Le volcan d’Empédocle

Le volcan d’Empédocle

 

            Dans l’Antiquité, les montagnes sont des endroits à part, protégés, réservés aux êtres divins ou aux mauvais esprits, un lieu que les pas des hommes ne peuvent pas fouler impunément. Nul randonneur ne se risque sur les pentes pour atteindre les sommets. Les cimes sont encore pour longtemps des lieux solitaires et arides, balayées par les vents ou recouvertes par le linceul des neiges éternelles. Pour s’y risquer, il faut avoir été choisi par le Dieu, qu’il soit Yahvé ou Dionysos. Au sommet des monts escarpés, quelques prophètes exténués et hallucinés pourront communiquer directement avec leur Dieu, apercevoir sa présence cachée, contempler ses miracles et accueillir ses commandements.

 

Une montagne pyromane

 

Au cœur de la Sicile, un volcan culmine à 3345 mètres. Quelques nuages jaunâtres au goût de souffre annonce le feu qui se dissimule dans les entrailles du géant. Depuis que les hommes vivent à ses pieds, il ne manque pas de cracher ses laves rougeâtres.

Etna tire son nom du grec Aitho : « qui brûle ». On raconte aussi qu’Aetna serait le nom d’un ombrageux géant fils d’Ouranos[1]. L’Etna contient en son sein le Feu, attribut du Dieu Héphaïstos[2], qui forge l’acier des outils ou des armes destructrices.. Le feu que Prométhée prendra un jour le risque d’aller voler dans l’Olympe pour l’offrir à une humanité dénudée et exsangue.

L’Etna est une montagne singulière et énigmatique; une montagne vivante à l’intérieur de laquelle les roches se consument dans une odeur suffocante, où le feu couve et creuse des galeries, où la pression intestine du magma qui sort de la croûte terrestre s’élève dans les airs pour finir en une apothéose étincelante et extatique.

Le volcan impose ses contradictions. Il incarne une force de vie et d’amour (Eros) : sur les pentes abruptes et caillouteuses du monstre fumeux, poussent avec allégresse les lichens, les pins, les bouleaux, la vigne, chère au cœur des hommes, fleurissent des citronniers ou des orangers dont les branches plient, à chaque saison, sous le poids des agrumes juteux.

Mais au cœur du géant se dessine aussi la mort et la dévastation (Thanatos). Lors des fréquentes éruptions, les laves basaltiques, liquides et rougeoyantes, s’échappent en torrents tumultueux des fissures creusées sur les flancs de la montagne. Les coulées crépitantes détruisent tout sur leur passage : arbres, animaux, maisons, hommes. Les habitations de terre, de paille et de chaux. n’offrent pas un abri suffisant. La brique, l’acier, le bois ne résistent pas aux assauts des torrents de feu. Après l’éruption, il faut fuir, courir à la mer ou mourir. L’Etna est une montagne pyromane qui expire brutalement son trop plein de vigueur et de basalte en fusion, dispersant entre le ciel et les hommes des nuages de cendres incandescentes qui recouvrent comme un linceul gris, les orangers et enterrent les corps éperdus des bêtes et des hommes imprudents.

Parfois, les ruissellements de lave atteignent la Méditerranée et au contact des flots poissonneux le bouillonnement de la lave se fige soudainement. Dans les eaux opalescentes, la roche liquide se condense et s’apaise. Les éléments s’affrontent et s’exaspèrent.

Pour comprendre la puissance du volcan, Aristote nous invite, dans ses Météorologiques[3], à considérer l’intérieur de nos propres viscères. « En effet, les convulsions et les spasmes sont des mouvements du souffle, et ils ont une force telle que les efforts conjugués de plusieurs personnes sont incapables de maîtriser les mouvements des malades. Il faut imaginer des phénomènes du même genre dans la terre… » Le volcan est un géant qui expire avec violence et expectore des glaires en fusion, recrache le soufre, le bitume et les matières poudreuses.

 

De même, les désirs des hommes ressemblent au volcan capricieux. Depuis Freud et l’invention de la psychanalyse au début 20ème siècle, nous savons que des pulsions s’activent souterrainement en nous. Comme l’écorce fragile et fissurée du volcan qui recèle en son sein des laves prêtes à jaillir et à tout consumer, des forces inconscientes déferlent contre la barrière poreuse de notre conscience. Ainsi que la lave sous pression, nos penchants intimes et secrets déploient leur irrésistible énergie et veulent renverser notre citadelle intérieure. Nos désirs insatisfaits sont comme des éruptions à retardement, des forces magmatiques sous pression que le refoulement, l’éducation, la civilisation empêchent d’advenir, des ruisseaux de feu qui creusent inexorablement des passages, modèlent des concrétions, altèrent notre vie psychique. Comme des veines de souffre ou de pyrite en fermentation, nos pulsions déterminent nos rêves ou nos œuvres, nous inclinent à des existences désordonnées, nous poussent à des paroles blessantes ou des actes irréparables.

 

Dans son « Journal hédoniste », Du désir d’être un volcan dans un texte intitulé « Le désir d’être vésuvien »Michel Onfray, philosophe contemporain, nous livre une réflexion contemplative et vagabonde sur un autre volcan, le Vésuve.. Il se souvient d’un voyage fait à Naples, ville chaotique qui gît, qui dort, qui s’agite au pieds du Vésuve. Il évoque au gré dans sa lente déambulation dans les rues étroites de la ville, des philosophes qui ont approché  le volcan, qui ont compris qu’il incarnait plus qu’une simple montagne, qu’il fournissait l’illustration massive et pérenne de l’essence de l’homme. Le désir qui nous anime ou qui nous fait mourir de dépit ou d’impatience est à l’image du flot torrentueux qui s’amoncelle dans le ventre du volcan. La vulcanologie donne des clés d’une authentique connaissance de l’homme. A bien des égards, ne sommes-nous pas des volcans, vains et microscopiques, dont les éruptions erratiques de nos caractères sont l’occasion de joies intenses, de désillusions ou de souffrances ?

 

Un sage aux sandales de bronze    

 

Empédocle, fils d’un certain Méton, vécut à Agrigente en Sicile entre 490 av. J.C. et 430 av. J.C. Son grand-père qui possédait une écurie de courses se distingua au soixante et unième Jeux Olympiques, en remportant la course de chevaux.

On ne sait pas grand chose de la jeunesse d’Empédocle qu’il passa dans l’ombre de notre ombrageux volcan.

Il se forma à la philosophie en fréquentant diverses écoles. Il faut se rappeler ce qu’est la philosophie à ce moment. Aristote, bien que postérieur, nous en livre une définition ramassée et définitive dans sa Métaphysique : « ce doit être, en effet, la science théorétique des premiers principes et des premières causes… »[4]. Science suprême puisque tout ce que nous pouvons connaître dépend nécessairement de ces causes et de ces principes. Science divine en réalité.

Pour acquérir cette connaissance plus humaine, il se rapprocha d’abord d’un homme quasiment divin : Pythagore[5]. Il assista à ses conférences secrètes. Chez lui, il fallait se contraindre à une rigoureuse discipline. Des règles de vie stricts et nombreuses modelaient les vertus, sculptaient et vivifiaient les appétits, attisaient chez les disciples le goût pour l’étude et la recherche de la vérité. A cette époque, la philosophie n’était pas encore une discipline scolaire et stérile enseignée par des professeurs bavards à des élèves endormis ou hilares, mais une science élitiste et un art de vivre exigeant qui modifiait en profondeur l’existence tout entière enseignant la tranquillité de l’âme, le calme des passions, l’extinction de la peur et des désirs superflus..

Pour devenir pythagoricien, il fallait se contraindre à un régime alimentaire austère. « Dis-moi ce que tu manges et ce que tu bois et je te dirais ce que tu penses ». De l’estomac au cerveau, du gastronome au philosophe, il y a une connivence secrète, une collusion silencieuse. Pythagore considérait qu’une diététique frugale assurerait à ses disciples une meilleure santé physique et intellectuelle : boire de l’eau, ne pas cuire ses aliments, manger du miel, des légumes bouillis, un peu de poisson, du pain suffisent à nous contenter, améliorent l’agilité et la rapidité de notre pensée. En revanche, interdiction de manger du rouget, du cœur d’animal, des fèves[6] ou de la chair animale, de boire de l’alcool. Au lieu du vin qui assombrit les humeurs et empoisonne les esprits, les âmes désordonnées des disciples doivent subir les effets narcotiques ou stimulants d’autres poisons. L’ivresse des impétrants au pythagorisme est provoquée par les incantations du maître, la musique, la mélodie céleste et harmonieuse des planètes dont la course dans le ciel produit de radieuses et inimitables harmonies. Pour quelques décennies encore, la philosophie se revendique aussi comme une science qui enivre, comme un des avatars de la transe et du délire[7].

Ils existaient d’autres instructions plus énigmatiques –les symboles– comme de ne pas tisonner le feu avec un couteau (c’est-à-dire ne pas éveiller la colère d’un puissant), de ne pas faire pencher la balance (ne pas outrepasser les limites imposées par le droit et la justice), de ne pas s’asseoir sur un boisseau de blé (avoir souci de l’avenir autant que du présent), de ne pas manger du cœur (ne pas se troubler l’âme par des chagrins ou des soucis), de ne pas porter à deux un même fardeau (…[8]), d’effacer les traces de la marmite sur les cendres, de ne pas uriner en regardant le soleil, de ne pas marcher sur les grands chemins, de ne pas avoir d’hirondelles dans sa maison…[9]

Outre cette discipline, Pythagore enseignait une science des premières causes et des premiers principes qui se démarquait des récits mythiques des premiers théologiens. Au départ, le principe des choses est la monade[10], de laquelle est sortie la dyade, puis la matière indéterminée, les nombres, les points, les lignes, les surfaces, les volumes et enfin tous les corps qui tombent sous les sens. Ces corps sont constitués de quatre éléments fondamentaux : l’Eau, l’Air, le Feu, la Terre et l’Air. Chaque corps est un mélange déterminée et mobile de ces éléments. En outre, l’ensemble de la nature obéit à des proportions harmoniques et mathématiques. Ainsi, la suite arithmétique 1, 2, 3, 4 dont la somme est 10 constituait selon les philosophes pythagoriciens le nombre parfait, la Tétractys qui condense dans l’addition de ces unités l’ultime sagesse. Les combinaisons de chiffres recèlent dans leur mystérieuse logique des accords harmoniques sur lesquelles se règlent la musique, le mouvement des planètes où encore l’âme des hommes[11]. La science des nombres est donc bien plus qu’une simple arithmétique : elle est la clé qui permet de concevoir et d’appréhender les principes qui régissent toutes choses.

Peu soucieux  des règles de vie de ses congénères et de l’harmonie pythagoricienne, Empédocle trahit leurs leçons ésotériques[12] en les rendant publiques. On lui interdit d’assister aux entretiens de la secte.

Notre inconstant sicilien chercha alors dans une autre école philosophique un art de vivre plus propice à son exubérance et à sa vanité.  Il s’initia aux leçons singulières et sévères du célèbre Parménide. Ce dernier soutenait de bien étranges doctrines sur la nature des choses : les mouvements que nous observons continuellement autour de nous, les différences de couleurs, des sons, de saveurs que nous sentons, la multiplicité des êtres que nous percevons, ne sont que des illusions. La seule réalité qui soit, conçue par la seule raison, est Unité immobile, figée dans une inaltérable éternité. L’Etre est Un et non pas Multiple.

Lassé par les incantations sur l’harmonie cosmique des Pythagoriciens et par les leçons plus arides sur l’Etre et l’Un de Parménide, Empédocle, décidé à marquer la philosophie de son empreinte indélébile, se libéra du joug de ses anciens maîtres.

Empédocle élabora un système philosophique pour rendre raison de l’essence cachée du Cosmos, pour mettre au jour les forces cachées et les éléments primordiaux qui agissent de concert dans l’intimité de la nature et l’âme humaine.

Il commença par emprunter aux Pythagoriciens leur théorie. Dans un livre intitulé De la Nature (aujourd’hui disparu), Empédocle pensait qu’à l’origine de toutes choses, il y avait quatre éléments premiers, quatre principes ou causes : à savoir le Feu, l’Eau, la Terre et l’Air. Chaque être produit par le nature (humain, animaux, fleurs, montagnes…) est un composé singulier de Feu, d’Air, d’Eau, et de Terre. Par ailleurs, il concevait la nature dominée par deux forces adverses mais complémentaires : l’Amitié, force d’union qui rapproche les êtres les uns des autres, qui préside à la combinaison et au mélange des Eléments entre eux ; la Haine, force de division et de dissolution qui pousse les choses à se séparer. C’est l’alternance dynamique et instable de ces forces opposées qui explique la naissance, la croissance, le dépérissement des êtres naturels et mortels.

Une fois la doctrine mise sur pied, Empédocle entreprit d’assujettir les esprits, d’endormir ou d’exciter les consciences par d’autres subterfuges.

D’abord, il se composa un costume susceptible d’en imposer aux esprits crédules. Empédocle prit l’habitude de se couvrir d’une longue pelisse pourpre sur laquelle il nouait une ceinture d’or. Il se chaussait de sandales de bronze pour fouler les pavés poussiéreux des rues d’Agrigente. Il portait une couronne d’or ou de fleurs posée sur la tête. Il tenait à la main une baguette delphique[13] comme pour signifier sa proximité avec la sagesse de l’oracle d’Apollon. Il avait une chevelure épaisse. Il affectait une mine grave et méprisante pour l’humanité déclinante de ses contemporains[14].

Grand orateur, fort habile dans l’art de la rhétorique[15] et des inventions poétiques, magicien doué, il se fit connaître pour ses poésies (son Hymne à Apollon par exemple), quelques discours politiques audacieux, et surtout pour des prières incantatoires et hypnotiques. A l’aide de ces philtres, il faisait croire aux esprits crédules qu’il était capable d’influer sur le vent, le soleil, la pluie.

On lui attribue ses vers :

« Tous les philtres par quoi on évite la vieillesse et les maladies,

Tu les sauras, car à toi seul, je les communiquerai tous,

Tu calmeras ainsi la colère des vents infatigables qui sur tout

Faisant rage, dévastent les champs de leurs souffles,

Et au contraire, tu pourras à ton gré faire se lever des vents bienfaisants,

Faire succéder un beau temps aux noires pluies

Et donner aux hommes au lieu des étés torrides

Les ondées bienfaisantes aux arbres, qui viennent en été

Et tu rappelleras le mort des enfers pour lui rendre sa force. »

 

Un jour que des vents soufflaient très forts sur Agrigente menaçants de détruire la récolte, Empédocle, moins bavard et plus pragmatique, fit dépecer des ânes et fabriquer des outres qu’il plaça au sommet des collines pour retenir le vent. Idée digne d’un grand philosophe ! Parvint-il à canaliser les bourrasques de vent avec ses peaux d’âne ? On n’en sait rien. Mais ce haut fait lui valut le doux surnom d’ « Empêche-vent ».

Tout à la fois philosophe et thaumaturge, Empédocle ne doutait pas qu’il était capable de faire revenir les morts dans le séjour des vivants. On racontait ainsi qu’il serait parvenu à maintenir le corps d’une femme inanimée sans respirer ni se décomposer pendant trente jours.

 

Empédocle projeta d’accroître son charisme en s’auréolant d’énigmes et de mystères. Quoi de plus efficace pour impressionner des esprits ingénus que de clamer haut et fort qu’il était un dieu ? Ainsi à ceux qui venaient le trouver ou qui le croisaient dans la rue, il n’hésitaient pas à déclamer les vers suivants :

« … Salut  je viens à vous tel un immortel et non tel un mortel

Pour être honoré par tous, comme il convient à ma nature,

Le front ceint de bandelettes et de couronnes de fleurs.

Quand je passe dans les plus grandes villes

Avec mon cortège d’hommes et de femmes, je suis honoré

Et des milliers de gens me suivent

Pour connaître le sentier qui mène vers le bien,

Les uns veulent connaître l’avenir, et les autres

Obtenir les paroles qui guérissent toutes les maladies. »

 

Le philosophe-randonneur

 

Mais ses déclarations fanfaronnes étaient insuffisantes pour persuader les Agrigentins qu’il avait rejoint les rangs fermés des immortels. Il lui fallut mettre en scène une mort inouï et rocambolesque pour ne plus laisser aucun doute sur sa divinité.

Plusieurs histoires circulent sur son suicide.

La première rumeur raconte qu’Empédocle sauva une femme, Panthéia, condamnée par les médecins. Après cette miraculeuse guérison, quelques amis de la dame décidèrent d’organiser une  grande fête et un sacrifice en l’honneur du philosophe. Le festin achevé, les invités allèrent dormir. Mais au petit matin, les convives cherchèrent leur invité qui avait disparu. Quelqu’un affirma qu’au milieu de la nuit une voix très puissante tonna : « Empédocle ! ». Effrayé, il se leva et vit une grande lumière dans le ciel. On crut alors qu’Empédocle était devenu un dieu.

Une autre histoire rapporte que la peste s’était abattue sur Sélinonte, ville proche d’Agrigente. Les hommes mourraient en masse, les femmes avaient des accouchements difficiles, les récoltes pourrissaient. La maladie était causée par les miasmes d’un fleuve tout proche. Empédocle eut l’ingénieuse idée de faire confluer les eaux de deux rivières environnantes dont les flots réunis et décuplés permirent d’assainir le fleuve infesté. La peste cessa. Les Sélinotins firent une grande fête. Empédocle parut et le peuple lui adressa une prière comme s’il se fut agi d’un dieu. Pour les confirmer dans cette croyance, Empédocle alla se jeter dans les flammes de l’Etna.

 

Aucun témoin ne rapporte les détails de cette téméraire randonnée. Au 5ème siècle av. J.C., l’Etna restait une montagne inviolée, causant une stupeur angoissée ou une terreur émerveillée chez ceux qui vivaient à ses pieds et subissaient ses soubresauts. L’ascension constituait un acte démesuré. Un défi inouï lancé à la nature ombrageuse et aux Dieux vindicatifs.

Pour  pallier les lacunes des historiens, faisons un effort d’imagination pour prendre la mesure de cet exploit remarquable !

La nuit est tombée, la fête terminée. Les hôtes sont au lit et cuvent leur vin. Seul Empédocle, ses sandales de bronze à la main, tâtonne dans l’obscurité et se fraie un passage pour quitter discrètement la maison. Il ne faut pas être aperçu par quelque noctambule hagard ou un serviteur zélé.

Dehors, il remet un peu d’ordre dans son costume à l’ombre d’un porche. Pour reprendre une contenance plus « philosophique », il rechausse ses sandales de bronze. Comme d’habitude, Empédocle est vêtu de sa robe pourpre; ses longs cheveux sont éparpillés sur son crâne luisant. Il redresse la couronne d’or qui pèse sur son front. La mine grave, le ventre alourdi par le festin, l’esprit embrumé par les vapeurs du vin, il marche dans les rues désertes d’Agrigente  et se dirige vers le volcan.

Arrivé aux pieds du colosse, Empédocle lève la tête et se lance dans une de ses longues incantations pour ployer le cœur terrible du Dieu Héphaïstos et se donner du courage.

Une fois le rituel achevé, il inspire profondément et commence à gravir les coteaux recouverts de pins, de bouleaux et de lichens. Il déambule avec difficulté parmi les pierres acérés et les rochers instables. Il n’y a pas encore de sentiers de randonnée balisés et sécurisés. La montagne est sauvage, inhospitalière, impénétrable !

On peut l’imaginer entrain de souffler pour vaincre les premières complications. Sans doute, doit-il s’étouffer au milieu des nuées de souffre. Pour rejoindre le cratère grumeleux et fumant, Empédocle ne dispose pas d’aucun équipement : pas de casque, pas de combinaison, pas de chaussures adéquates, pas de cordes, ni de boussole, pas de piolet ni de mousquetons. Empédocle a-t-il prévu d’emmener de l’eau ou du vin dans une outre ? A-t-il pensé à prendre un peu de nourriture ?

Leurs heures passent. Il continue son exténuante montée. Il transpire beaucoup. Sa longue pelisse pourpre l’incommode et empêche des mouvements fluides. Elle se colle à son dos trempé. Sa couronne d’or tombe sur ses yeux embués par la sueur ; ses pesantes sandales de bronze s’avère très difficile à manier dans les pentes rocailleuses. Sans doute doit-il se tordre les chevilles dans les éboulis. Néanmoins, il tient fermement sa baguette delphique convertie pour l’occasion en bâton de randonnée. Le spectre d’Apollon lui offre un appui essentiel.

De temps à autre, il s’arrête pour reprendre son souffle. Sa bouche est sèche, sa langue gonflée, ses lèvres et son front écumants. Il se retourne et considère la hauteur qu’il vient de gravir. Puis il pose son regard sur la mer immense qui commence à rosir sous les premiers rayons du soleil. Empédocle, ivre de fatigue, demande aux Dieux d’être les témoins de son exploit. Devant leur silence obstiné, il reprend sa marche.

Songeons aux heures d’efforts acharnés, à la sueur versée, aux ampoules aux pieds pour grimper les 3300 mètres et atteindre le sommet !

Hagard, Empédocle parvient en titubant au sommet. L’air est irrespirable. Il marmonne des paroles incompréhensibles et finit par pousser un horrible juron et lançant dans le vide sa baguette delphique.

Pris d’un rire démentiel, il se penche au-dessus du cratère fuligineux et se jette aussitôt dans les laves du volcan. En quelques secondes, les laves liquides l’engloutissent dans un clapotement sourd.

 

Pour finir, les historiens rapportent un fait étonnant. Après qu’Empédocle se soit précipité dans le basalte en fusion, le volcan recracha une de ses sandales en bronze. Evènement anodin ou symbole de la vanité du philosophe ? Je laisse au lecteur le soin de trancher.

 

 

 

 

 

 

 

[1] Dieu du Ciel dans la mythologie grecque. Son union avec la déesse Gaïa, Terre, serait à l’origine de la vie et des espèces vivantes.

[2] Héphaïstos, victime innocente que l’on disait boiteux car jeté dans enfance du haut d’une montagne par la jalouse Héra

[3] Aristote, Météorologiques, Livre II, tome I. Texte établi et traduit par Pierre Louis. Les Belles Lettres. Paris. 1982.

[4] Aristote, Métaphysique, A, 2. Vrin. Paris.

[5] Soulignons que c’est Pythagore qui fut le premier à se nommer philosophe et à enseigner que cette activité visait la possession de la vérité autrement dit la connaissance des premières causes et des premiers principes..

[6] Les flatulences et autres ballonnements sont sans doute peu propices aux activités du philosophe.

[7] Nous verrons dans un autre texte que la sagesse dionysiaque trouve dans les vallées et les montagnes des lieux de prédilection.

[8] A vous de trouver la signification du symbole…

[9] Diogène Laërce, L.VIII, p. 122-123.

[10] Monas en grec signifie unité.

[11] Pythagore croyait à la migration des âmes.

[12] Ce qui signifie réservées à quelques initiés.

[13] L’oracle de Delphes était un temple dédié au Dieu Apollon et dans lequel on se rendait pour entendre les prédictions d’une prêtresse. Sur le fronton de ce temple était inscrit la maxime : « Connais-toi même ». c’est ce même oracle qui dit que Socrate était l’homme le plus sage.

[14] Certains philosophes contemporains affectent toujours autant d’intérêt pour leur apparence vestimentaire et les plateaux de télévision : cheveux longs et épais, chemise blanche largement échancrée qui découvre un poitrail imberbe, complet noir cintré qui dessine la taille… Les philosophes veulent encore se faire passer pour des idoles !

[15] Selon Aristote, Empédocle serait l’inventeur de la rhétorique.

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