Faut-il chercher midi à quatorze heures ?

Cette image -un peu caricaturale- se structure autour d’une opposition matérialisée par le choix entre deux chemins possibles.

Le premier tourne à gauche. Il est court et mène presqu’immédiatement à un précipice. Ce chemin est surmonté d’un panneau qui indique la direction des « réponses simplistes mais fausses ». Il est emprunté par une foule compacte d’individus.

Le second est long et sinueux, presque austère. On peut lire sur le panneau qui surplombe « réponses complexes mais vraies ». Avant de l’emprunter, il faut s’arrêter devant une bibliothèque qui supporte d’épais volumes. Il est parcouru par de rares personnes.

Cette image agit comme un symbole. Elle nous transmet un message ou une leçon qu’il s’agit de dégager scrupuleusement. Elle nous révèle d’abord que l’humanité est divisée en deux camps.

Il y a ceux, moutonniers dans l’âme, qui suivent les sentiers battus par le grand nombre, qui se contentent de répéter les opinions toutes faites, les préjugés, les convictions habituelles à leur temps; ceux qui au final ont abandonné l’usage personnel de leur raison et de leur jugement, qui sont incapables de penser par eux-mêmes  préférant les « réponses simplistes mais fausses ». Ce choix les mène à leur perte, à leur destruction. Ne plus penser par soi-même, ne serait-ce pas détruire la nature humaine et rationnelle qui sommeille en nous ? Vivre dans la soumission à la pensée des autres, est-ce encore vivre humainement ?

Pour les autres, leur situation est très différente. Ils ont su se libérer de la « prison » de l’opinion commune, de la tyrannie de la majorité pour frayer un chemin solitaire et exigeant. Cette rupture n’est possible que par le truchement salvateur du livre, de la bibliothèque, du lycée (étymologiquement : le lieu où se rassemble les savants). La lecture les sauverait non seulement de l’ignorance en comblant leur insatiable curiosité, mais aussi de l’ignorance qui s’ignore elle-même -la pire de toute !- à la manière d’un dialogue « socratique ». Par le savoir, ils ont appris que les réponses aux questions -morales, politiques, scientifiques, métaphysiques- que l’on peut se poser nécessitent le chemin long et sinueux de la réflexion, de l’examen rationnel, de l’observation, de la lecture, nécessaires pour élaborer des « réponses complexes et vraies ». Ils ont fait le choix de l’autonomie.

Le premier problème que pose cette image est donc de savoir s’il est, oui ou non, légitime de séparer l’humanité en deux classes d’individus nettement séparés : la première la plus nombreuse assujetti au mimétisme social et intellectuel; la seconde beaucoup plus clairsemée revendiquant une liberté de pensée rigoureuses mais solitaire. Un peu à la façon de Platon dans son Allégorie de la caverne qui distingue nettement l’humanité enchaînée à ses illusions et le philosophe solitaire qui accède au monde du vrai. Il ne s’agit pas tant, dans le style de Marx, d’opposer deux classes sociales, mais plutôt deux types d’individualités ou de psychologie : l’une, libre et adepte du savoir; l’autre esclave du sens commun. Mais ce divorce ne heurte-t-il pas un des idéaux fondateurs de notre démocratie républicaine qui entend rendre le savoir et le développement de sa réflexion personnelle accessible au plus grand nombre ? En outre, les évolutions impressionnantes du « numérique » ne rendent-elles pas la connaissance encore plus  accessible ?

 

Second problème : S’il paraît nécessairement logique d’opposer le simple et le complexe, on peut en revanche discuter les deux raisonnements contenus sur les panneaux. Le simplicité conduit-elle inévitablement nos jugements à des connaissances fausses ? De même, la pensée complexe serait-elle le gage d’un savoir plus solide ? A contrario, ne faudrait-il pas aussi envisager comment nos plus intimes certitudes s’appuient sur des intuitions simples, évidentes par elle-même, un peu à la manière de la certitude élémentaire du « cogito » cartésien -je pense donc je suis-? En outre, ne préférons-nous pas la simplicité dans nos plaisirs -on parle ainsi de « plaisirs simples »- ou dans nos rapport intersubjectifs ? La sincérité n’est-elle pas préférable à la dissimulation ? Au contraire, la complexité n’est-elle pas l’indice de la confusion et au final du faux ?

Faut-il donc, à la manière du philosophe chez Russel, chercher la complexité sous les fausses évidences, les plates convictions afin de s’ouvrir à de nouvelles possibilités d’existence ? Est-il préférable de chercher midi à quatorze heures ?

Au contraire, ne convient-il pas, à la façon de Descartes de se méfier pour ce qui se donne comme complexe, indice d’un esprit orgueilleux et futile ? La certitude, la vérité ne se trouvent-elles pas du côté des choses les plus simples comme les sciences mathématiques ? Ainsi l’espace n’est-ce pas l’objet le plus général, le plus simple et donc le plus certain sur lequel repose tout l’édifice de la géométrie ? Une démonstration mathématique ne doit-elle pas s’appuyer sur des vérités simples (axiomes, définitions) ?

 

Lycée Camille Corot, Morestel

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