l’art grec du Vème siècle av. J.-C. manifeste la sérénité et l’équilibre auquel est parvenu l’esprit. L’harmonie avec la nature, la culture du corps comme de l’intellect, l’idéal de la mesure caractérisent le classicisme grec.

L’esprit, cependant, doit pour prendre conscience de lui-même, apprendre son entière indépendance par rapport au donné. C’est l’art romantique (ou art chrétien) comme expression de la domination sans partage de l’esprit sur ce qui n’est pas lui. La peinture hollandaise appartient à l’art romantique (ex  Vermeer de Deft). L’art a pour fin d’exprimer la liberté et la dignité de l’esprit. Il est ainsi doté d’une complète autonomie vis-à-vis de la nature qui n’est pour lui qu’une réserve de matériaux, et non un maître à imiter.

« Mais l’homme, en ce qu’il crée artistiquement, est tout un monde contenu, de ce contenu qu’il a soustrait à la nature et amoncelé dans le vaste domaine de la représentation et de la vision sensible, tel un trésor dès lors de son propre fonds, de façon simple et librement, sans les fastidieuses conditions et opérations de la réalité.

Or de ce fait il élève en même temps à l’idéalité des objets par ailleurs sans valeur… L’art accomplit la même chose relativement au temps, et là… A ce qui est éphémère dans la nature, l’art donne la solide consistance de la durée.

Nous prenons plaisir à une manifestation qui doit donner l’impression de devoir le jour à la nature, alors qu’elle est pourtant une production de l’esprit qui a eu lieu sans les moyens de la nature. ..

Certes l’œuvre d’art n’est pas simplement représentation universelle, mais incarnation déterminée de celle-ci. »

Référence : Hegel, Cours d’esthétique, « L’Idée du beau artistique, ou l’idéal ».

F/L’imagination crée un monde imaginaire

Baudelaire s’est voulu le peintre de la vie moderne. Nous pouvons en trouver l’expression la plus dense dans le projet d’épilogue des Fleurs du Mal : « Comme un parfait chimiste et comme une âme sainte, … , Tu m’as donné de la boue et j’en ai fait de l’or. »

A travers le thème de la transmutation alchimique se dessinent deux motifs essentiels. Celui de la révélation de la beauté du laid, qui légitime l’attention portée à tout ce qui était jugé indigne de l’art.

Ensuite c’est la capacité pour le poète de créer quelque chose d’entièrement nouveau en célébrant comme beaux laideur ou l’objet d’épouvante. L’homme affirme ainsi son autonomie face à l’œuvre divine.

L’imagination ce n’est pas arranger des éléments disparates mais découvrir une nécessité qui n’est pas donnée dans la nature et la faire apparaître dans l’œuvre. Imaginer c’est créer un monde nouveau.

 

Référence : Baudelaire, « Salon de 1859 », « La reine des facultés », in Au-delà du romantisme.

 

G/L’artiste voit les « vérités intérieures sous les apparences »

Pour le sculpteur Rodin, l’artiste a pour mission de voir la vérité intérieure derrière les apparences. Il n’entend pas abandonner l’idée qu’il faut imiter la nature. Mais selon une conception romantique, la nature n’est pas pour lui un donné que l’on pourrait simplement copier ; elle doit au contraire être dévoilée, révélée. Rodin défend ainsi la peinture contre la photographie car la peinture peut montrer des mouvements… Voir Géricault.

Référence : Rodin, L’art, entretiens réunis par Paul Gsell, chap.1.

 

 

II/Qu’est-ce qu’une œuvre ?

A/La nécessité dans l’œuvre

« La poésie est une chose plus philosophique et plus noble que la chronique : la poésie traite plutôt du général, la chronique du particulier. »

Cette comparaison célèbre entre poésie et chronique historique résume une thèse fondamentale d’Aristote dans sa Poétique. La poésie manifeste la nécessité. Elle est le récit d’une action accomplie conformément à la vraisemblance et à la nécessité.

Dans le monde, l’action est soumise à la contingence et au hasard à la différence de la poésie.

Référence : Aristote, La Poétique, chap. VII., VIII., IX.

B/On n’invente qu’en travaillant

L’œuvre d’art traduit une représentation qui lui préexiste : voilà l’idée soutenue par une longue tradition contre laquelle s’élève Alain dans son Système des beaux-arts. On la rencontre dans la pensée antique où l’œuvre est le produit de la contemplation de l’Idée (Souvenez-vous de Plotin). De même dans la pensée moderne l’artiste imagine d’abord et exécute ensuite. Dans les deux cas, l’exécution est secondaire puisqu’elle est au service d’une représentation préalable.

Pour Alain l’imagination n’a pas les pouvoirs conférés par Baudelaire qui en fait la « reine des facultés ». Il lui manque cohérence et finalité. Il faut donc un autre principe à la production de l’œuvre d’art.

Mais où le chercher si ce n’est dans la production même ? C’est dans l’action qu’Alain va trouver l’origine de l’œuvre, dans l’action entreprise pour réaliser ce qui justement ne se donne pas au préalable, pas plus à l’artiste qu’au spectateur. L’artiste découvre en faisant ce qu’il ne s’était pas encore représenté. L’exécution est d’abord découverte des lois qui gouvernent le matériau auquel il s’agit de donner forme.

L’œuvre naît ainsi selon Alain d’une sorte d’impuissance des facultés de représentation à appréhender ce qui pourrait être et n’est pas encore. Ainsi l’œuvre est unique sans rien qui la précède ; et elle n’est que le prolongement des formes naturelles esquissées.

Référence : Alain, Le système des beaux-arts, LI chap. VII.

C/La reproductibilité de l’œuvre d’art

Comment définir les rapports de l’art et de la technique ? L’art s’élève-t-il au-dessus des moyens techniques qui permettent la réalisation de l’œuvre ? Ou au contraire n’est-il pas l’expression de l’état des techniques à une époque donnée ?

Contre la thèse de l’autonomie de l’art, c’est à cette dernière option que se range Walter Benjamin. L’œuvre d’art n’est pas indépendante des conditions dans lesquelles elle naît. On ne peut donc la comprendre qu’à travers une analyse historique. Deux facteurs déterminants expliquent les changements dans l’art : les transformations sociales et les découvertes mécaniques.

La première partie de son essai est consacré à l’art avec l’ère de la reproduction technique. L’œuvre est alors unique, « aura ». Pérenne et fragile, elle inspire la vénération.

Mais la reproductibilité va venir opérer une transformation majeure de l’art. Le cinéma est le premier des arts à témoigner de cette transformation. Tout y est retouchable. On passe alors de la contemplation à la consommation et à la distraction.

Référence : Walter Benjamin, L’œuvre d’art à l’époque de sa reproduction mécanisée.

D/La permanence du monde et de l’œuvre d’art

Hannah Arendt, La condition de l’homme moderne pp. 222-227.

 

Source : L’oeuvre d’art, Béatrice Lenoir. GF Flammarion.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*