Le cadavre dans tous ses états

Accroche : Partons d’une vidéo publiée dans le journal Le Monde qui évoque les « body Brokers ». Leur métier consiste à acheter des cadavres ou des morceaux de cadavres afin de les revendre.

http://www.lemonde.fr/economie/video/2017/11/03/aux-etats-unis-le-commerce-de-cadavres-en-pieces-detachees_5209875_3234.html

Peut-on tout échanger ? Peut-on tout acheter ou vendre ?

Problème : Le cadavre est-il quelque chose ? Ou au contraire est-il quelqu’un ? Le cadavre est-un objet, une marchandise que l’on peut acheter ou vendre ? Ou au contraire faut-il le considérer comme une personne, un sujet que l’on doit respecter et qui par conséquent n’aurait pas de « prix » ? Au final le cadavre a-t-il une dignité que l’on se doit de respecter ?

1/ Le cadavre réifié

Nous pourrions d’abord partir de l’idée que le cadavre se réduit à une chose, un objet. Nous pouvons voir dans le tableau de Rembrandt -La Leçon d’anatomie- comment le cadavre devient à l’âge moderne un objet de dissection et d’expérimentation propice à l’apprentissage de l’anatomie.

  • Première conséquence : si le cadavre est une chose alors il peut devenir une marchandise qui possède un « prix » ou une valeur d’échange sur un marché. Cette valeur est déterminée par la loi de l’offre et de la demande : par exemple aux Etats-Unis les Body Brokers peuvent vendre un corps entier 5000 dollars, ou un corps en pièces détachées. Par exemple, une tête vaut 500 dollars…
  • En outre, le cadavre est un déchet, un objet qui ne fonctionne plus et dont pourrait se « débarrasser » en le « jetant » dans une poubelle voire une déchetterie dans laquelle il pourra éventuellement être recyclé. On se souvient durant la seconde mondiale des nazis qui transformait la graisse humaine en savon.
  • Ajoutons que si le cadavre se réduit à la pure « choséité », qu’est-ce qui m’empêche de le manger ? Il deviendrait aliment. L’anthropophagie/le cannibalisme repose sur l’idée que je considère la chair de l’autre comme de la viande. Comme dirait le caustique Hannibal Lecter : « la viande c’est de la viande ». Mais nous pourrions évoquer l’histoire racontée dans un roman de Piers Paul Read : Vendredi , le Vol 571 Fuerza Aérea Uruguaya transporte une équipe de rugby uruguayenne, les Old Christians, avec leurs familles et leurs amis, en direction du Chili pour une tournée de matchs de rugby. À la suite d’une erreur de navigation, l’avion heurte une montagne au beau milieu de la Cordillère des Andes, perd sa queue et ses ailes, et s’écrase à plus de 3 600 mètres d’altitude. L’avion étant blanc, il est impossible aux secours de le distinguer dans la neige. les « Survivants » vont alors se décider à manger les cadavres congelés ( et donc bien conservés !). Au cinéma, on peut évoquer « Soleil Vert » sorti en 1974 où le seul aliment est une pastille verte, dont le spectateur comprend qu’elle est faite de cadavre reyclé.
  • Mais la réalité dépasse souvent la fiction. le cadavre dans les camps d’extermination de la Seconde guerre mondiale ou dans les génocides : le charnier comme lieu où l’on cache, empile les corps. Il faut optimiser l’espace : faire en sorte que les corps prennent le mois de place possible. Distinguons entre le cimetière (ou la cadavre à une identité personnelle), la fosse commune ou le quelqu’un devient n’importe qui, et le charnier où le cadavre est réduit au statut de chose.

Mais si nous partons que nos intuitions communes, nous trouvons « choquant » de traiter le cadavre comme une chose. Mais, il ne semble pas non plus avoir le statut  de sujet susceptible d’autoréflexion (conscience de soi) et d’autofondation (liberté et responsabilité). Qu’est-ce qui distingue concrètement le cadavre de la chose ou de la marchandise ? Que possède-t-il en plus de l’objet qui le mettrait à part ou au-dessus sans faire de lui un sujet proprement dit ?

2/Le cadavre, ni objet, ni sujet

En effet n’avons-nous pas des devoirs/obligations/dettes à l’égard d’un défunt ?

  • Nous pourrions évoquer le devoir de mémoire. Nous rendons hommage aux morts en commémorant leur disparition. Par exemple, le 1er novembre est un jour férié que nous consacrons à la mémoire des disparus. D’autre part, nous offrons des fleurs aux défunts, des chrysanthèmes. La fleur symbolise le caractère éphémère de l’existence humaine, la brièveté de la vie. Pourquoi cette fleur ? D’abord parce qu’elle pousse à cette période de l’année semblant mieux résister aux froids de l’hiver. Mais étymologiquement, « chrysanthème » signifie fleur d’or ». Quel sens cela peut-il avoir de donner aux défunts une fleur d’or ? Peut-être que le cadavre doit payer le passeur, Charon dans la mythologie grecque.
  • Le devoir est aussi de nature religieuse :  Ce qu’il faut retenir du rite funéraire c’est qu’il doit assurer aux cadavres la possibilité de passer du monde des vivants au monde des morts. On pourrait faire le chemin inverse : passer des morts aux vivants -le mythe d’Er dans le livre X de la République qui raconte comment Er revient du monde des morts pour raconter aux vivants ce qui s’y passe. L’inhumation n’est-elle pas un devoir sacré ? Ainsi Antigone dans la tragédie de Sophocle, va-t-elle enterrer son frère dont la dépouille est   condamnée par le roi Créon à pourrir aux pieds des remparts de la cité de Thèbes. Elle sera condamnée à mort pour cette rébellion. Elle sera emmurée vivante. Ce qu’il faut retenir c’est que pour Antigone l’inhumation de son frère est un devoir sacré qui l’autorise à désobéir à la loi des hommes incarnée par Créon. Mais le devoir n’est pas nécessairement religieux. Il peut aussi être de nature sociale. Ainsi, je dois conformer mes pensées et mes comportements au déterminisme social (Marx, Durkheim, Bourdieu).

 

3/ Le cadavre sublimé

Mais ne pourrait-on pas redonner vie au cadavre ? Comment lui assurer une forme d’immortalité ? Le faire échapper aux injures du temps ? A la pourriture ?

 

  • En outre nous pourrions aussi évoquer ces figures intermédiaires, mortes et vivantes à la fois : les zombies dans la culture haïtienne mais aussi au cinéma (Je suis une légende) ou dans la musique (Michael Jackson dans son clip Thriller…). De même le mythe de Frankenstein : composé de pièces détachées de cadavres, le docteur va redonner la vie…. Auteur : Mary Shelley dans le Docteur Frankenstein de 1818.
  • La momification pratiquée par les Egyptiens n’est-elle pas une manière de lutter contre les injures du temps ? D’assurer une forme d’immortalité au défunt ?Aujourd’hui, la science ne cherche-t-elle pas, à travers le clonage, à répondre à ce désir d’immortalité ? On pourrait ici s’appuyer sur le livre de Michel Houellebecq, La possibilité d’une île. Il suffirait ainsi de prélever une partie du cadavre et de le dupliquer grâce aux progrès de la génétique. On parle aujourd’hui aussi du transhumanisme. Vous pouvez lire le livre de Luc Ferry, Transhumanisme.
  • On peut envisager d’assurer une autre forme d’immortalité au cadavre par le truchement de l’art. On peut songer à la poésie : la charogne de Baudelaire, le dormeur du Val de Rimbaud. A la peinture : la leçon d’anatomie de Rembrandt.
  • Mais en 2009 il y a eu une exposition à Lyon intitulé « OUR BODY ». « L’exposition de l’anatomiste allemand Gunther Van Anders  présente, dans une ambiance tamisée, de très nombreuses préparations anatomiques, des organes sains et malades, des fœtus, des coupes et des corps entiers. Les corps plastinés ne sont pas simplement exposés au public tels quels, mais présentés dans des positions et des attitudes imprégnées de vie, notamment des gestes sportifs afin d’observer au mieux le corps humain. Des postures très minutieuses pour une meilleure exploration et compréhension du corps humain. Sont présents un cavalier sur son cheval cabré, un joueur d’échecs, un saxophoniste, une nageuse, un cycliste ou encore une femme enceinte.  » Cette exposition a suscité des réactions très contradictoires, mettant particulièrement bien en lumière le problème que nous nous sommes posés au départ.

 

Cet article a été rédigé par les classes de terminales du lycée Camille Corot de Morestel !

 

 

 

 

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*