Le langage permet-il d’exprimer toutes nos pensées ?

Introduction

 

Dans un sens large, le langage est un système de signes permettant l’expression et la communication. Le langage fait partie de l’essence de l’homme, c’est-à-dire de sa nature; même si son acquisition requiert un milieu culturel (familial et social) dans lequel l’enfant apprend à le maîtriser. D’ailleurs l’ensemble des dispositions naturelles humaines requiert une communauté humaine à l’intérieur de laquelle elles peuvent se développer. Le cas de l’enfant sauvage est intéressant car son isolement fait qu’il est incapable de parler. Il s’exprime par des cris, des sons inarticulés. Comme le dit Claude Lévi-Strauss, le langage est le signe le plus représentatif de la culture.

Cependant par distinguer le langage en tant que faculté à constituer un système de signes, de la langue qui est l’instrument de communication propre à une communauté humaine. Une langue est un ensemble institué et stable de symboles verbaux ou écrits propres à un corps et susceptible d’être bien ou mal traduit dans une autre langue. Nous pourrions ici soulever une première difficulté : comment concilier cette aptitude humaine et universelle avec la multiplicité des langues ? Cette multiplicité ne constitue-t-elle pas un obstacle à la communication entre les hommes ? Second problème : peut-on traduire parfaitement une langue dans une autre ? En outre, notre langue influe-elle notre manière de penser ? Ou notre pensée est-elle indépendante de son expression verbale ? Pourrait-on ainsi penser sans les mots ou les symboles ?

Enfin le langage peut être distingué de la parole qui est l’acte individuel par lequel s’exerce la fonction linguistique.

Nous pouvons distinguer plusieurs fonctions du langage :

  1. La fonction expressive. Pour beaucoup de philosophes, nous parlons parce que nous pensons. Ce qui veut dire que la parole permet d’exprimer notre vision personnelle du monde, pour dire les choses que nous ressentons et que nous voyons, pour livrer aux autres nos pensées. Ici il y a une primauté de l’individu et de sa pensée personnelle sur la communauté à laquelle il appartient. C’est dans ce cadre que l’homme peut dire qu’il est le seul être à posséder une pensée dont le langage serait l’expression. D’où la conséquence que l’homme serait supérieur au reste des êtres animés.
  2. La fonction référentielle. Mais le langage ne sert pas qu’à extérioriser nos pensées mais aussi à désigner les choses, les situations, les aspects de la réalité qui sont à l’extérieur de nous. Ainsi vais-je utiliser des noms propres afin de désigner les personnes que je rencontre. Le langage aurait pour fonction de mettre en ordre le réel externe en le rangeant sous des catégories. On parle de la fonction référentielle du langage.
  3. La fonction pragmatique. C’est le philosophe anglais J.L. Austin qui a développé cet aspect du langage. Quand dire c’est faire (1948) met en évidence l’existence d’énoncés performatifs qui consistent non pas à décrire des états (énoncés constatifs) de choses mais à accomplir une action. Si je dis à ma compagne ou à mon compagnon que je le quitte, cette déclaration est aussi une action qui va venir modifier la réalité.
  4. La fonction sociale et politique du langage. Nous parlons parce que nous sommes des êtres sociaux et que nous avons besoin d’un outil de communication. Selon cette perspective, il y aurait un primat de la société sur l’individu. Surtout, il n’y aurait plus de différence réelle entre l’homme et l’animal : notre langage ne serait qu’un outil de communication plus élaborée que celui qu’utilisent d’autres races animales. Il ne serait pas radicalement différent des autres moyens de communication.

 

Pour le sujet qui nous préoccupe, nous allons surtout nous intéresser à la fonction expressive du langage. Nous nous interrogerons sur les rapports complexes qui existent entre notre langage est notre faculté de penser.

De prime abord, il me semble évident que j’utilise le langage pour exprimer ma pensée ou mon expérience vécue. Je veille même à « tourner ma langue sept fois dans ma bouche » dans certaines situations afin d’extérioriser le plus fidèlement possible ma pensée ou de dire tout ce que je pense.

Mais comme nous allons très vite le voir, il reste bien des expériences vécues qui paraissent échapper à l’emprise du langage. Nous pourrons montrer les imperfections inhérentes au langage : il ne serait ainsi pas suffisamment élaboré pour exprimer toutes mes pensées laissant alors une place à l’indicible. Comment le langage qui est un outil de communication sociale parviendrait-il à exprimer ce qui relève de l’expérience la plus personnelle ? Ne serions-nous pas condamner à inventer une nouvelle langue ? Ou de cultiver le rêve un peu fou (Descartes et sa mathesis universalis ou Leibniz et sa caractéristique universelle) d’une langue parfaite qui serait à même à travers ses symboles et la combinaison de ses symboles de rendre avec une parfaite évidence de l’intégralité des pensées connaissables pour un homme ?

Cependant, cette incapacité inhérente au langage à rendre compte de toutes mes pensées peut-elle être une force ? Ne conviendrait-il pas de déconnecter le langage de sa pensée ? De concevoir le projet d’un langage qui ne dirait plus nos pensées, qui permettrait de les cacher ? Voire même d’utiliser le langage pour induire les autres en erreur sur nos véritables intentions ?

 

 

Partie I :

Pour débuter nous allons mettre en avant quelles sont les raisons qui nous inclinent à penser que le langage serait en mesure d’exprimer toutes nos pensées.

A/ D’abord le langage est, semble-t-il, un instrument au service de la pensée. Et cet instrument a la capacité de produire une infinité d’énoncés à partir d’un certain nombre limité d’éléments. Les recherches de la linguistique (science inventée au XX ième siècle par F. De Saussure dans son Cours de linguistique générale et dont l’objet est d’étudier chaque langue dans ce qu’elle a de particulier et envisagée comme un système de signes articulés et solidaires) ont cherché à dégager les traits spécifiques des systèmes linguistiques humains. Retenons notamment la caractéristique de la double articulation commune à toutes les langues et donc propre au langage humain : une première articulation découpe la langue en unités de sons en même temps que de sens (les mots ou les syllabes dits monèmes) ; une seconde la décompose en quelques dizaines d’unités phoniques élémentaires en nombre fini et fixe (les phonèmes). Ainsi avec une quarantaine de sons et de signes correspondants, chaque peut effectuer des combinaisons (monèmes, mots, phrases) en nombre quasiment illimité.

Ce fonctionnement très particulier rend possible la constitution d’énoncés en nombre potentiellement infini à partir d’un nombre d’éléments réduit d’où la richesse et la flexibilité remarquable du langage humain.

Or cette richesse du langage n’est-elle pas en mesure d’exprimer toutes nos pensées ? Il semble bien que oui.

 

B/ Mais cela soulève un enjeu anthropologique d’importance. Le langage n’est pas seulement universel au sein de l’humanité. Il spécifie l’homme, il le met à part en quelque sorte. Il semblerait que les animaux n’ont pas accès au langage dans le sens que nous venons de voir. La communication animale est très limitée à la différence de l’homme qui en maîtrisant quelques mots de vocabulaire et quelques règles de syntaxe (de grammaire si vous préférez) est en mesure de produire une infinité d’énoncés. La psycholinguiste Anne Christophe parle de système de communication “productif” –nous pouvons produire une infinité d’énoncés- ce qui n’est pas le cas des animaux Vous pourrez bien apprendre à votre perroquet quelques mots, il ne sera pas capable de les utiliser avec la même productivité que nous; il n‘est pas capable de combiner les mots qu‘il connaît comme nous pouvons le faire.

Pour étayer notre hypothèse nous pouvons nous appuyer sur René Descartes. Pour lui, le langage n’est que la forme corporelle de la pensée. Il faut rappeler qu’il assigne à l’homme une place particulière au sein de la Création, reprenant à son compte les présupposés religieux contenus dans la vision biblique (la Genèse par exemple et “le mythe du Paradis Perdu“). L’homme a été créé à l’image de Dieu. Cette pensée cartésienne prend son sens dans le cadre du dualisme : deux substances composent le monde, la substance étendue, et la substance pensante inétendue. Or selon Descartes l’homme est le seul être composé de ces deux substances. Il est l’union (un peu incompréhensible d’ailleurs…) d’une âme et d’un corps.

Nous nous intéresserons plus particulièrement à une de ses lettres : la lettre au Marquis de Newcastle… Par la conscience, j’ai un accès direct à moi-même comme sujet qui me donne une certitude absolue quant à mon existence. Mais la parole est ce qui me permet de rentrer en contact avec d’autres consciences, d’autres pensées; elle permet ainsi de sortir de soi-même, de s’exprimer. Quand nous parlons, nous donnons à comprendre aux autres ce que nous pensons et ce que nous vivons en quelque sorte à l’intérieur de nous. De même lorsque je prends le temps d’écouter quelque qui me parle, je suis capable par un travail d’interprétation quasi-instantanée de comprendre les pensées de mon interlocuteur. Grâce à ces mots, nous avons accès au vécu d’autrui, à son intériorité, à sa personnalité. C’est aussi par la parole que je parviens à montrer aux autres que je ne suis pas un automate, une sorte “de machine qui se remue de soi-même” (quoique quand je voie les bavards… J’ai des doutes). C’est la parole et l’expression d’un vécu et de mes pensées, qui manifeste à l’autre, que je suis une âme, que mon être essentiel est intérieur, personnel, spirituel si vous préférez.

Mais Descartes montre bien que l’expression de la pensée est autre chose que la simple formulation des passions. Ma parole ne se limite pas au cri de joie ou de douleur. Les animaux, aussi, ont des passions, des sentiments. Et bien sûr ils sont capables de nous les communiquer. Cependant dans la perspective cartésienne, l’animal n’est qu’un corps, autrement dit un automate dénué de pensée, qui réagit instinctivement aux stimuli extérieurs. On parle à juste de la théorie de l’animal-machine (qui est développé dans le Discours de la méthode, V). L’homme est différent en ce sens qu’il est bien un corps comme l’animal et qu’il éprouve des passions. Mais les hommes se comprennent entre eux parce qu’ils sont tous faits de cette même substance pensante. Ils se comprennent donc d’autant mieux que ce qu’ils expriment est plus détaché des passions et l’expression d’une pensée pure. Rien n’est plus pur que l’expression de la pensée mathématique où chaque terme utilisé à une signification univoque et ne permet pas les contresens ou les ambiguïtés. Pour les passions (émotions) et les sentiments c’est bien différent car souvent j’ai du mal à exprimer ce que je ressens; je ne trouve pas les mots justes pour dire ma tristesse ou ma joie, mes craintes et mes espérances.

A la question “Pourquoi les hommes parlent-ils?”, Descartes répond clairement que les hommes parlent parce qu’ils sont des sujets de conscience et que le langage est le moyen ou l’intermédiaire de communiquer entre eux leurs pensées.

Descartes est un humaniste : c’est le privilège de l’homme que de pouvoir parler et il peut s’exprimer que parce qu’il est d’abord et fondamentalement une pensée. Il est une créature portant la marque du divin. Il se situe ainsi, par la pensée, au-dessus du monde animal puisque l’incapacité de l’animal à parler est l’indice probant de l’absence de pensées chez lui et donc d’âme. Il dit enfin que c’est la parole qui relie chacun aux autres hommes dans ce destin métaphysique. Cette conception de l’homme et du langage est classique et consiste à soutenir qu’il est un être à part dans la Création. Descartes relaient les conceptions religieuses et notamment chrétiennes de l’homme.

Soulignons que pour Descartes il y aurait une antériorité de la pensée sur la parole. Thomas Hobbes ne dira pas autre chose dans son Léviathan (chap. 4) :

« L’usage général de la parole est de transformer notre discours mental en discours verbal, et l’enchaînement de nos pensées en un enchaînement de mots. »

Mais c’est ici que surgit un problème : nos pensées quand nous en prenons conscience ne sont-elles pas toujours déjà du langage ?

 

C/ La pensée ne peut émerger qu’avec son énonciation. Cela voudrait dire qu’il n’y aurait  plus antériorité de la pensée sur le langage mais qu’ils seraient contemporains. La thèse que nous voudrions défendre c’est qu’il saurait y avoir de pensée sans langage, pas d’idées sans mots.

Pour Hegel (Précis de l’encyclopédie des sciences philosophiques, III) le langage n’est pas seulement la forme extérieure corporelle que prend la pensée. C’est au sein même de cette forme extérieure que la pensée, en tant qu’intériorité, se construit. Par exemple le travail qui vous est demandé est celui de disserter c’est-à-dire de donner une expression écrite de votre pensée. C’est bien lors de ce travail d’expression que s’élabore la pensée elle-même. Celle-ci ne se tient pas toute prête à l’intérieur de moi où il suffirait ensuite d’aller la chercher et de lui donner une forme langagière convenable. La pensée, au contraire, s’élabore en même temps qu’on la dit, qu’on la raconte avec des mots. On ne penser donc pas penser sans les signes, on ne peut pas réfléchir authentiquement sans avoir un stylo à la main. Si nous reprenons l’exemple des mathématiques, qui est bien une forme de pensée authentique, je ne peux concevoir des idées mathématiques (l’idée de fonction par exemple ou de nombre irrationnel…) et encore moins des raisonnements mathématiques (démonstrations, calculs…) sans l’utilisation de signes et de règles qui me permettent de relier ces signes entre eux. Aussi, la pensée pure, hors de toute énonciation, n’existe pas. Une pensée ineffable (ce qui signifie que je ne peux pas exprimer avec des mots ou tout autre signe) est une impossibilité selon Hegel :

“Vouloir penser sans les mots, c’est une tentative insensée (…). En réalité, l’ineffable, c’est la pensée obscure, la pensée à l’état de fermentation, et qui ne devient claire que lorsqu’elle trouve le mot. Ainsi le mot donne à la pensée son existence la plus haute et la plus vraie.”

Cet ineffable, que critique ici Hegel, correspond aux expériences sublimes que l’homme peut faire, des expériences que l’on rapporte généralement aux expériences esthétiques, érotiques ou mystiques, desquelles le langage ne pourrait être suffisamment adéquat pour rendre compte (On ne pourrait donc pas tout dire…). Ces expériences sont réputées échapper à l’analyse rationnelle et intellectuelle, parce qu’incommunicables, parce qu’aucun mot ne pourrait les dire. Lorsque que l’on éprouve ce type d’expériences, on renonce à en parler et à les communiquer : on se tait. C’est l’indicibilité de ces expériences que critique Hegel. Pour lui finalement toute pensée authentique, achevée, peut se dire et s’exprimer. Une pensée en devenir ou avortée, à l’état de fermentation si vous voulez, ne peut pas se dire car elle n’est pas une pensée effective. Le langage n’est donc pas l’habit de la pensée, mais bien la pensée elle-même s’exprimant. En outre la pensée et le langage ne sont pas des données immédiates, mais sont au contraire de difficiles conquêtes. Il n’y a pas de pensée pure ou de pensée innée, la pensée est toujours engagée dans une relation au monde, dont le langage est une des dimensions essentielles.

 

 

 

Partie II

A/ La pensée n’est-elle pas trahie par le langage ? Le langage n’est-il pas imparfait quand il s’agit de rendre compte de la singularité ou de l’intensité de certaines pensées ou de certaines expériences ? Ce qu’il faut retenir c’est que le langage est limité; on ne peut pas tout dire, exprimer toutes ces pensées.

Admettons que la pensée doive nécessairement passer par le langage et les mots. Ces derniers sont-ils des intermédiaires suffisamment précis, fidèles, pour exprimer certaines idées ou mes émotions personnelles ? N’y a t-il pas des situations où mes mots trahissent, déforment ma pensée et m’empêchent de dire ce que j’ai dans la tête ou dans le cœur ? Au final le langage n’est-il pas un instrument limité voire défectueux ?

Le langage n’est bien souvent pas en mesure de rendre compte de la singularité de mes pensées ou de mes sentiments. Lorsque nous essayons de faire partager aux autres nos émotions ils nous arrivent de chercher nos mots, de buter sur eux. Le résultat est que nous ne parvenons qu’à rendre compte partiellement de nos états d’âme.

Henri Bergson dans un livre intitulé le Rire, évoque cette faiblesse inhérente au langage, son impuissance à dire nos douleurs, nos amours, nos joies. Le langage est une sorte de voile qui s’interpose entre soi et soi, et entre soi et le monde extérieur. Lorsque j’éprouve de la joie, je dis : “je suis joyeux.”. Mais en disant cela je ne parviens pas à rendre compte des mille nuances fugitives de ce que j’éprouve. Il en est de même pour l’amour. “Je t’aime” est un énoncé qui doit permettre d’exprimer un sentiment. Mais que dit-il réellement ? Parvient-il à rendre compte fidèlement de l’intensité de ce sentiment, de la douleur qu’il me fait parfois éprouvée ou de la joie qui est contenue en lui…? Celle ou celui qui entend ces mots peut-il vraiment comprendre ce que je ressens en moi ? Sans doute pas. Le langage est impersonnel et les mots servent à désigner des réalités très différentes. Ils sont incapables d’exprimer l’individualité de mes émotions et de mes passions.

Pour pallier ces déficiences du langage, je dois utiliser d’autres moyens. Je vais moduler le ton de ma voix, je vais utiliser l’intensité du regard, parfois je vais même faire des grimaces ou pousser des cris, je vais caresser ses mains en lui parlant… Ou si je suis un peu plus inspiré et dégourdi, je vais prendre un crayon et du papier et je vais, par l’écriture, essayer d’exprimer les nuances fugaces et évanescentes de mon amour pour elle ou pour lui. Finalement le romancier et l’artiste sont ceux qui sont capables de révéler ce qui est en nous ou ce qui est en dehors de nous, qui sont capables de dépasser les insuffisances du langage par le langage lui-même (pour le poète ou le romancier) ou en recourant à un autre moyen sensible d’expression comme la musique et les rythmes, les couleurs et le dessin, les mouvements corporels (la danse ou le mime).

Pour Bergson, le langage n’est pas un instrument qui nous révèle la réalité en nous ou en dehors de nous. Il est davantage un outil qui doit avoir une utilité et une efficacité sociale, voire un outil de manipulation. Il doit permettre et faciliter la coopération sociale des hommes en vue de l’action. A la question “pourquoi parlons-nous ?”, Bergson répond que nous parlons d’abord parce que nous sommes des êtres insérés dans une communauté sociale et culturelle donnée, où les membres ont d’abord des visées pratiques et techniques. Chacun de nous parle donc dans une langue précise et voit le monde à travers la grille de lecture qu’elle représente. Nous pourrions faire le constat que ce n’est pas la pensée qui précède le langage, mais le langage qui précède et constitue ma pensée. Dès lors mes pensées sont le plus souvent le fruit d’une causalité sociale qui me détermine de l’extérieur par le langage.

 

B/ Nous pourrions emprunter un autre chemin pour rendre compte de cette possibilité pour le langage d’être mis en échec. Evoquons par exemple l’expérience esthétique ou mystique. Ce type d’expérience vécue est par nature indicible car toujours au-delà du langage lui-même contrairement à ce que soutient Hegel.

Références philosophiques :

Nous pourrions convoquer la pensée de Platon soit dans la République, VII. En sortant de la caverne, le philosophe s’habitue progressivement à la lumière et aux couleurs chatoyantes du monde Vrai. Mais le terme de son initiation est la contemplation du soleil qui symbolise l’Idée de Bien. Cette dernière constitue le terme de l’ascension et le savoir le plus haut. Or cette contemplation de l’idée de Bien est indicible, dépasse le langage.

Nous retrouvons la même idée dans le Banquet de Platon, plus précisément le « discours de Socrate ». Il raconte avoir été initié aux « mystères » de l’amour par une prêtresse Diotime de Matinée. Elle explique que le désir amoureux obéit à une logique. Il doit franchir plusieurs étapes successives avant d’atteindre la contemplation de l’idée de Beau…

 

C/ Mais il n’y a pas que la pensée de la transcendance (idée de Beau ou de Bien ; on pourrait aussi évoquer Dieu dans l’expérience mystique) qui dépasse les capacités du langage. Il semblerait que nous soyons incapables de mettre des mots sur nos pensées inconscientes. L’indicible n’est pas seulement du côté du transcendant mais aussi de l’immanence de ma vie psychique.

Référence philosophique :

Nous pourrions ici nous appuyer sur la psychanalyse de Freud. Il faudrait  montrer notre incapacité à verbaliser toutes nos pensées. Surtout quand elles sont inavouables pour le sujet lui-même. Il reviendra au psychanalyste de faire un travail d’interprétation pour mettre en mots cette partie inconsciente de ma vie psychique.

Or c’est précisément quand nous parvenons à mettre des mots sur ces pensées que nous parvenons à nous libérer de la tyrannie du symptôme névrotique. Exemple : le cas Anna O dans les Cinq leçons sur la psychanalyse.

Aussi parle-t-on à propos de la psychanalyse de « talking cure », une thérapie par le langage. Le langage me permettrait donc de reprendre le contrôle sur mes pensées inconscientes en les mettant en lumière.

Ainsi après avoir montré le divorce qu’il y avoir entre le langage et notre pensée, nous semblons, avec la psychanalyse, prêt de les réconcilier à nouveau.

 

Partie III

Dans la partie qui précède nous avons insisté sur les imperfections du langage afin de rendre compte aux autres de certaines expériences. Comment faire partager aux autres un deuil qui nous affecte si vivement ? Peut-être, avons-nous déjà dit, que la littérature aura un rôle à jouer en dépassant les faiblesses du langage par le langage lui-même.

Mais peut être aurions-nous meilleur à prendre acte de ce divorce entre le langage et la pensée et de le considérer non pas comme une faiblesse mais comme une force susceptible de nous ouvrir à des possibilités inattendues.

En effet, le langage n’est-il pas aussi en mesure, non pas d’exprimer toutes mes pensées, mais de les dissimuler ? Voire de simuler des pensées que je n’ai pas ?

 

A / Les masques du langage ou le langage hypocrite

Je peux d’abord vouloir ne pas montrer aux autres ce que j’ai dans la tête. Par exemple je souhaite cacher mes projets. Je vais donc me montrer, parler, agir, être en résumé, autre extérieurement que ce que je suis ou que ce que je pense intérieurement.

1/ Le libertin : Don Juan ou Valmont font croire aux femmes qu’ils veulent séduire ou posséder qu’ils les aiment ou qu’ils vont se marier avec. C’est ce qu’ils montrent extérieurement. Intérieurement ils veulent jouir de leurs “victimes” et une fois qu’ils ont couché avec, les quitter sans demander leur reste.

2/ Le courtisan. C’est celui qui vit dans une cour. Or la principale qualité du courtisan, c’est la prudence ce qui signifie la capacité d’adopter l’attitude et les manières propices qui d’abord vont vous permettre de survivre en société puis ensuite éventuellement à favoriser vos plans ou vos ambitions personnelles. C’est le jésuite espagnol Baltasar Gracian (il est né 1601 dans la province de Saragosse en Espagne…) qui va écrire et réfléchir sur cette question. On retiendra deux titres : L’homme de cour, et L’art de la prudence. Ces deux livres sont composés d’aphorismes. Par exemple, l’aphorisme 3 de l’homme de cour :

Ne se point ouvrir, ni déclarer.

            L’admiration que l’on a pour la nouveauté est ce qui fait estimer les succès. Il n’y a point d’utilité ni de plaisir, à jouer à jeu découvert. De ne pas se déclarer incontinent, c’est le moyen de tenir les esprits en suspens, surtout dans les choses importantes, qui font l’objet de l’attente universelle. Cela fait croire qu’il y a du mystère en tout, et le secret excite la vénération. Dans la manière de s’expliquer, on doit éviter de parler trop clairement; et dans la conversation, il ne faut pas toujours parler à cœur ouvert. Le silence est le sanctuaire de la prudence…”

 

3/ Le prince. C’est chez Nicolas Machiavel que cette idée va être développée. Le prince doit utiliser la duplicité pour asseoir son pouvoir et renforcer sa souveraineté. Dans le chapitre 18 du  Prince, Machiavel explique que la ruse et la dissimulation sont préférables à la loyauté et à l’honnêteté dans le cours de l’action politique :

“Combien il est louable, pour un prince, de garder sa foi et de vivre avec intégrité et non avec ruse, chacun l’entend; néanmoins, on voit par expérience, de notre temps, que ces princes ont fait de grandes choses qui ont tenu compte de leur foi et qui ont su, par la ruse, circonvenir les esprits des hommes et à la fin ils l’ont emporté sur ceux qui se sont fondés sur la loyauté… De ce fait un homme prudent ne peut, ni ne doit, observer sa foi s‘il lui est nuisible de l‘observer et si sont éteintes les raisons qui la lui firent promettre.” Il faut donc pour le prince “être un grand simulateur et dissimulateur…”.

La ruse est une arme efficace en politique. Ne pas montrer qui l’on est au-dedans de soi. Cacher ses projets et ses intentions. Ne pas être soi, ce qui signifie ne pas être sincère et honnête. Tout au plus le paraître. Au besoin ne pas tenir ses promesses. Mentir si cela est nécessaire. C’est le secret du bon politique. A cet égard, Machiavel note dans la suite du texte que le prince doit savoir être un homme en gouvernant avec des lois et une justice. Mais il doit aussi savoir faire la bête (eh oui il est encore question d’animaux!) et gouverner en utilisant soit la force et la cruauté (le lion) soit la ruse (le renard).

 

B/ Mais le mensonge ou l’hypocrisie ne seraient pas les seules manières de prendre acte de la rupture entre le langage et la pensée. Nous pourrions même faire de ce divorce un parti-pris esthétique : écrire pour ne rien dire.

Référence littéraire : le surréalisme et le cadavre exquis. Autre exemple : Finnegan Wake, roman de James Joyce.

 

C/ Enfin radicalisons une dernière fois l’écart irrémédiable entre langage et pensée. Dans nos sociétés post-modernes, nous sommes « inondés » de messages, de slogans, de « pensées toutes faites » par le truchement des différents médias (tv, réseaux sociaux…). Le plus souvent la pensée y est réduite à sa plus simple expression. Ainsi sur un réseau social comme Facebook, il est indispensable que la publication soit la plus ramassée possible pour qu’elle soit lue. Sur Twitter où la taille maximale du message est limitée. Cette pratique est inhérente à une société qui a fait de  la vitesse une norme.

D’autre part, la multiplication indéfinie des « posts » ne cache-t-elle pas au  final l’absence de pensées authentiques ? Ne sommes-nous pas les témoins d’un immense bavardage où nous parlons pour ne plus rien dire et où nous échangeons nos messages sur les réseaux comme pour se dissimuler le vide de nos existences et de nos pensées ?

 

 

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