Et si mon voisin était un Terminator ?

Autrui comme problème

 

           Vous connaissez tous le film Terminator. C’est un robot très perfectionné, produit pour tuer et qui ressemble à s’y méprendre à un être humain. Il parle, il marche, il sait conduire une voiture ou une moto… Si nous croisions un de ces machines dans la rue, nous serions sans doute en difficulté pour savoir s’il est une machine ou un humain.

Quels sont les critères qui  me permettent de déterminer que  l’autre que je rencontre est bien un être de chair et de sang ?

Ce que je vous demande de faire n’est qu’une expérience de pensée… Un comme le fait le cinéma.

Nous avons un autre référence cinématographique intéressante qui pose de manière plus aiguë le problème évoqué plus haut : Blade Runner  de Ridley Scott. L’histoire est simple : quatre machines à l’apparence humaine -les réplicants- travaillent sur une planète éloignée et décide de retourner sur terre afin de retrouver leur concepteur. En effet ces réplicants ont une « date de péremption »; ils sont destinés à mourir. C’est alors que Harrison Ford rentre en scène : retrouver ces réplicants et les « retirer ».

Or il faut pouvoir retrouver ces réplicants dans une ville immense, nocturne et surpeuplée -Los Angeles en 2019- et ensuite déterminés grâce à un interrogatoire s’ils sont humains ou réplicants.

Autre problème intéressant poser par le film : pourrait-on tomber amoureux d’un réplicant ?

C’est ce qui va se passer pour Harrison Ford. A la demande du concepteur des réplicants, il fait passer le test à Rachel… Celle-ci est convaincue d’être une femme de chair et de sang, d’avoir des parents, une histoire, des souvenirs. Elle croit illusoirement avoir une identité personnelle. Mais Harrison Ford découvre qu’elle est un réplicant. Il décide bien sûr de lui cacher. Après moult péripéties, ils vont tomber amoureux…

Descartes dans les Méditations métaphysiques arrête son raisonnement pour regarder par la fenêtre de son bureau ou de sa chambre. Et voyant des hommes marcher dans la rue en contrebas, il se fait cette remarque que peut-être ce ne sont pas de véritables hommes, que ce sont de simples imperméables qui recouvrent des machines/automates complexes composés de ressorts, de tiges de fer… Il aperçoit “d’une fenêtre des hommes qui passent dans la rue, à la vue desquels je ne manque pas de dire que je vois des hommes” (Première méditation) mais peut-être que ce ne sont là que “des chapeaux et des manteaux, qui peuvent couvrir des spectres ou des hommes feints qui ne se remuent que par ressort” (Deuxième méditation). Descartes anticipe, avec son vocabulaire, l’idée de l’humanoïde. Ce dernier se comprend comme une mécanique très complexe qui ressemble à s’y méprendre à l’homme. Le robot pourra peut-être un jour être un simulacre d’homme… Un simulacre c’est une chose qui en imite/représente une autre et qui se fait passer pour elle comme les réplicants de BLADE RUNNER

 

Premier problème : pourquoi l’homme n’est pas qu’une machine ?

 

Comment différencier un homme d’une machine ? Quels critères objectifs me permettraient de reconnaître un homme à coup sûr et donc de ne pas être leurré par le simulacre d’un automate qui imiterait l’homme à la perfection ?

Ce problème n’est pas anodin dans la mesure où parmi tout ce qui n’est pas moi, tout ce qui est autre, il y a des choses qui ne se donne à moi que comme autre indifférencié et indifférent, alors qu’il y a aussi l’autre qui est en même temps un semblable, un Alter ego.

Dans le cadre du cartésianisme, cette question est cruciale pour la raison que le corps se comprend selon le modèle de la machine et son fonctionnement selon le paradigme du mécanisme. Pour Descartes, il n’est que d’observer la circulation sanguine ou le fonctionnement du cœur. On peut comparer ce dernier à une pompe qui aspire du sang, le fait passer par les poumons et le rejette par les artères pour alimenter le cerveau. Le corps est donc une pure mécanique. (Nous verrons dans le cours sur le vivant si l’on peut réduire le vivant au mécanique comme le soutient Descartes : la vie n’est-elle pas autre chose que de la mécanique ? Le biologique que du physique ? La vie n’a-t-elle pas une spécificité irréductible dans le règne naturel ?)

Pour Descartes, dans la cinquième partie du Discours de la Méthode (1637) que le corps humain et les animaux ne sont que des machines :

“Ce qui ne semblera nullement étrange à ceux qui, sachant combien de divers automates, ou machines mouvantes,  l’industrie des hommes peut faire (…)Nous considèreront ce corps comme une machine qui, ayant été faite des mains de Dieu, est incomparablement mieux ordonnée et a en soi des mouvements plus admirables qu’aucune de celles qui peuvent être inventées par les hommes.

La technologie et les sciences (robotique) en progressant réduisent sans cesse cet écart entre le corps vivant et l’artifice mécanique ou automatique. Peut-être, verrons-nous une époque (enfin vous… car moi je commence à être vieux !) où l’industrie et l’habileté humaine seront en mesure de produire des automates capables de réaliser les mêmes mouvements que nous, de simuler le comportement  d’un être humain.

Cependant Descartes ne réduit pas l’homme au seul corps (comme vous devez maintenant le savoir !). Or en considérant un autre homme que moi quels sont les critères qui me permettent de distinguer à coup sûr un homme d’un animal, et donc d’un simple automate ? Comment être certains que les hommes que je vois marcher dans la rue ne sont pas de simples imperméables qui cacheraient de subtils mécanismes mimant des humains ?

La réponse de Descartes se trouve à la suite du texte que nous avons cité ci-dessus :

“Et je m’étais particulièrement arrêté à faire voir que, s’il y avait de telles machines qui eussent les organes et la figure extérieure d’un singe ou de quelque autre animal sans raison, nous n’aurions aucun moyen pour reconnaître qu’elles ne seraient pas en tout de même nature que ces animaux…”

Petite remarque, on voit dans ce passage que Descartes fait une expérience de pensée dans laquelle il imagine que des corps mécaniques soient absolument semblables extérieurement à des corps vivants, ou simulent les comportements visibles des corps vivants. Le problème est alors toujours le même : comment distinguer le corps vivant du corps mécanique ? Quels les critères objectifs ?

Et bien pour Descartes il n‘y a aucune raison de faire une telle distinction, puisque le corps vivant se réduit au mécanisme; le mécanique peut parfaitement simuler ou imiter le vivant. En tout cas dans mon rapport avec l’autre corps je ne peux pas distinguer le corps vivant et animal du corps mécanique… Une des conséquences c’est que le rapport à l’animal se réduit au rapport que je peux avoir avec un corps mécanique. Donc l’animal est une chose, un simple objet… . Le mécanique peut-elle de la même manière simuler un homme ? La réponse de Descartes est clair : non, car l‘homme ne se réduit pas au corps. Deux critères permettent de distinguer l’humain du mécanique (et donc du corporel ou de l’animal) :

 

Premier critère            “… au lieu que, s’il y en avait qui eussent la ressemblance de nos corps, et imitassent autant nos actions que moralement il serait possible, nous aurions toujours deux moyens très certains pour reconnaître qu’elles ne seront point pour cela de vrais hommes. Dont le premier est que jamais elles ne pourraient user de paroles ni d’autres signes en les composant, comme nous faisons pour déclarer aux autres nos pensées. Car on peut bien concevoir qu’une machine soit tellement faite qu’elle profère des paroles, et même qu’elle en profère quelques-unes à propos des actions corporelles qui causeront quelque changement en ses organes; comme si on la touche en quelque endroit, qu’elle demande ce qu’on lui veut dire, si en un autre, qu’elle crie qu’on lui fait mal, et choses semblables; mais non pas qu’elle les arrange diversement pour répondre au sens de tout ce qui se dira en sa présence, ainsi que les hommes les plus hébétés peuvent faire…”

 

            Arrêtons quelques instants dans la lecture de ce texte et demandons-nous quel est ce premier critère exposé par Descartes, pour distinguer à coup sûr un homme d’une machine qui pourrait simuler un homme ?

Je vous renvoieLettre de Descartes au Marquis de Newcastle, du 23novembre 1646 de votre manuel pour creuser cette question. Le problème d’autrui fait apparaître une notion capitale : le langage. Pourquoi ?

 

Mais dire seulement que c’est le langage ne suffit pas. Il faut préciser puisque un animal si je le frappe poussera un cri qui est peut être une forme de langage. Au mieux, nous connaissons des animaux qui sont même capables de prononcer des mots voire des phrases entières. L’homme lui émet des sons, mais ces sons ont une signification, autrement dit il renvoie à une intériorité, à des pensées. Je parle pour dire aux autres ce que “j’ai dans la tête”. La faculté de parler est le signe pour Descartes que l’autre, qui est en face de moi n’est une autre chose, mais un autre soi-même, dans la mesure où cet Autre, en parlant, me découvre son intériorité et par conséquent ne se réduit pas à cette pure extériorité de la chose ou de l’animal, choses et non sujet car dénués d’âme.

Il faut ajouter deux traits essentiels qui explicitent ce premier critère et qui permettront de distinguer l’animal ou la machine parlante de l’homme. La machine sera incapable d’avoir un discours ordonné et d’inventer de nouveaux énoncés à partir d’un nombre limité de mots (vocabulaire), et d’un nombre encore plus limité de règles de grammaire qui relient les mots entre eux. Le premier trait ce serait donc l’ordre et la fécondité de notre discours. En outre, c’est aussi la notion de dialogue qui est sous-jacente: “pour répondre au sens de tout ce qui se dira”. L’homme est capable de répondre aux questions qu’on lui pose, il est capable de saisir les sous-entendus, de comprendre les doubles sens et les équivoques (en se référant au contexte de la discussion), de lire entre les lignes…

 

Le second critère :

 

Et le second est que, bien qu’elles fissent plusieurs choses aussi bien ou peut-être mieux que nous, elles manqueraient infailliblement en quelques autres, par lesquelles on découvrirait qu’elles n’agiraient pas par connaissance, mais seulement par la disposition de leurs organes. Car, au lieu que la raison est un instrument universel qui peut servir en toutes sortes de rencontres, ces organes ont besoin de quelque particulière disposition pour chaque action particulière; d’où vient qu’il est moralement impossible qu’il y en ait assez de divers en une machine, pour la faire agir en toutes les occurrences de la vie de la même façon que notre raison nous fait agir.”

            Le second critère c’est donc la raison. Elle est définie ici comme un outil un peu particulier dans la mesure où cet instrument se comprend comme “universel”, ce qui signifie qu’il est capable de résoudre un ensemble indéfini de problèmes (aussi bien théoriques comme le mathématicien que des problèmes pratiques comme le grimpeur qui réfléchit avant d’emprunter une voie, qui cherche la suite la plus logique d’appuis pour optimiser son efficacité…). La raison est une faculté qui n’appartient qu’à l’homme et s‘oppose à l‘instinct animal qui répond de manière totalement déterminé et univoque à un problème donné. La raison est “ouverte“ car elle peut mettre en œuvre une pluralité de solutions possibles pour résoudre un problème et choisir après délibération la meilleure solution possible. La raison est donc flexible, ployable car elle s’adapte aux circonstances et ses solutions ne sont pas fixées à l’avance comme pour l’instinct.

Pour récapituler, ce qui unit langage et raison c’est que ce sont deux facultés “ouvertes” c’est-à-dire dont les tâches, les actions, les procédés ne sont pas réglés ou déterminés une fois pour toutes par une nature. Leur “ouverture” ou ce que l’on pourrait appeler leur indétermination sont la condition de possibilité de l’indéfinie fécondité du langage (avec un nombre limité de mots et de règles syntaxiques je peux produire une infinité d’énoncés), et de la raison (sa capacité à trouver des solutions aux problèmes parfois extrêmement complexes qui se posent à l’espèce humaine…).

 

Pour résumer,  ce qui permettrait de distinguer un homme d’une machine ou d’un animal c’est son inventivité, sa capacité de produire des nouvelles choses ou de nouveaux procédés. Il y a aussi l’idée qu’avec un Alter ego; il y a la possibilité d’un échange ou d’un dialogue riche et constructif que je peux difficilement avoir avec une machine. Un monde où je vivrais exclusivement au milieu  de machines serait  parfaitement ennuyeux. Chacune de mes questions recevrait toujours la même réponse. Alors qu’au sein de la communauté humaine, lorsque vous posez une question, (un sujet de dissertation par exemple), vous avez une réponse différente par personne. (Bon je conçois en même temps que bien souvent l’on a tendance à dire et à penser la même chose… Mais c‘est un autre problème.) On peut aussi souligner que les “hébétés” ou les fous font partie de l’humanité.

 

Comme on le voit mieux à présent (je l’espère), Autrui n’est pas une chose parmi les choses parce qu’il est un être humain, donc qu’il a une âme et une pensée pour Descartes. Or cette âme de l’autre, je ne peux y avoir un accès direct, en posséder une connaissance directe et expérimentale. Elle est invisible pour moi. Je ne connais les pensées de l’autre que de ce qu’il veut bien m’en dire. Les critères cartésiens sont plutôt des signes, des indices (qui renvoient indirectement à l’âme) de l’humanité de l’autre. Or un signe ou un symbole demande une interprétation, de la même manière que le rêve chez Freud (où l’interprétation me permet de passer du contenu manifeste au contenu latent). Mon rapport à autrui, la connaissance que je crois avoir de lui paraissent maintenant moins évidente, moins directe. Autrui, parce qu’il paraît ne pas se réduire à son apparence physique et visible, mais qu’il est un peu plus que cela, m’échappe aussi parce que je ne peux connaître directement cette part invisible de l’autre : son âme. Autrui est donc à la fois transparent et opaque , “manifeste” et “latent”. L’expérience de l’amour montre bien cette ambiguïté fondamentale de l’autre. L’aimé(e) paraît effectivement se rapprocher de moi, avoir un contact privilégié (l’intimité), je peux l’embrasser, la (le) serrer dans mes bras, le (la) caresser… Cependant, cet autre est irréductiblement séparé de moi. La jalousie est l’expérience douloureuse de cette altérité de l’aimé, qu’il (elle) ne peut se fondre à moi; ni moi à il ou elle.

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