Peut-on douter de tout ?

Le doute chez René Descartes

René Descartes a souligné un trait essentiel de la conscience : celle-ci ne se porte pas seulement  sur des objets extérieurs, elle se rapporte aussi à elle-même dans un mouvement de réflexion : « être conscient, c’est assurément penser et réfléchir sur sa pensée. » (Entretiens avec Burman, 1648). Cette dimension réflexive de la conscience s’illustre par exemple dans l’exercice du doute chez Descartes : réfléchir sur sa pensée permet au sujet conscient de mettre à distance ses représentations, ses idées, ses préjugés et ensuite de les juger et de les évaluer.

C’est sans doute dans les Méditations Métaphysiques de 1641 que René Descartes, philosophe et scientifique français du 17ème siècle, donne un des exposés les plus spectaculaires de cette conscience réflexive, de cette pensée qui se coupe littéralement du monde et des autres, afin de découvrir ce qu’elle peut trouver en elle de vrai et de fiable.

Au départ, Descartes souhaite trouver une vérité qui soit si « solide » qu’elle puisse soutenir tout l’édifice des connaissances humaines. Pour ce faire, Descartes décide de se mettre à l’écart du monde et des autres. Pour lui la solitude et la méditation sont les conditions de possibilité de la recherche de la vérité. Dans les Méditations Métaphysiques on voit Descartes dialoguer avec lui-même, se faire des objections, y répondre, se faire de nouveau des objections, proposer de nouvelles hypothèses et faire ainsi avancer sa propre réflexion.

Ce sont surtout les deux premières méditations qui vont nous intéresser. Le texte intégral est composé de six méditations.

Dans la première méditation, il décide d’entreprendre au moins une fois en sa vie de se défaire de toutes les opinions qui lui paraîtraient douteuses, et trouver ensuite une vérité indubitable. Sa démarche est réflexive (il examine dans la solitude ce qu’il a dans son esprit/pensée) et se structure en deux moments-clé :

  • Dans le premier temps il va examiner toutes les représentations, les idées, les images… qui peuplent en quelque sorte son esprit et va se demander sur lesquelles il peut vraiment compter. Il va notamment les trier en leur faisant passer l’épreuve redoutable du doute. Le premier moment consiste donc clairement à faire « le ménage » et à se débarrasser de tout ce qui peut entraver la recherche de la vérité.
  • Dans le second temps, il va faire émerger du doute absolu une vérité qui va ensuite servir de point d’appui pour établir un nouvel édifice de connaissances. Nous allons voir que cette première vérité indubitable est le fameux cogito.

 

Avant d’examiner l’ensemble de ses opinions, il décide d’adopter une règle méthodique : le moindre sujet de douter de la fidélité d’une représentation lui fera rejeter cette représentation comme si elle était fausse.

Première étape du doute : le témoignage de nos sens. La plupart de nos connaissances que nous trouvons dans notre pensée dérivent du témoignage de nos sens. Nos sensations externes (vue, toucher…) nous donnent des informations sur le monde extérieur, sur les objets ou les êtres qui nous entourent, sur leurs qualités, leurs spécificités. Nos sensations internes nous informent de l’état de notre corps : la sensation de faim ou de douleur par exemple.

Or force est de constater que nos sens nous trompent de temps à autre : mauvaise perception, illusions d’optique… Or si l’on applique la règle du doute énoncée plus haut, il est plus prudent de ne plus se fier à nos sens et de rejeter en bloc toutes les informations sensorielles. On ne peut pas contester que ces représentations issues des sens existent. Mais elles peuvent nous tromper. Donc faisons en sorte, au moins le temps de cette méditation, de ne plus leur accorder notre confiance. (Remarque personnelle : d’ailleurs lorsque nous avons été trompés une fois, combien serait prêt à pardonner ?…)

Nous pouvons conclure de cette première étape du doute que le monde extérieur n’existe pas ou n’est pas semblable à l’idée que nous nous en faisons dans la mesure où les sens ne sont pas vraiment fiables. De même mon corps n’existe pas non plus ou n’est pas tel que je le vois ou sens… C’est assez radical comme démarche j’en conviens ! Mais le sujet est grave car nous cherchons si oui ou non il existe une vérité sur laquelle nous n’aurons plus aucun doute.

(Nous pourrions ici évoquer le film Matrix où les prisonniers perçoivent des choses comme réelles mais qui ne sont en réalité que des signaux électriques envoyés à leurs cerveaux. Les choses ne sont donc réelles que pour le sujet qui les perçoit. Les choses n’existent pas à l’extérieur de lui….)

Seconde étape du doute : le doute hyperbolique. Cependant même si les sens ne sont pas une source suffisamment fiable pour trouver la vérité et qu’il faut s’en défier, il reste que les vérités mathématiques sont certaines : 2 plus 3 font 5 et quand je compte les côtés d’un carré j’arrive nécessairement à 4 côtés. Je peux bien être victime d’une Matrice qui me fait confondre un monde virtuel avec le monde réel, il n’en reste pas moins que la logique et les mathématiques sont des sciences vraies et cela même si je suis enfermé dans un caisson rempli de liquide…

Descartes va alors faire l’hypothèse d’un « malin génie » qui fait en sorte qu’à chaque  fois que je conçois une vérité mathématique je me trompe… Nous pourrions alors remettre en cause (provisoirement) la vérité des sciences mathématiques.

 

Mais alors que resterait-il comme vérité possible ? Ne risquerions-nous pas de sombrer dans un océan d’incertitudes, de nous noyer dans un désespérant scepticisme ?

Le dilemme est clair : soit il trouve une vérité à laquelle « se raccrocher ». Soit il se noie corps et âme dans l’océan du doute. Il utilise d’ailleurs une métaphore marine dans son texte : soit il a la tête hors de l’eau, soit il peut « toucher le fond » et rebondir, soit (le pire pour lui) rester entre deux eaux.

Au début de la seconde méditation Descartes avoue : « J’aurais droit de concevoir de hautes espérances, si je suis assez heureux pour trouver seulement une chose qui soit certaine et indubitable. »

Paradoxalement, au terme de ce doute radical sur la réalité matérielle, et intelligible, Descartes vient enfin de toucher le fond, de trouver un appui :

« Mais je me suis persuadé qu’il n’y avait aucun ciel, aucune terre, aucuns esprits, ni aucuns corps ; ne me suis-je donc pas aussi persuadé que je n’étais point ? Non j’étais sans doute, si je me suis persuadé ou seulement si j’ai pensé quelque chose. Mais il y a un je ne sais quel trompeur très puissant et très rusé, qui emploie toute son industrie à me tromper toujours. Il n’y a donc point de doute que je suis, s’il me trompe ; et qu’il me trompe tant qu’il voudra, il ne saurait jamais faire que je ne sois rien, tant je penserai être quelque chose. De sorte qu’après y avoir bien pensé, et avoir soigneusement examiné toutes choses, enfin il faut conclure, et tenir pour constant que cette proposition : Je suis, j’existe est nécessairement vraie, toutes les fois que je la prononce, ou que je la conçois en mon esprit ».

Alléluia !!! Mes très chères sœurs, mes très chers frères : Descartes a failli être emporté, noyé… Mais au dernier moment, alors que le malin génie semblait avoir brouillé toutes les cartes, jeté la suspicion sur tout ce que nous pensions savoir, une vérité indubitable se présente à la conscience réflexive de notre philosophe : certes je suis trompé, et même sacrément ! Mais ce malin génie peut bien me leurrer tant qu’il le souhaite, pour me tromper il faut nécessairement que moi Descartes je sois quelque chose. Conclusion : je suis une chose, donc j’existe bel et bien. De cela, je ne puis absolument pas douter et cela  même si toute la réalité autour de moi n’est qu’un vaste simulacre.

Cependant ne puis-je pas en savoir un peu plus sur cette chose que je suis ? Descartes, à ce stade, considère que la réalité matérielle n’existe pas, que son corps n’est pas non plus. Le doute naturel et hyperbolique m’ont fait provisoirement rejeter ces représentations comme trop peu fiables.

Mon être doit donc être d’une autre nature que la réalité corporelle. Descartes va donc faire l’hypothèse que cette chose qu’il est, est une chose qui pense. En effet pour douter il faut nécessairement penser. La pensée est le support, la condition de possibilité du doute. Sans pensée pas de doute possible. Pas d’examen réflexif de ces représentations :

« Je n’admets maintenant rien qui ne soit nécessairement vrai : je ne suis donc, précisément parlant qu’une chose qui pense, c’est-à-dire un esprit, un entendement ou une raison, qui sont des termes dont la signification m’était auparavant inconnue. Or je suis  une chose vraie, et vraiment existante ; mais quelle chose ? Je l’ai dit : une chose qui pense. » (Seconde méditation)

Pour récapituler : la conscience réflexive thématisée par René Descartes dans les deux premières méditations aboutit à une connaissance pleine et entière du soi : je suis (première vérité) ; et mon être c’est d’être une chose qui pense (seconde vérité). De ces deux vérités rien (Matrice), ni personne (malin génie) ne peuvent me faire douter. Je suis absolument certain d’elles. Plus encore que des vérités mathématiques. Ces vérités sont d’ordre métaphysique.

Conclusion : Ainsi la conscience que j’ai de moi-même coïncide au terme de ce long cheminement (doute) avec une pleine et entière connaissance de mon existence comme chose qui pense.

 

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