Pourquoi les femmes ne sont pas philosophes…

 

Lorsque je débute l’année scolaire avec les classes de terminale, j’ai pour coutume de leur présenter le programme du cour de philosophie. Je demande aux élèves de sortir leur manuel. Nous découvrons les notions sur lesquelles nous allons réfléchir : la conscience, le désir, la société, la liberté, autrui, la morale ou encore le bonheur… Je leur explique qu’au baccalauréat ils vont devoir plancher quatre heures sur un sujet du type : « Est-ce dans la solitude que l’on peut prendre conscience de soi ? »  Ou encore « Peut-on douter de tout ? ». La classe est silencieuse. Les visages sont inquiets et fermés. Quelques-uns affichent leur incompréhension. D’autres, plus téméraires, marmonnent leur incrédulité : « Comment on peut répondre à ce type de questions ? ». Je leur dis que nous n’attendons pas d’eux qu’ils soient des professionnels de la philosophie mais qu’il s’agit d’acquérir une réflexion personnelle, une pensée critique, une culture philosophique générale en abordant de grands problèmes.

Après les notions nous passons en revue une autre liste plus impressionnante encore : les « Repères ». Au menu, nous trouvons « Absolu/Relatif, Abstrait/Concret, Analyse/ Synthèse… ». Je leur demande s’il serait  capable de faire la distinction entre ce qui est nécessaire et ce qui est contingent». Je me heurte à un silence tendu, à des moues dubitatives. D’autres s’esclaffent en donnant du coude à leur voisin et baragouinent : « Euhhh !».

Enfin, nous passons à la longue liste des auteurs du programme. Je leur explique que le manuel contient des textes extraits des grandes œuvres de philosophes reconnus par les institutions universitaires et l’administration française, le ministère de l’Education Nationale, que nous aurons souvent l’occasion de lire ces textes et de les analyser. La liste des auteurs ne comporte aucun prénom ; elle est divisée en trois colonnes : l’Antiquité d’abord. Je lis les noms des philosophes en ajoutant parfois un commentaire ou en leur demandant si ce nom leur dit quelque chose : « Platon, Aristote, Epicure (« Epicurien, ça vous dit quelque chose ? »), Lucrèce, Sénèque, Cicéron, Epictète, Marc Aurèle, Sextus Empiricus (quelques rires fusent… Je ne sais pas pourquoi. Les élèves de terminale ont souvent pour habitude de manifester leur surprise ou leur ignorance en riant ou en faisant des jeux de mots…), Plotin… Puis la Modernité : « Machiavel (« vous connaissez l’adjectif « machiavélique »… Silence), Montaigne (« Ah oui… les Essais…m’sieur »), Bacon, Hobbes, Descartes (Vous connaissez l’adjectif « cartésien »… Ça veut dire méthodique…) Pascal (vous savez l’inventeur de la calculatrice…)…. Enfin c’est au tour des Contemporains: Hegel, Schopenhauer, (Là je place une petite phrase bien connue : « La vie est un pendule qui oscille de droite à gauche, de la souffrance à l’ennui »), Tocqueville, Comte… La liste se termine avec Foucault. Un élève fait alors de l’esprit : « Jean Pierre ? Ah, ah, ah ! »

Puis je demande : « combien y a-t-il de femmes philosophes dans cette liste ? Pourriez-vous les indiquer ? ». De nouveau les visages se crispent, les têtes se plient. Plusieurs tentent leur chance au hasard : « Comte… euh… Peut-être ? », un autre, « Merleau-Ponty m’sieur ? ». Après plusieurs essais infructueux, je leur donne la réponse : « Hannah Arendt… ».

 

Ainsi dans le programme officiel des classes de terminale ne trouvons-nous qu’une seule femme. Oui vous avez bien lu : une seule femme est considérée comme un auteur philosophiquement recommandable par notre institution… Surnaturel ? Incroyable ? Inconcevable ? Non pas pour l’Education Nationale !

Depuis presque 2500 ans, la philosophie est le privilège des hommes, la dialectique l’apanage de la masculinité, le logos le propre de la testostérone. Curieuse discrimination, scandaleuse inégalité…

« Pourquoi que des hommes ? » Je pose la question aux élèves interloqués. Cela tient à des raisons historiques et sociales : les femmes ont été trop longtemps  reléguées aux tâches domestiques, au ménage, à l’éducation des enfants. Quelques élèves soulignent aussi le fait que les femmes avaient un accès plus restreint à l’éducation, aux livres, et donc à la philosophie. Il fut donc plus difficile pour elle de s’illustrer dans des domaines scientifiques et philosophiques, dans des domaines où l’usage de la raison et de la démonstration sont essentielles. J’entends aussi que les femmes se caractérisent par leur sensibilité, leur penchant inné pour les sentiments et les émotions alors que les hommes seraient plus rationnels, plus « cartésiens ». Plutôt que les terres arides et abstraites des sciences démonstratives, elles peuvent se livrer de temps à autre et parfois même avec un certain talent à des activités littéraires telle que le genre épistolaire –on pense bien entendu à Mme de Sévigné-, à la poésie –comme Louise Labé et Pernette du Guillet-, au roman aussi –Mme de Lafayette-.

Etonnant car en 2017 rien n’a vraiment changé dans les faits. Lorsque je considère les classes scientifiques de mon lycée du Nord-Isère, elles sont composées pour  deux tiers de garçons. En section économique et sociale, c’est l’inverse : les filles fournissent 60 % de l’effectif. En terminale littéraire en revanche, c’est une écrasante majorité féminine.

Les femmes sont-elles donc condamnées pour toujours à cette étrange fatalité –religieuse, philosophique, sociale- ? Y-aura-t-il un jour une vraie parité femmes/hommes dans nos programmes de philosophie ?

 

Pour accentuer l’indignation des élèves qui commencent à poindre nous lisons un texte d’Aristote extrait de sa Politique dans lequel il tente de justifier grâce à l’idée de « Nature » la pratique de l’esclavage. Avant d’en arriver à ce point, on peut lire :

« En outre, dans les rapports du mâle et de la femelle, le mâle est par nature supérieur, et la femelle inférieure, et le premier est l’élément dominateur et la seconde l’élément subordonné. » Tollé dans la classe… Aristote est tout à coup la cible d’invectives et de quolibets.

Notre auteur souligne ensuite qu’il faut appliquer cette même hiérarchie « naturelle » à « l’ensemble de l’humanité ». C’est ainsi qu’il considère comme « normal » qu’ils y aient des hommes libres et des esclaves.

La nature a souvent bon dos. De nos jours, on entend toujours la même rengaine : les femmes seraient physiquement (dans le sport par exemple) inférieures aux hommes.

 

Alors reposons le problème : les femmes peuvent-elle prétendre au titre de philosophe ? En sont-elles capables ? Peuvent-elles revendiquer les privilèges de la rationalité et de la dialectique ? Ou au contraire peut-on envisager de renverser cette conception phallocentrique –le phallus est l’organe sexuel masculin- de la philosophie et de son enseignement ? Comment redonner une voie audible à toutes ces femmes-philosophes ? Comment mettre en lumière ces penseuses, ces intellectuelles, ces affranchies ?

 

Rapidement d’autres élèves mettent en avant des raisons religieuses à cette inégalité entre les hommes et les femmes. Nous lisons un autre texte extrait de la Bible[1], plus précisément de la Genèse dans l’Ancien Testament.

La Genèse raconte comment Dieu créa le monde, comment apparut la terre, l’eau, les astres, les espèces animales, enfin l’homme : « Faisons l’homme à notre image, comme notre ressemblance, et qu’ils dominent sur les poissons de la mer, les oiseaux du ciel, les bestiaux, toutes les bêtes sauvages et toutes les bestioles qui rampent sur la terre.» Dieu enjoint à tous de prospérer et de se multiplier.

A propos de l’homme nous apprenons que Dieu le modela « avec la glaise du sol » et « qu’il insuffla dans ses narines une haleine de vie. » Il logea cet homme dans un jardin, Eden, où pousse toutes sortes d’arbres « séduisants à voir et bons à manger ». Parmi ces arbres, il y en avait deux, à part, et que Dieu interdit à Adam de manger sous peine de mort : l’arbre de vie et l’arbre de la connaissance du bien et du mal.

Mais notre homme s’ennuie. Il est seul et il en souffre. Dieu eut alors l’idée de lui façonner une compagne : « Yavhé Dieu : « Il n’est pas bon que l’homme soit seul. Il faut que je lui fasse une aide –c’est moi qui souligne… vous voyez le sous-entendu ?- qui lui soit assortie. »

Dieu fit alors « tomber une torpeur sur l’homme qui s’endormit » Il prit une de ces côtes –je parle de l’os !!!- avec laquelle il fabriqua une femme. Satisfait de ce nouvel ouvrage l’homme s’écria : « Pour le coup, c’est l’os de mes os et la chair de ma chair ! Celle-ci sera appelée  -femme-, car elle fut tirée de l’homme celle-ci.»

En analysant rapidement ce passage, selon la tradition biblique, l’inégalité entre l’homme et la femme est d’ordre ontologique –allez chercher un dico si vous ne comprenez pas un mot !!! -. L’existence de l’homme est plus essentielle, plus parfaite du point de vue de l’être que celle de la femme car elle possède une antériorité temporelle attestée par le texte sacré. La femme est ainsi fabriquée après coup, à partir d’un morceau d’os masculin. Son existence dépend donc logiquement de la matière masculine. Elle serait une sorte d’appendice secondaire et inessentielle. Sans homme pas de femme. En revanche, on peut concevoir un homme sans femme. Autonomie masculine, soumission féminine. Ça va ? Vous suivez ?

Mais à cette inégalité ontologique s’en rajoute une autre plus déterminante, plus grave aussi : une infériorité morale. La femme incarne la désobéissance, le désir, la séduction, l’erreur, le pécher. Ainsi va-t-elle succomber aux charmes rhétoriques du serpent « le plus rusé de tous les animaux » qui s’approche d’elle et la persuade la femme qu’il n’y aura aucun danger à manger du fruit de l’arbre de la connaissance. Au contraire, le serpent explique que « Dieu sait que le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront et vous serez comme des dieux, qui connaissent le bien et le mal. » La femme vit que l’arbre était bon à manger et désirable pour acquérir le discernement. Elle se laisse alors aller à son désir… « Elle prit de son fruit et mangea. Elle en donna aussi à son mari, qui était avec elle, et il mangea. Alors leurs yeux à tous deux s’ouvrirent… »

L’homme ne s’oppose guère à la gourmandise et au désir de savoir –la philosophie- de sa femme.

Première chose que leurs yeux sans doute éblouies aperçurent : leur nudité. Il fallut vite cacher ce qui allait devenir pour des siècles les « parties honteuses ». Ils s’empressèrent de cacher leur sexe avec des pagnes tressés avec des feuilles de figuier.

Puis ils entendirent le pas de Dieu qui se promenait dans le jardin d’Eden à la recherche de ces créatures. L’homme et la femme, honteux et peureux, se cachèrent dans l’enchevêtrement des arbres. Dieu, très courroucé, retrouva l’homme tout penaud qui accusa sa femme : « C’est la femme que tu as mise auprès de moi qui m’a donné de l’arbre, et j’ai mangé ! ». La femme accusa à son tour le serpent séducteur.

La colère divine fut terrible –je vous rappelle qu’elle dure toujours…-. Il condamna le serpent à marcher sur le ventre et à manger la poussière. Quant à la femme, elle accouchera dans la douleur ; sa « convoitise » la poussera vers son mari, qui dominera sur elle. » Pour l’homme, il devra travailler à la sueur de son front pour tirer sa subsistance d’une terre inféconde et hostile. Enfin ils furent tous deux chassés du jardin édénique et perdirent leur immortalité.

Aujourd’hui encore, selon les chrétiens, l’humanité portent en elle les stigmates infamants du pécher originel. Bien des générations plus tard, nous payons le tribut que nous devons à la vengeance inextinguible de Dieu. Plus que l’homme, la femme porte la responsabilité et la culpabilité de cette rébellion. Elle doit donc être soumise et se TAIRE !

 

Mais voilà faut-il en rester là ? Ne peut-on pas interpréter ce texte autrement ? Lui donner un autre sens en réfléchissant un peu ? Exercer notre pensée critique ? Ne pourrait-t-on pas à rebours de cette tradition saluer la femme pour cette désobéissance ? Lui rendre un hommage appuyé ?

La femme fut attirée par le fruit savoureux de l’arbre de la connaissance. Bien. Mais qui ne voudrait pas manger d’un tel arbre –qui n’est pas un pommier !!!- ? Comment y résister ? Le fruit de l’arbre de la connaissance, rendez-vous compte ? Franchement ?

Mais en réalité il y a  un désir bien plus impérieux qui anime la femme. Un désir plus noble car moins… digestif : celui de sortir de l’ignorance et de l’insouciance. La femme a eu le désir d’acquérir le discernement, de posséder la connaissance du bien et du mal. Le désir de savoir qui  est proprement la définition du mot PHILOSOPHIE ! Vous commencez à comprendre ? C’est bien !

Ainsi la femme est d’abord une « libertine » au sens étymologique du terme –on oublie le côté sexuel et « cougard »-. Libertinus en latin c’est l’esclave qui est affranchi, qui recouvre la liberté. Plus tard comme nous l’apprend le Dictionnaire de Furetière à la fin du 17ème siècle, la « libertine » c’est une fille qui refuse d’obéir à sa mère, son père ou son mari. Eve désobéit aux règles imposées par Dieu. Elle devient une figure emblématique de l’indiscipline et de la liberté.

Mais elle est aussi une des toutes premières femmes-philosophes. La première à désirer une sagesse que Dieu refuse à l’humanité et qui pourtant la mettrait à égalité avec lui.

L’acte de naissance de la philosophie fut contemporain d’une transgression et d’une punition. Dans d’autres temps et d’autres lieux, Socrate subira un sort similaire. Il paiera de sa vie sa liberté de ton -sa fameuse ironie- et de pensée. Un bon philosophe est un philosophe mort. Socrate qui fut d’ailleurs initié aux mystères de l’Amour par une autre grande figure des femmes-philosophes : Diotime de Mantinée -qui aura bien entendu son article-.

Saluons le désir de savoir qui a étreint cette femme ! L’audace qu’elle a eu d’enfreindre les ordres d’un Maître intraitable et vindicatif ! Prosternons-nous devant cette première philosophe ! Saluons le courage d’Eve !

Il est temps, je crois, de rendre hommage à toutes ces femmes qui se sont battues et se battent pour leur liberté de pensée et d’agir; Pour toutes ces femmes-philosophes que les hommes ont cachées, bâillonnées, humiliées…

Il est grand temps de se rafraîchir la mémoire et de remettre à l’honneur les femmes dans l’histoire de la philosophie. Non ?

C. Girerd

 

[1]  La Bible de Jérusalem, Editions du Cerf. 2006.

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