Le déterminisme social

On peut parler d’inconscient social (et donc de déterminisme social) pour désigner la façon dont, chez Karl Marx, la conscience a été décrite comme manipulée de l’extérieur par des forces socio-économiques que la conscience ne contrôle pas et qui conditionnent ses productions mentales. Marx appelle cela la « conscience de classe ».  Le sujet n’est pas conscient ou  n’exerce pas sa connaissance d’une façon indépendante ou solitaire, mais il se trouve placé sous la dépendance de conditions sociales particulières que Marx appelle les « rapports de production » c’est-à-dire les rapports économiques des propriétaires des moyens de production (capitalistes) à ceux qui ne possèdent que leur force de travail pour vivre (prolétaires). Notre conscience serait donc déterminée de l’extérieur par notre appartenance à une classe sociale et par les intérêts qui sont ceux des membres du groupe.

Pour une sociologie (science de la société) fondée sur le marxisme, toute société se trouve traversée par ce que Marx a décrit en termes de « lutte des classes ». Ces conflits opposent la classe possédant les moyens de production à celles qui en dépendent et qui vendent leur force de travail à cette classe sociale possédante. De telles luttes ont trois enjeux selon Marx :

  • Dans une économie capitaliste, il s’agit d’assurer l’exploitation économique des salariés (figure contemporaine du prolétaire d’hier). On les contraint à vendre leur force de travail dans des conditions telles que la consommation de cette force de travail puisse dégager du profit pour les propriétaires des moyens de production.
  • Un deuxième enjeu des luttes des classes est d’assurer aussi pour la classe économiquement dominante, la domination politique, sous la forme d’une main mise sur l’Etat : l’appareil d’Etat se trouve compris ici comme l’instrument (« superstructure ») dont se sert la bourgeoisie pour consolider, par le droit par exemple, les rapports de production dont elle bénéficie (« infrastructure économique » de la société).
  • Un dernier enjeu réside dans la conquête des consciences elles-mêmes, à travers la lutte des « idéologies ». Il s’agit pour la classe économiquement et politiquement dominante, de s’affirmer aussi comme idéologiquement dominante en inculquant sa propre idéologie (celle où s’expriment ses intérêts de classe) aux autres classes. A cette fin, un vaste processus de conditionnement idéologique passe notamment par un contrôle de l’Etat sur les appareils idéologiques (l’école, la presse, les médias…). De cette lutte idéologique doit résulter selon Marx, qu’  « à chaque époque l’idéologie dominante se trouve être l’idéologie de la classe économiquement et politiquement dominante » (L’idéologie allemande, 1845). Bref, si toute conscience (comme conscience de classe) est une fausse conscience ou conscience faussée (par l’intérêt), la conscience des classes désavantagées est doublement fausse conscience : faussée par la déformation que fait subir au réel sa propre mise en perspective du monde par ses intérêts, la conscience des exploités l’est plus encore à travers son envahissement par l’idéologie  de la bourgeoisie. Autrement dit par la façon  dont la classe économiquement et politiquement dominante se donne également les moyens d’exercer aussi une domination idéologique. L’aliénation économique comprise dans l’exploitation de la force de travail se parachèverait donc par une aliénation idéologique : la conscience faussée croit être l’auteur des idées et des valeurs qu’elle imagine se donner à elle-même, alors qu’en réalité elle les reçoit d’une autre conscience, celle de la classe dominante.

En mettant en lumière cette soumission inaperçue et mystificatrice d’une conscience à une conscience située tout autrement qu’elle dans les rapports de production, la théorie marxiste de l’idéologie ouvre la voie au thème d’un « inconscient social ».

 

 

 

 

 

 

 

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