Épicure et le matérialisme

 

 

 

Épicure

 

 

 

Philosophe grec (341 — 270 av. JC). Né à Samos ou à Athènes, en 341, Épicure, après avoir enseigné à Mytilène, puis à Lampsaque en Asie Mineure, s’installa à Athènes, en 306 av. JC, dans un grand jardin qui donnera son nom à l’école. C’est là qu’il animera jusqu’à sa mort une communauté philosophique et amicale: le Jardin d’Épicure.

 

 

L’épicurisme, une doctrine incomprise par la postérité

Philosophe matérialiste, Épicure prolonge et renouvelle l’atomisme de Démocrite, sur lequel il fonde une sagesse du plaisir. Ses préoccupations morales l’ont empêché de tirer toutes les conséquences de ses intuitions scientifiques. Sa doctrine, marquée par une maîtrise permanente des passions, se situe exactement à l’opposé de ce que la postérité a défini comme étant l’épicurisme.

 

 

Les critères de la Vérité

Épicure avait beaucoup écrit, mais l’essentiel de son œuvre est perdu. Seules trois lettres (à Hérodote, à Pythoclès, à Ménécée), qui résument les points principaux de la doctrine, et plusieurs dizaines de maximes ou de sentences sont parvenues jusqu’à nous. Enrichies et confirmées par le poème philosophique De la nature (De natura rerum) de Lucrèce, son disciple latin, elles permettent toutefois de se faire une idée assez précise du système.

Les épicuriens distinguaient traditionnellement trois parties[1] dans la doctrine: la canonique, qui porte sur les règles et les critères de la connaissance; la physique, ou science de la nature; enfin l’éthique, qui enseigne l’art de vivre heureux.

 

Concernant la canonique, Épicure reconnaît trois critères de la vérité: les sensations, les anticipations (c’est-à-dire les idées générales, telles qu’elles résultent de l’expérience) et les affections (le plaisir et la douleur). Mais ces trois critères se ramènent aisément au premier d’entre eux, et c’est en quoi on peut parler d’un sensualisme épicurien. Les sens sont la source, le fondement et la garantie de toute connaissance vraie, et la raison elle-même, dira Lucrèce, «en est issue tout entière».

 

 

L’atomisme

La canonique n’a de fonction qu’utilitaire pour Épicure: c’est la physique, ou connaissance de la nature (physis), qui est le vrai socle de la doctrine. Cette physique est d’inspiration matérialiste et discontinuiste; rien n’existe que la matière et le vide, qui se définissent par leur exclusion réciproque: là où il y a de la matière, il n’y a pas de vide; là où il y a du vide, il n’y a pas de matière. Ces deux substances suffisent à tout expliquer, y compris l’homme, la pensée et les dieux. Rien, en effet, ne naît de rien: à l’origine de toute chose doivent donc se trouver des êtres éternels, qui ne naissent pas, et dont tout naît. Tels sont les atomes et le vide. Épicure prolonge en cela l’atomisme démocritéen: les atomes sont des corps absolument pleins, insécables, immuables, en nombre infini, d’une variété de formes innombrable (quoique tous restent inférieurs au seuil de sensibilité) et toujours en mouvement dans le vide infini.

 

Le mouvement des atomes

À la différence de Démocrite, qui tenait le mouvement des atomes pour une donnée première, qu’il n’est ni possible ni indispensable d’expliquer, Épicure affirmait que ce mouvement, s’il est sans commencement, n’est pas sans raison. Trois causes suffisent à l’expliquer, qui sont toutes les trois nécessaires :

 

  • Le poids et les chocs. Les deux premières sont pensées par analogie avec l’expérience: les atomes sont mus de haut en bas par leur poids (qui est une propriété intrinsèque des atomes pour Épicure) et, dans toutes les directions, par les chocs. Mais ces deux causes – poids et chocs – semblent incompatibles l’une avec l’autre. Dans le vide sans fond, en effet, tous les atomes doivent tomber verticalement à l’infini, sans se rencontrer jamais. Il n’y aurait alors ni chocs ni rebonds, et l’Univers ne serait qu’une pluie infinie et stérile d’atomes. Il n’y aurait pas de corps composés, pas de mondes, et nous ne serions pas là pour expliquer ce qui, d’ailleurs, n’aurait pas besoin de l’être. Suggérera-t-on que les atomes les plus lourds pourraient rattraper les plus légers? Ce serait méconnaître, explique Lucrèce, que, dans le vide, tous les corps se meuvent «avec une égale vitesse malgré l’inégalité de leur poids». Tant que leur chute reste strictement verticale, ils ne sauraient donc se rejoindre les uns les autres.
  • Le clinamen Aussi faut-il une troisième cause de mouvement, pour rendre les deux premières compatibles et pour expliquer l’apparition de corps composés. Cette troisième cause, traditionnellement attribuée à Épicure, c’est la déclinaison, ou déviation, des atomes (parenkleisis en grec, clinamen en latin): dans leur chute en ligne droite à travers le vide, ceux-ci s’écartent faiblement de la verticale, juste assez pour qu’on puisse dire que leur mouvement se trouve modifié; ce changement de trajectoire se produit à un moment et dans un endroit indéterminés. Cette troisième cause de mouvement, à la fois interne (le poids) et discontinue (les chocs), est ainsi à l’origine des rencontres d’atomes et, donc, de tous les corps composés: sans cette déclinaison, explique Lucrèce, «nulle collision n’aurait pu naître, nul choc se produire, et jamais la nature n’eût rien créé». Mais le clinamen est aussi à l’origine de la liberté: sans cette spontanéité aléatoire qui n’est déterminée ni dans l’espace ni dans le temps, la chaîne infinie des causes serait sans faille, et les vivants seraient prisonniers d’une nécessité inexorable. Une discontinuité causale est ainsi introduite par le clinamen, qui libère le présent du passé et maintient l’ouverture de l’avenir. Il n’y a donc ni destin ni providence: les choses sont produites soit par la nécessité, soit par le hasard, soit par nous-mêmes, et c’est en quoi nous sommes libres.

 

 

La pluralité des mondes

Cette indétermination atomistique, si elle fut longtemps reprochée à Épicure, contribue aujourd’hui au rayonnement et à l’étonnante modernité de la doctrine. Certes, la physique épicurienne n’a rien d’une science, au sens que nous donnons aujourd’hui à ce mot. Mais son Univers infini, composé d’atomes et de vide et traversé de mouvements dus partiellement au hasard, est étonnamment proche du nôtre.

Cette impression de modernité est accentuée par la théorie épicurienne de la pluralité des mondes. Puisque les atomes sont en nombre infini dans le vide infini, explique Épicure, et puisque le hasard, à travers le temps infini, produit nécessairement tout le possible, il est absurde de penser que notre monde est le seul, absurde d’imaginer qu’il est au centre de l’Univers ou que les dieux lui prêtent une attention particulière. Les mondes – car il faut dès lors en parler au pluriel – sont d’immenses ensembles organisés d’atomes, soumis à la naissance et à la mort (l’Univers est éternel mais aucun monde ne l’est), en nombre infini dans l’Univers infini.

 

On a parlé, légitimement, du multivers d’Épicure. Car le tout, s’il est nécessairement unique, ne constitue pas une unité, un ordre ou une structure (il n’est pas univers): il n’est que la somme des sommes, comme dit Lucrèce, l’ensemble infini et éternel des mondes finis et mortels. Les dieux ne l’ont pas créé (c’est l’Univers, plutôt, qui produit des dieux) et seraient bien incapables, s’ils en avaient le désir, de le contrôler. Pour cet Univers, point de sens, point de finalité, point d’ordre: il n’est d’ordre que local, de sens que fugitif, et de finalité qu’illusoire.

 

 

L’éthique épicurienne

C’est ce qui donne à l’éthique épicurienne sa tonalité spécifique: une pensée du hasard et de la mort y culmine dans l’eudémonisme, dans une éthique du bonheur.

 

 

  • Le quadruple remède: Cette éthique était résumée, dès l’Antiquité, par ce qu’on a appelé le tetrapharmakos (le «quadruple remède»), qui tient en quatre propositions fondamentales: il n’y a rien à craindre des dieux; il n’y a rien à craindre de la mort; on peut atteindre le bonheur; on peut supporter la douleur.

 

Rien à craindre des dieux, non parce qu’ils n’existent pas («la connaissance que nous en avons est évidente», disait Épicure), mais parce qu’ils ne s’occupent pas de nous: leur bonheur immortel leur suffit. Rien à craindre de la mort, non parce qu’on ne meurt pas, mais parce qu’on meurt pour de bon. La mort n’est qu’un pur néant; elle n’est donc rien pour nous: elle n’est pas là quand nous sommes, et, quand elle est là, nous ne sommes plus.

 

Quant à la douleur, elle est toujours limitée: extrême, elle est brève; durable, elle est supportable. L’esprit, purgé des fausses frayeurs de la superstition (les dieux, l’enfer), peut alors jouir en paix du plaisir: cette jouissance paisible est le bonheur même.

 

Mais quel plaisir? Il faut distinguer ici, explique Épicure, différents types de plaisirs. Certes, tout plaisir, en lui-même, est un bien, comme toute douleur est un mal. Mais tout plaisir ne doit pas être choisi; toute douleur ne doit pas être évitée. Il faut savoir renoncer à un plaisir qui entraînerait plus de désagréments et accepter certaines douleurs comme conditions d’un plaisir plus grand. De là une classification dichotomique des désirs.

 

 

  • Les désirs[2]:  Les désirs sont soit naturels, soit non naturels. Ces derniers (désirs de richesse, de pouvoir, de gloire…), par nature illimités, sont vains, parce que sans objet capable de les satisfaire. Le sage ne peut qu’y renoncer. Quant aux désirs naturels, les uns sont nécessaires, les autres non. Les premiers, les désirs naturels et nécessaires, sont toujours bons: qu’ils portent sur des objets nécessaires à la vie même (comme la nourriture), au bien-être (comme les vêtements) ou au bonheur (comme l’amitié ou la philosophie), ils sont faciles à satisfaire et laissent le corps et l’âme en repos. Les seconds, les désirs naturels et non nécessaires, sont bons par eux-mêmes, mais peuvent parfois – si l’on en devient esclave – introduire dans la vie plus de désagréments que de plaisirs. Ainsi en est-il des désirs sexuels ou esthétiques. Le sage saura ici faire preuve de discernement, et jouir d’autant mieux des plaisirs qui se présentent qu’il sait qu’aucun n’est absolument nécessaire à son bonheur: ce sont des plaisirs donnés par surcroît, délectables quand ils sont là, mais qui ne doivent pas manquer quand ils n’y sont pas.

 

 

·         L’ataraxie : De là ce paradoxe bien connu de l’éthique épicurienne: fondée sur le plaisir (c’est un hédonisme), elle débouche sur un quasi-ascétisme. C’est que, si le plaisir est le souverain bien, il ne l’est qu’à la condition de pouvoir être satisfait pleinement et facilement: un peu de pain, un peu d’eau, un peu de philosophie y suffisent. Le plaisir ne réside pas dans la jouissance, mais il consiste, pour le corps, à ne pas souffrir et, pour l’âme, à n’être pas troublée. Telle est l’ataraxie (littéralement «absence de trouble»), qui est la paix de l’âme et le vrai nom de la sagesse.

 

 

Les épicuriens et l’«épicurisme»

Après Métrodore, Hermarque et Polystrate, les plus illustres des élèves d’Épicure, de nombreux autres disciples succédèrent à «ceux du Jardin». La doctrine, ressuscitée par Lucrèce, finit par gagner Rome, où régnait même un épicurisme populaire jusqu’au IIe siècle apr. JC. Dans le débat sur la scolastique qui culmina à la Renaissance et au XVIIe siècle, les partisans de la science nouvelle renouèrent avec l’atomisme et le sensualisme d’Épicure. Ainsi, des philosophes comme Gassendi et, plus tard, Diderot et Nietzsche ont pu être considérés comme épicuriens.

Aujourd’hui, le philosophe français Michel Onfray se réclame volontiers de l’épicurisme.

 

 

 

[1] Ce que nous avons vu avec les Stoïciens.

[2] Je vous renvoie au corrigé : Le désir fait-il le malheur de l’homme ?