Freud et l’interprétation des rêves

LE RÊVE

Très tôt Freud s’est intéressé au rêve. Dès sa jeunesse, il note ses rêves et, fréquemment il en fait état dans sa correspondance. Le rêve va prendre une grande importance dans la thérapeutique psychanalytique.

Dès 1897, il souligne l’analogie de structure entre le rêve la névrose que nous allons définir plus loin.

                A / Les rêves de commodité

D’abord nous allons voir le rêve joue un rôle important pour préserver le sommeil du dormeur. Freud évoque un de ses rêves :

« Quand j’étais jeune, j’avais souvent des rêves de cette sorte. J’ai toujours eu l’habitude de travailler tard dans la nuit et j’avais beaucoup de mal à me lever le matin. Je rêvais souvent que j’étais levé et devant ma table de toilette. Au bout d’un certain temps, j’étais bien obligé de constater que je n’étais pas encore levé, mais j’y avais gagné un moment de sommeil. » (De l’interprétation des rêves, p.90)

                B/ Le rêve et le désir

Freud postule que nos rêves ont une fonction psychique : ils permettent de satisfaire un ou des désirs refoulés et font ainsi « baisser » la pression psychique du sujet.

Certes nous pourrions contester cette généralisation de Freud : qu’en-est-il des rêves à contenu indifférent, à contenu pénible voire angoissant (cauchemar) ?

« Le rêve n’est pas un chaos de sons discordants issus d’un instrument frappé au hasard, il n’est pas dépourvu de sens, il n’est pas absurde (…) C’est un phénomène psychique dans toute l’acception du terme, c’est l’accomplissement d’un désir. (…) » (De l’interprétation des rêves, p. 154)

Freud va opérer une distinction entre le contenu manifeste du rêve (ce qui correspond à l’histoire que nous avons rêvé, que nous pouvons raconter) et le contenu latent (qui correspond au contenu caché mais réel du rêve).

Donc pour Freud le rêve a un sens ; il a une cohérence. C’est l’interprétation qui doit permettre de reconstituer le sens caché du rêve. Freud est en rupture avec toute une tradition philosophique qui faisait du rêve une manifestation psychique désordonnée et illusoire (Descartes). Au lieu d’y voir une source d’erreurs, Freud considère que le rêve est au contraire porteur d’une vérité.

« Le rêve proprement dit, nous l’appellerons texte du rêve, rêve manifeste, et, ce que nous cherchons derrière lui, pour ainsi dire, les pensées latentes du rêve. Voilà en quoi consistera notre tâche : il nous faudra transformer le rêve manifeste en rêve latent et expliquer comment a pu se produire dans le psychisme du rêveur, l’élaboration inverse. Le premier travail est d’ordre pratique, il fait partie de l’interprétation du rêve et se plie à une certaine technique ; le second est d’ordre théorique et doit servir à expliquer l’élaboration du rêve. Technique de l’interprétation du rêve et théorie de son élaboration doivent toutes deux être créées de toutes pièces. » (Nouvelles conférences, p.15)

Le rêve est un rébus qu’il faut déchiffrer comme tel. Le contenu manifeste se présente comme un texte écrit en hiéroglyphes dont il faut trouver la clef.

                C/ Un exemple de rêve

« Une jeune fille rêve que le second enfant de sa sœur vient de mourir et qu’elle se trouve devant le cercueil exactement comme elle s’est trouvée quelques années auparavant, devant celui du premier-né de la même famille. Ce spectacle ne lui inspire pas le moindre chagrin. La jeune fille se refuse naturellement à voir interpréter son rêve dans le sens d’un désir secret. Telle n’est pas non plus notre interprétation. Mais il y a ceci, qu’auprès du cercueil du premier enfant elle s’est rencontrée avec l’homme qu’elle aime ; elle lui a parlé ; depuis ce moment, elle ne l’a plus jamais revu. Nul doute que, si le second enfant mourait, elle ne rencontrât de nouveau cet homme dans la maison de sa sœur. Elle se révolte contre cette hypothèse, mais elle en souhaite ardemment la conséquence, la rencontre de l’homme aimé. Et le jour qui a précédé le rêve, elle avait pris une carte d’entrée pour une conférence où elle espérait le voir. Le rêve est donc un simple rêve d’impatience, comme il s’en produit avant un voyage, avant une soirée au théâtre, dans l’attente de n’importe quel autre plaisir. » (Le rêve et son interprétation, p. 137-138)

                D/ Le travail du rêve

Freud compare le travestissement du désir latent dans le contenu manifeste du rêve au travestissement qu’un écrivain qui redoute la censure fait subir à l’expression de sa pensée. Plus la censure est sévère, plus la crainte est forte, plus les moyens de s’exprimer sans se trahir seront ingénieux. Le travestissement est, dans le rêve, l’effet d’un travail aux mécanismes complexes : condensation, déplacement, transformation d’idées en images ou figuration, élaboration secondaire, symbolisme. Freud considère la découverte de ces processus comme le fruit le plus important du travail psychanalytique. Ce sont les mêmes processus que l’on retrouver dans l’évolution de la langue et de la pensée comme aussi dans la production des symptômes névrotiques.

                E/Le symbolisme

Je ne parlerais que du symbolisme pour évoquer le travail de travestissement effectué dans le rêve. La figuration symbolique est l’un des procédés de représentation du rêve. Freud donne plus précisément le nom de « symbolique » au « rapport constant entre l’élément du rêve et sa traduction, l’élément lui-même étant un symbole de la pensée inconsciente du rêve. » (Introduction à la psychanalyse, p. 167)

L’usage de la méthode symbolique doit rester cependant rester prudent et limité.

Le symbolisme chez Freud est très souvent sexuel.

« Il est des symboles, à interprétation unique : ainsi Empereur et Impératrice, Roi et Reine, signifient Père et Mère. Chambre signifie Femme et les portes d’entrée et de sortie représentent les ouvertures naturelles du corps. Les symboles employés par le rêve servent le plus souvent à recouvrir des personnes, des parties du corps ou des actes qui intéressent la sexualité ; les organes génitaux en particulier utilisent une collection de symboles bizarres, et les objets les plus variés entrent dans la composition de ces symboles. Or, nous admettons que des armes pointues, des objets longs et rigides, troncs d’arbres ou cannes, représentent l’organe masculin, tandis que les armoires, boîtes, voitures, poêles, remplacent dans le rêve l’organe féminin… » (Le rêve et son interprétation, pp. 164-165).

« La partie principale, et pour les deux sexes la plus intéressante, de l’appareil génital de l’homme, la verge, trouve d’abord ses substitutions symboliques dans des objets qui lui ressemblent par la forme, à savoir : cannes, parapluies, tiges, arbres, etc. ; ensuite dans des objets qui ont en commun avec la verge de pouvoir pénétrer à l’intérieur d’un corps et causer des blessures : armes pointues de toutes sortes, telles que couteaux, poignards, lames, sabres, ou encore armes à feu, telle que fusils, pistolets et, plus particulièrement l’arme qui par sa forme se prête tout spécialement à cette comparaison c’est-à-dire le revolver. Dans les cauchemars des jeunes filles, la poursuite par un homme armé d’un couteau ou d’une arme à feu joue un grand rôle. C’est là peut-être le cas le plus fréquent du symbolisme des rêves, et son interprétation ne présente aucune difficulté. Non moins compréhensible est la représentation du membre masculin par des objets d’où s’échappe un liquide : robinets à eau, aiguières, sources jaillissantes, et par d’autres qui sont susceptibles de s’allonger de s’allonger tels que lampes à suspension, crayons à coulisse, etc. Le fait que les crayons, les porte-plumes, les limes à ongles, les marteaux et autres instruments sont incontestablement des représentations symboliques de l’organe sexuel masculin tient à son tour à une conception facilement compréhensible de cet organe.

La remarquable propriété que possède celui-ci de pouvoir se redresser contre la pesanteur, propriété qui forme une partie du phénomène de l’érection, a créé la représentation symbolique à l’aide de ballons, d’avions et, tout récemment de dirigeables Zeppelin. Mais le rêve connaît encore un autre moyen, beaucoup plus expressif, de symboliser l’érection. Il fait de l’organe sexuel l’essence même de la personne et fait voler celle-ci tout entière. Ne trouvez pas étonnant si je vous dis que les rêves souvent si beaux que nous connaissons tous et dans lesquels le vol joue un rôle si important doivent être interprétés comme ayant pour base une excitation sexuelle générale, le phénomène de l’érection. » (Introduction à la psychanalyse, p. 171)

« L’appareil génital de la femmes est représenté par tous les objets dont la caractéristique consiste en ce qu’il circonscrivent une cavité dans laquelle quelque chose peut être logé : mines, fosses, cavernes, vases et bouteilles, boîtes de toutes formes, coffres, caisses, poches, etc. Le bateau fait également partie de cette série. Certains symboles tels qu’armoires, fours et surtout chambres se rapportent à l’utérus plutôt qu’à l’appareil sexuel proprement dit. » (Ibid, p. 172)

« La naissance se trouve régulièrement exprimées dans le rêve par l’intervention de l’eau : on se plonge dans l’eau ou on sort de l’eau, ce qui veut dire qu’on enfante ou qu’on naît. Or, n’oubliez pas que ce symbole peut être considéré à la vérité transformiste : d’une part (et c’est là un fait très reculé dans le temps) tous les mammifères terrestres, y compris les ancêtres de l’homme, descendent d’animaux aquatiques ; d’autre part, chaque mammifère, chaque homme passe la première phase de son existence dans l’eau, c’est-à-dire que son existence embryonnaire se passe dans le liquide placentaire de l’utérus de sa mère, et naître signifie pour lui sortir de l’eau. » (Ibid, p. 177)

« La mémoire reproduit très souvent dans le rêve certaines impressions de la première enfance du dormeur et nous pouvons affirmer, sans crainte d’erreur, non seulement qu’elles avaient été oubliées, mais aussi qu’elles étaient, du fait, du refoulement, devenues inconscientes. C’est justement pourquoi quand nous essayons de reconstituer l’enfance du rêveur, comme nous le faisons au cours d’un traitement psychanalytique, nous ne pouvons, pour la plupart du temps, nous passer du rêve. Le rêve fait, en outre, surgir des matériaux qui n’appartiennent ni à la vie adulte ni à l’enfance du rêveur. Il faut donc considérer ces matériaux-là comme faisant partie de l’héritage archaïque, résultat de l’expérience de nos aïeux, que l’enfant apporte en naissant, avant même d’avoir commencé à vivre. Dans les légendes les plus anciennes de l’humanité, ainsi que dans certaines coutumes survivantes, nous découvrons des éléments qui correspondent à ce matériel phylogénétique. C’est ainsi que  le rêve offre une source de renseignements appréciables sur la préhistoire humaine. » (Nouvelles conférences sur la psychanalyse, pp.30-31).

                F/ Les difficultés de l’interprétation des rêves

L’interprétation exige entraînement, renoncement à toute critique, tout préjugé, tout parti pris affectif ou intellectuel, acharnement au travail. Elle ne se fait pas d’une traite ; il faut parfois interrompre et reprendre le travail. Enfin parfois une série de rêves s’étendant sur des semaines ou des mois révèle un fonds commun permettant une interprétation d’ensemble où tel rêve éclaire tel autre comme si le sens du discours des profondeurs était progressivement livré à travers des indices dont la cohérence s’organise peu à peu.

Il n’en reste pas moins que  certains rêves restent indéchiffrables. Et dans presque tous, comme un dernier nœud impossible à défaire, il subsiste quelque chose d’obscur. L’interprétation est donc par nature toujours inachevée et impossible à achever.

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