La vie est-elle un songe ?

La vie est-elle un songe ?

 

 

La vie est-elle un songe ?

C’est un thème classique de l’art baroque qui inverse le songe et la veille. Shakespeare (Hamlet, Le songe d’une nuit d’été) transgressa la frontière de la veille et du songe pour chercher dans le rêve le secret de la vie éveillée.

Dans La Vie est un Songe, Calderon (1600-1681) met en scène la vie rêvée du prince Sigismond, prisonnier depuis sa naissance de la tyrannie de son père, roi de Pologne. Il est amené au palais, endormi sous l’effet d’un puissant narcotique (drogue qui fait dormir) et s’éveille à la vie dans la condition de Prince. Par la suite, rendu à sa vie de prisonnier, il demeure égaré entre la vie et le rêve, ne sachant s’il est un prisonnier misérable ayant rêvé ou un prince rêvant d’être prisonnier…

« Le monde est si étrange/qu’y vivre c’est rêver. Et l’expérience m’enseigne que l’homme rêve ce qu’il est jusqu’au sortir du sommeil. Le roi rêve qu’il est roi, et vit dans cette chimère : il commande, dispose, gouverne ; mais cette gloire d’emprunt dans le vent inscrit sa trace et mort, ô sort funeste, en cendres bientôt la change. Comment peut-on vouloir régner quand on sait que le réveil mène au rêve de la mort ? Le riche rêve sa richesse qui ne lui offre que des soucis ; le pauvre rêve qu’il pâtit de sa misère et de sa détresse ; il rêve celui qui prospère, il rêve celui qui s’affaire et ambitionne, il rêve celui qui outrage et humilie ; en ce monde assurément, tous rêvent ce qu’ils sont, mais nul ne le conçoit. Moi je rêve que je suis ici, en prison, chargé de fers… Qu’est-ce que la vie ? Une folie. Qu’est-ce que la vie ? Une illusion, une ombre, une fiction ; le plus grand bonheur est peu de chose, car toute vie est un songe… » La vie est un songe, deuxième journée, scène 19.

 

 

TEXTE 1 : les cinq premiers paragraphes de la Première méditation extrait des Méditations métaphysiques de René Descartes

On trouve le texte intégral des méditations métaphysiques sur ce lien :

http://www.ac-grenoble.fr/PhiloSophie/old2/file/descartes_meditations.pdf

Lire pages 17 à 19.

Nous prendrons le temps d’analyser en détail ces 5 premiers paragraphes. Ce qu’il faut retenir c’est que dans le cinquième paragraphe, Descartes va utiliser l’argument du rêve pour mettre en doute la réalité du monde matériel ainsi que l’existence de son propre corps… Nous verrons plus tard le lien avec la folie qui est évoquée avant le rêve.

 

« Première Méditation

Des choses que l’on peut révoquer en doute

Il y a déjà quelque temps que je me suis aperçu que, dès mes premières années, j’avais reçu quantité de fausses opinions pour véritables, et que ce que j’ai depuis fondé sur des principes si mal assurés, ne pouvait être que fort douteux et incertain ; de façon qu’il me fallait entreprendre sérieusement une fois en ma vie de me défaire de toutes les opinions que j’avais reçues jusques alors en ma créance, et commencer tout de nouveau dès les fondements, si je voulais établir quelque chose de ferme et de constant dans les sciences. Mais cette entreprise me semblant être fort grande, j’ai attendu que j’eusse atteint un âge qui fût si mûr, que je n’en pusse espérer d’autre après lui, auquel je fusse plus propre à l’exécuter ; ce qui m’a fait différer si longtemps, que désormais je croirais commettre une faute, si j’employais encore à délibérer le temps qu’il me reste pour agir.

Maintenant donc que mon esprit est libre de tous soins, et que je me suis procuré un repos assuré dans une paisible solitude, je m’appliquerai sérieusement et avec liberté à détruire généralement toutes mes anciennes opinions. Or il ne sera pas nécessaire, pour arriver à ce dessein, de prouver qu’elles sont toutes fausses, de quoi peut- être je ne viendrais jamais à bout ; mais, d’autant que la raison me persuade déjà que je ne dois pas moins soigneusement m’empêcher de donner créance aux choses qui ne sont pas entièrement certaines et indubitables, qu’à celles qui nous paraissent manifestement être fausses, le moindre sujet de douter que j’y trouverai, suffira pour me les faire toutes rejeter. Et pour cela il n’est pas besoin que je les examine chacune en particulier, ce qui serait d’un travail infini ; mais, parce que la ruine des fondements entraîne nécessairement avec soi tout le reste de l’édifice, je m’attaquerai d’abord aux principes, sur lesquels toutes mes anciennes opinions étaient appuyées.

Tout ce que j’ai reçu jusqu’à présent pour le plus vrai et assuré, je l’ai appris des sens, ou par les sens : or j’ai quelquefois éprouvé que ces sens étaient trompeurs, et il est de la prudence de ne se fier jamais entièrement à ceux qui nous ont une fois trompés.

Mais, encore que les sens nous trompent quelquefois, touchant les choses peu sensibles et fort éloignées, il s’en rencontre peut-être beaucoup d’autres, desquelles on ne peut pas raisonnablement douter, quoique nous les connaissions par leur moyen : par exemple, que je sois ici, assis auprès du feu, vêtu d’une robe de chambre, ayant ce papier entre les mains, et autres choses de cette nature. Et comment est-ce que je pourrais nier que ces mains et ce corps-ci soient à moi ? si ce n’est peut-être que je me compare à ces insensés, de qui le cerveau est tellement troublé et offusqué par les noires vapeurs de la bile, qu’ils assurent constamment qu’ils sont des rois, lorsqu’ils sont très pauvres ; qu’ils sont vêtus d’or et de pourpre, lorsqu’ils sont tout nus ; ou s’imaginent être des cruches, ou avoir un corps de verre. Mais quoi ? Ce sont des fous, et je ne serais pas moins extravagant, si je me réglais sur leurs exemples.

Toutefois j’ai ici à considérer que je suis homme, et par conséquent que j’ai coutume de dormir et de me représenter en mes songes les mêmes choses, ou quelquefois de moins vraisemblables, que ces insensés, lorsqu’ils veillent. Combien de fois m’est-il arrivé de songer, la nuit, que j’étais en ce lieu, que j’étais habillé, que j’étais auprès du feu, quoique je fusse tout nu dedans mon lit ? Il me semble bien à présent que ce n’est point avec des yeux endormis que je regarde ce papier ; que cette tête que le remue n’est point assoupie ; que c’est avec dessein et de propos délibéré que j’étends cette main, et que je la sens : ce qui arrive dans le sommeil ne semble point si clair ni si distinct que tout ceci. Mais, en y pensant soigneusement, je me ressouviens d’avoir été souvent trompé, lorsque je dormais, par de semblables illusions. Et m’arrêtant sur cette pensée, je vois si manifestement qu’il n’y a point d’indices concluants, ni de marques assez certaines par où l’on puisse distinguer nettement la veille d’avec le sommeil, que j’en suis tout étonné ; et mon étonnement est tel, qu’il est presque capable de me persuader que je dors. »

 

TEXTE 2 :

Peut-on jamais être certain de la réalité de ce qu’on vit? Le rêve ne guette-t-il pas toujours notre expérience particulière ? A travers ce texte des Pensées, Pascal nous invite à réfléchir sur cette frontière très poreuse entre rêve et réalité.

« Si nous rêvions toutes les nuits la même chose elle nous affecterait autant que les objets que nous voyons tous les jours. Et si un artisan était sûr de rêver toutes les nuits douze heures durant qu’il est roi, je crois qu’il serait presque aussi heureux qu’un roi qui rêverait toutes les nuits douze heures durant qu’il serait artisan.

Si nous rêvions toutes les nuits que nous sommes poursuivis par des ennemis et agités par ces fantômes pénibles, et qu’on passât tous les jours en diverses occupations comme quand on fait voyage on souffrirait presque autant que si cela était véritable et on appréhenderait le dormir comme on appréhende le réveil, quand on craint d’entrer dans de tels malheurs en effet. Et en effet il ferait à peu près les mêmes maux que la réalité.

Mais parce que les songes sont tous différents et que l’un même se diversifie, ce qu’on y voit affecte bien moins que ce qu’on voit en veillant, à cause de la continuité qui n’est pourtant pas si continue et égale qu’elle ne change aussi, mais moins brusquement, si ce n’est rarement comme quand on voyage et alors on dit : il me semble que je rêve ; car la vie est un songe un peu moins inconstant. »

PascalPensées, n°803, Edition Lafuma

 

 

 

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