Psychanalyse : le cas Anna O

Freud et le cas Anna O.

Dans ces Cinq leçons sur la psychanalyse, Sigmund Freud (médecin autrichien, mort en 1939) évoque les débuts d’une nouvelle science et d’une nouvelle forme de thérapie : la psychanalyse.

A cette époque, Freud travaille  avec un dénommé Joseph Breuer. Cela se passe dans les années 1880, à Vienne.

Ils reçoivent une jeune fille de 21 ans, très intelligente, qui « manifesta au cours des deux années de sa maladie une série de troubles physiques et mentaux plus ou moins graves. »

Quels sont les symptômes ?

Elle souffre d’une « contraction des deux extrémités droites avec anesthésie ; de temps en temps la même affection apparaissait aux membres du côté gauche ; en outre, trouble des mouvements des yeux et perturbations multiples de la capacité visuelle ; difficulté à tenir la tête droite ; toux nerveuse intense, dégoût de toute nourriture, et, pendant plusieurs semaines, impossibilité de boire malgré une soif dévorante. Elle présentait aussi une altération de la fonction du langage, ne pouvait ni comprendre ni parler sa langue maternelle. Enfin, elle était sujette à des « absences », à des états de confusion, de délire, d’altération de toute la personnalité… »[1].

Une fois l’énumération des symptômes terminée, les deux médecins cherchent à les interpréter en remontant aux causes cachées. La première hypothèse émise fut de considérer que le cerveau était atteint de dysfonctionnement grave. Or très rapidement cette explication organique ou physique des troubles de la jeune fille paraît insuffisante. Freud précise que :

« Il convient de rappeler ici que les symptômes de la maladie sont apparus alors que la jeune fille soignait son père qu’elle adorait (au cours d’une maladie à laquelle il devait succomber) et que sa propre maladie l’obligea à renoncer à ses soins. »[2]

 

Freud fait alors l’hypothèse que la cause de ces symptômes « hystériques » (comme on les appelait à cette époque)  ou « névrotiques » n’est pas à chercher du côté d’une lésion du cerveau ou du système nerveux mais du côté de la vie psychique de sa patiente. Freud quitte la voie classique de la médecine (guérir les maladies du corps) pour élaborer une nouvelle thérapie qui consiste à guérir les « maladies de l’âme »  ou qui relève du psychisme. La médecine s’occupe du physique alors que la psychanalyse s’occupe du psychologique voire du psychosomatique. D’ailleurs Freud souligne l’incapacité du médecin à traiter les troubles psychiques :

« Le médecin ne peut comprendre l’hystérie, en face d’elle il est incompétent… Les hystériques perdent donc la sympathie du médecin, qui les considère comme des gens qui transgressent les lois… »

De nos jours, les choses n’ont guère changées…

 

Breuer va utiliser d’abord l’hypnose pour en savoir un peu plus sur la vie et donc le passé « psychique » de sa patiente. L’hypnose permet à la jeune fille d’exprimer un certain nombre de ces souffrances en remontant le fil de ses souvenirs. Après les séances, elle se sent mieux, soulagée.

 

Ainsi ils vont pouvoir interpréter la cause du symptôme d’hydrophobie :

               

« Les symptômes morbides disparurent aussi lorsque, sous l’hypnose, la malade se rappela avec extériorisation affective à quelle occasion ces symptômes s’étaient produits pour la première fois. Il y avait eu, cet été-là, une période de très grande chaleur, et la malade avait beaucoup souffert de la soif, car, sans pouvoir en donner la raison, il lui avait été brusquement impossible de boire. Elle pouvait saisir le verre d’eau, mais aussitôt qu’il touchait ses lèvres, elle le repoussait comme une hydrophobe… Elle ne se nourrissait que de fruits, pour étancher la soif qui la tourmentait. Cela durait depuis environ six semaines, lorsqu’elle se plaignit un jour, sous hypnose, de sa gouvernante anglaise qu’elle n’aimait pas. Elle raconta alors, avec tous les signes d’un profond dégoût, qu’elle s’était rendue dans la chambre de cette gouvernante et que le petit chien de celle-ci, un animal affreux, avait bu dans un verre… Son récit achevé, elle manifesta violemment sa colère, restée contenue jusqu’alors. Puis elle demanda à boire, but une grande quantité d’eau, et se réveilla de l’hypnose le verre aux lèvres. Le trouble avait disparu pour toujours.»[3]

 

Quelles conséquences peut-on tirer de cet épisode ?

 

1/ Le symptôme (ici l’hydrophobie) est souvent la conséquence d’un traumatisme psychique qui a eu lieu dans le passé individuel de celui qui en souffre. Par exemple, la jeune fille souffre d’hydrophobie, parce qu’autrefois, elle a vu un chien affreux qui appartenait à sa gouvernante qu’elle détestait, boire dans un verre d’eau. Le symptôme est donc un « résidu mnésique », une trace du passé si vous préférez qui persiste dans le présent sous une forme détournée. Une cicatrice psychique qui continue de peser sur le présent

 

2/ Grâce à l’hypnose, la patiente a pu retourner dans son passé et en le racontant au thérapeute, elle s’est délivrée, guérie de ce trouble. La prise de conscience coïncide avec la guérison.

 

Breuer et Freud vont procéder de la même façon pour les autres symptômes et faire remonter la jeune femme dans son passé pour qu’elle se libère de ce passé.

« Breuer raconte que les troubles visuels de sa malade se rapportaient aux circonstances suivantes : « La malade, les yeux pleins de larmes, était assise auprès du lit de son père, lorsque celui-ci lui demanda tout à coup quelle heure il était. Les larmes l’empêchaient de voir clairement ; elle fit un effort, mit la montre tout près de son œil et le cadran lui apparut très  gros… ; puis elle s’efforça de retenir ses larmes afin que le malade ne les voie pas. » [4]

 

Pour récapituler, Freud explique que les hystériques souffrent de réminiscences[5]. Leurs symptômes sont les effets présents de traumatismes (causes cachées) passés.

« Ils [les hystériques] se souviennent d’événements douloureux passés depuis longtemps, mais ils y sont encore affectivement attachés ; ils ne se libèrent pas du passé[6] et négligent pour lui la réalité et le présent. »[7]

 

L’hystérique ou le névrosé est prisonnier de son passé : les symptômes l’empêchent de vivre sereinement le présent et de construire son avenir. En outre, ces troubles sont subies et sont vécus sur le mode de la souffrance par la jeune fille.

 

Par la suite, Freud va améliorer sa théorie de la névrose . Il va ainsi considérer que nous sommes tous, à quelque degré que ce soit, névrosé…

« La névrose ultérieure a, en tout cas, son point de départ dans l’enfance. »[8]

En clair, le passé de chacun d’entre nous, et plus particulièrement notre enfance a été le théâtre de traumatismes, ou de chocs émotionnels que nous avons avec les années oubliés ou refoulés dans notre vie psychique. Mais le refoulement ne fait pas disparaître entièrement ces traumatismes. Ces derniers continuent à agir, de manière détournée, sur notre psychologie présente.

 

 

[1] Cinq leçons…, p. 10, Payot.

[2] Ibid, p. 11.

[3] P. 13.

[4] P. 14-15.

[5] réminiscence n. f.  1. PSYCHO Rappel à la mémoire d’un souvenir qui n’est pas reconnu comme tel.

  1. Didac. Emprunt plus ou moins conscient fait par l’auteur d’une œuvre artistique ou littéraire à d’autres créateurs. Poésie pleine de réminiscences mallarméennes.
  2.      Souvenir vague et confus. Réminiscences lointaines de la première enfance.

 

 

[6] C’est moi qui souligne.

[7] Cinq leçons sur la psychanalyse, p. 17.

[8] Abrégé de psychanalyse, p. 55.

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