Le sujet

CHAPITRE 2 : LE SUJET ET LA CONSCIENCE

INTRODUCTION

Œdipe est le héros d’une des légendes les plus célèbres de la littérature grecque. Il appartient à la race des Cadmos. Son père s’appelle Laïos et sa mère Jocaste, roi et reine de la Cité de Thèbes.

A sa naissance, Œdipe était marqué par une malédiction. Dans la tradition représentée par Sophocle, il s’agit d’un oracle qui aurait déclaré que l’enfant porté par Jocaste « tuerait son père ». Selon Eschyle et Euripide, au contraire, l’oracle serait intervenu avant la conception, pour interdire à Laïos d’engendrer un enfant, lui prédisant que s’il avait un fils, ce fils non seulement le tuerait, mais serait la cause d’une suite épouvantable de malheurs qui amèneraient la ruine de sa maison. Hélas Laïos ne tint pas compte de l’oracle…

Pour éviter l’accomplissement de l’oracle, Laïos exposa (Exposer : abandonner un enfant dans un lieu désert pour qu’il y périsse…) l’enfant dès qu’il fut né sur le mont Cithéron auprès de Thèbes (une autre tradition raconte qu’il fut placé dans une corbeille et lancé à la mer…). Il lui avait percé les chevilles, pour les attacher d’une courroie, et c’est l’enflure causée par cette blessure qui valut à l’enfant son nom Œdipe (littéralement « pied-enflé »).

Mais sur le mont Cithéron, Œdipe fut trouvé par la reine Périboea, la femme du roi Polybos, qui le recueillit et l’éleva. Dans la tradition de Sophocle, c’est le serviteur du roi Laïos, que son maître avait chargé d’exposer l’enfant, qui le remit à des bergers étrangers qui le donnèrent ensuite au roi Polybos roi de Corinthe.

Pendant toute son enfance et son adolescence, Œdipe resta à la cour de Polybos, dont il pensait sincèrement être le fils. Mais arrivé à l’âge d’homme, il quitta ses parents adoptifs. En effet au cours d’une querelle, un corinthien avait révélé à Œdipe qu’il était un enfant trouvé et adopté. Œdipe avait interrogé Polybos qui, avec bien des réticences, avait fini par lui avouer que telle était bien la vérité. Alors Œdipe quitta Corinthe pour se rendre à l’oracle de Delphes afin de savoir qui étaient ses vrais parents.

C’est au cours de ce voyage qu’Œdipe rencontra son père Laïos. Au carrefour de Mégas où se rencontrent les routes de Daulis et de Thèbes pour la route qui monte à Delphes, la voie de passage est enserrée entre des rochers et le passage y est étroit. Et lorsque le héraut de Laïos Polyphontès ordonna à Œdipe de laisser le passage au roi et tua un des chevaux d’Œdipe pour le faire obéir, ce dernier tua les deux  hommes. Œdipe avait accompli l’oracle !

Cependant une autre tradition raconte que c’est l’oracle de Delphes qui aurait révélé à Œdipe  qu’il tuerait son père et épouserait sa mère. Effrayé,  et croyant vraiment être le fils de Polybos, il aurait  alors décidé de s’exiler volontairement et s’engagea sur  la route de Thèbes. Il y croisa Laïos qui l’insulta… Vous connaissez la suite : Œdipe lui régla rapidement son compte.

En arrivant à Thèbes il y rencontra le Sphinx. C’était un monstre à moitié lion et à moitié femme (je vous invite à voir le tableau de Gustave Moreau dans votre manuel…) qui posait des énigmes aux passants et dévorait ceux qui ne pouvaient lui  répondre. Il demandait notamment : « Quel est l’être qui  marche tantôt à deux pattes, tantôt à trois, tantôt à quatre, et qui, contrairement à la loi générale, est le plus faible quand il a le plus de pattes ? ». Il existait une autre énigme : « Ce sont deux sœurs dont l’une engendre l’autre, et dont la seconde, à son tour est engendrée par la première ? »

Réponse énigme 1 : ?

Réponse énigme 2 : ?

Personne, parmi les Thébains, n’avaient été en mesure de résoudre les énigmes du Sphinx. Ils se faisaient dévorer les uns après les autres. Œdipe, lui, vit tout de suite quelles étaient les réponses, et le monstre, de dépit, se précipita du haut du rocher sur lequel il était perché. On dit aussi que c’est Œdipe qui le poussa un peu…

En tuant le Sphinx et en délivrant les Thébains du monstre, Œdipe s’attira la faveur de toute la ville. Dans leur reconnaissance, les Thébains lui donnèrent en mariage la veuve de Laïos et le prirent pour roi.

Bientôt cependant le secret de la naissance d’Œdipe va se découvrir. On raconte ainsi que ce sont les cicatrices de ses chevilles qui révélèrent son identité à Jocaste.

Selon Sophocle, dans sa tragédie Œdipe-roi, une peste ravage la ville de Thèbes, et Œdipe envoya Créon (frère de Jocaste) voir l’oracle de Delphes pour lui  demander quelle était la cause du fléau. Créon revient en rapportant la réponse de la Pythie : la peste ne cesserait que si la mort de Laïos était vengée. Œdipe prononce alors contre l’auteur de ce meurtre une malédiction qui finira par porter contre lui-même. Il interroge Tirésias, le devin, pour lui demander quel est le coupable. Tirésias, qui par son art, sait tout du drame, essaie d’esquiver la réponse, si bien qu’Œdipe s’imagine que Tirésias et Créon (frère de Jocaste) sont les auteurs du meurtre. Une querelle s’engage entre Œdipe et Créon. Jocaste survient et, pour les réconcilier, met en doute la clairvoyance de Tirésias. Elle n’en veut qu’une preuve, l’oracle qu’il avait autrefois prononcé sur le fils qu’elle avait eu avec Laïos, et que celui-ci avait exposé, craignant qu’il ne le tuât. Et cependant, dit-elle, Laïos est mort, tué à un carrefour, par des brigands. Œdipe, à cette mention du carrefour, se fait décrire Laïos et le char qui le portait. Il se fait aussi préciser l’endroit du meurtre, et bientôt est saisi d’un terrible doute : ne serait-il pas lui-même le coupable ? Il fait rappeler de la campagne l’un des serviteurs qui accompagnaient Laïos et qui avait été témoin du meurtre. Or, il se trouve que ce serviteur n’était autre que le berger qui avait autrefois exposé Œdipe sur l’ordre de Laïos. Sur ces entrefaites, arrive de Corinthe un messager qui annonce à Œdipe la mort de Polybos (son père adoptif !) et lui demande de bien vouloir retourner avec lui pour régner sur la ville. Œdipe et Jocaste se disent alors que la menace de l’oracle est écartée. Polybos est mort de sa mort naturelle. Reste cependant la seconde partie de la menace divine : Œdipe ne risque-t-il pas l’inceste avec la femme de Polybos ? Pour le rassurer l’envoyé Corinthien lui dit qu’il est un enfant trouvé, et que Polybos n’a jamais été son père. Ainsi se referme le filet sur Œdipe, qui doit se rendre à l’évidence. Le récit qui est fait de la trouvaille de l’enfant ne laisse aucun doute à Jocaste : son propre fils a tué son père, et elle-même a commis l’inceste avec lui. Elle s’enfuit à l’intérieur du palais et se tue. Œdipe se perce alors les yeux avec la broche de Jocaste.

Œdipe victime de l’imprécation qu’il avait prononcée contre le meurtrier de Laïos, avant de savoir qui il était, est banni de la ville et commence une vie errante. Il est accompagné par sa fille Antigone, ses deux fils (Etéocle et Polynice) ayant refusé d’intervenir en sa faveur et ayant pour cette raison été maudits par lui. Après de longs et pénibles voyages, Œdipe parvint en Attique, au bourg de Colone, où il mourut. Un oracle ayant déclaré que le pays où serait la tombe d’Œdipe se trouverait béni par les dieux, Créon et Polynice essayèrent de décider Œdipe, mourant, de revenir à Thèbes. Mais, il avait été accueilli avec Hospitalité par Thèsée, il refusa, et voulut que ses cendres demeurent en Attique.

 

L’histoire d’Œdipe est extrêmement riche d’enseignements.

  • Elle met en lumière un premier problème : celui des rapports du destin et de la liberté. Dans ce cadre précis de pensée, la liberté est illusoire. En voulant échapper à son destin, en fuyant Corinthe et sa famille adoptive, il ne fait que précipiter le cours des évènements : il était condamné à tuer son père et à épouser sa mère. Nous reviendrons sur ce problème dans le cours sur la liberté.
  • Le second problème soulevé par cette tragédie est celui du sujet et de l’identité. Elle pose la question : qui suis-je ? Sur quoi ou sur quels critères reposent notre identité individuelle ? Qu’est-ce qui assure la continuité ou la permanence de notre être ?
  • Enfin ce qui est en jeu dans cette terrifiante histoire d’Œdipe c’est la connaissance que nous avons de nous-mêmes : notre conscience nous apporte-t-elle une connaissance suffisante de nous-mêmes ? Il semblerait en effet que ma conscience comprise comme introspection (littéralement pouvoir de voir ce qui est à l’intérieur du soi) soit la mieux placée pour savoir ce qui se trame ou ce qui se joue à l’intérieur de moi. Cependant ne faut-il pas concéder qu’une grande part des phénomènes psychiques (comme le rêve) échappe à la connaissance que j’ai de moi-même ? Ne convient-il pas alors de reconnaître qu’une large part de notre vie intérieure ou personnelle serait dirigée, contrôlée par des forces inconscientes?

 

 

PREMIERE PARTIE : Définitions du sujet

A/ Le sujet logique et grammatical

« Sujet » vient du latin subjectum ce qui veut dire « ce qui est soumis, subordonné à. » Ainsi le sujet désigne d’abord je sujet grammatical : « sujet-verbe-complément ».

B/Le  Sujet et l’objet

La notion de « sujet » renvoie, dans la philosophie moderne, à ce qui fait la spécificité de l’être humain dans le monde, à son mode d’être ou d’existence. En effet force est de constater que l’homme est « sujet » dans la mesure où il a conscience de lui-même (je sais que je suis là entrain de vous parler) et où cette conscience se manifeste lorsque je suis en mesure de dire « je ». Voir texte de Kant.

Ainsi nous avions opérer une distinction entre « être-là » (mode d’être commun au sujet et à  de l’objet) et « être-présent » (mode d’existence spécifique au sujet, au genre humain).

Cette capacité à dire « je » c’est bien la manière que j’ai de m’affirmer en tant que sujet autrement dit en tant qu’individu au fondement de ses pensées et de ses actions.

En ce sens la notion de sujet présuppose deux concepts : la conscience et la liberté. Je  suis  un sujet dans la mesure où je suis conscient d’exister (ce que cette table a sans doute un peu de mal à faire). Et je suis aussi un sujet dans la mesure où je suis responsable (responsabilité juridique et morale) de mes actes. Je suis un sujet quand je commence à penser par moi-même, quand j’exprime la capacité de faire des choix.

Ainsi nous pouvons distinguer le sujet de l’objet. Ce dernier se caractérise par sa seule « matérialité » (même si l’on peut parler des biens immatériels). Leur caractéristique c’est bien leur absence de conscience ou de libre arbitre. En terme juridique le Code Civil pose bien la distinction entre ces deux ordres de réalité. Ainsi un objet peut être vendu, acheté, échangé. En revanche les personnes –les sujets- doivent en principe échapper à toute forme d’échange marchand à moins de nier purement et simplement l’humanité du sujet en le transformant en « chose » comme c’est le cas dans la pratique de l’esclavage.

Cependant nous pouvons nuancer ce point lorsque l’on considère les « œuvres d’art ». Elles sont bien des choses ou des objets mais dont le statut ontologique est particulier. On peut certes les échanger mais leur valeur dépasse celle des simples objets d’usage…

Autre sujet de discorde entre les philosophes : l’animal. Faut-il considérer qu’il n’est qu’un objet ? Au contraire faut-il accorder aux animaux le même statut que  les personnes ?

En tout cas force est de constater que les animaux ont de plus en plus de droits. D’ailleurs notre Code Civil vient d’évoluer sur ce chapitre…

 

 

C/ Le sujet politique

 

En réalité le sujet politique est historiquement premier. Le sujet c’est celui qui est « assujetti » à la loi, celui qui obéit à la loi. A ce titre on l’oppose au « citoyen » qui se caractérise par sa capacité à élaborer la loi, notamment dans le cadre d’une Assemblée.

Dans une démocratie républicaine, nous sommes à la fois sujets et citoyens. Nous participons (au moins indirectement en France) à l’élaboration de la loi. Et en même temps nous obéissons aux lois que nous nous sommes prescrites. Nous verrons plus tard, avec Rousseau et son Contrat Social, que cela s’appelle la liberté politique.

Deuxième partie : les critères de l’identité

 

A/ L’identité biologique

En effet on pourrait d’abord mettre en avant le fait que notre corps est un individu parfaitement unique dans le règne naturel. Je suis moi dans la mesure où mon individualité ou au moins une partie d’elle est une. Comme le disait Leibniz : “Etre c’est un être”. C’est le concept d’identité numérique : il n’y a pas deux êtres identiques dans la nature. Cela signifie qu’aucun être ne peut être parfaitement semblable à moi. A cet égard, Leibniz raconte une anecdote. Un chevalier propose à une jeune princesse, lors d’une promenade, de trouver deux feuilles parfaitement identiques. Or malgré de diligentes recherches, il ne parvient pas à trouver deux feuilles parfaitement indiscernables. Si l’on transporte ce principe des indiscernables aux êtres humains, alors on saisit qu’aucun autre être humain est parfaitement identique à moi. Même de parfaits jumeaux (monozygotes) sont deux êtres numériquement différents.

Ainsi l’empreinte digitale est le symbole de cette identité biologique. Elle est propre à chaque individu. D’ailleurs la police scientifique utilise les empreintes digitales pour déterminer l’identité d’un individu.

On pourrait ajouter pour étoffer cette piste de réflexion la question du soi biologique. Mon organisme s’est “construit” en suivant les informations contenues dans mon ADN. Je suis moi et donc je ne peux être que moi dans la mesure où les informations contenues dans mon ADN vont déterminer une synthèse des protéines et les étapes du développement de mon corps et faire de lui un individu absolument unique dans la nature.

Un cas-limite vient corroborer cette thèse de l’identité biologique : la greffe d’organes .La greffe d’un organe est une opération extrêmement délicate parce qu’il y a le risque que cet ajout d’un morceau de matière, d’un organe issu d’un autre que moi, soit “rejeté” par mon corps.

Transition : Le clonage paraît mettre en difficulté notre hypothèse puisqu’ il permet de reconstituer un même individu dans ces moindres particules en suivant et en reproduisant les informations contenues dans l’ADN. Autrement dit si je me fais cloner serais-je la même personne ?

 

B/ L’identité spécifique: être soi c’est être un homme.

On peut dire que le soi se comprend comme soi-même ce qui signifie que ce qui peut nous distinguer de tout ce qui existe, des choses naturelles notamment, c’est qu’en tant qu’homme nous nous caractérisons par le rapport à soi compris, comme retour sur soi, comme réflexion, comme conscience.  Je sais quand j’ai mal ou quand je suis joyeux. J’en ai conscience. Nous sommes donc des humains parce que nous avons une conscience. Nous considérons en effet que la vie humaine ne se réduit pas à la vie biologique. Que vaudrait une vie où je serais privée de ma conscience (accident par exemple) ?

Dans son Cours d’esthétique, Hegel distingue deux types de conscience : La conscience théorique et la conscience pratique. C’est le premier sens qui nous importe ici. Citons quelques lignes de ce texte :

“L’homme obtient cette conscience de soi-même de manières différentes : premièrement de manière théorique, dans la mesure où il est nécessairement amené à se rendre intérieurement conscient à lui-même, où il lui faut contempler et se représenter ce qui s’agite dans la poitrine humaine, ce qui s’active en elle et la travaille souterrainement, se contempler et se représenter lui-même de façon générale...”

Cette conscience de soi est une caractéristique essentielle de l’humanité prise dans son ensemble. La nature de l’homme c’est d’avoir la conscience de soi et c’est cela qui fait que nous nous distinguons des autres êtres, des “choses naturelles” qui “sont immédiatement” selon Hegel. Les choses naturelles sont incapables de conscience de soi et donc de dire “je”. pour Hegel comme pour Sartre un peu plus tard, il faut distinguer deux façons d’être ou d’exister : l’en-soi (les choses naturelles) et le pour-soi qui implique le rapport à soi (l’homme)

On le comprend le concept d’identité spécifique permet à l’homme d’avoir un critère d’identification supplémentaire qui rend compte de notre spécificité ( en plus du critère d’identité numérique que possède les choses naturelles.) Je suis parce que je suis un être (identité numérique) et en outre parce que j’ai conscience de moi (identité spécifique).

Transition : Malgré tout, ce critère d’identité spécifique reste encore trop “large” dans la mesure où il me permet de reconnaître un être puis un homme, mais non pas cet homme ou si vous voulez de moi ou de toi. Je suis un homme mais je ne suis pas n’importe qui. Qu’est-ce qui fait donc alors que je suis moi-même et pas un autre et qu’il est impossible que je ne puisse pas être moi-même ? Qu’est-ce que assure la permanence de mon être dans le temps ?

 

C/ L’identité personnelle

 

Le troisième critère d’identification est celui de l’identité personnelle qui s’appuie lui-même sur la mémoire. C’est elle qui assure la continuité de mon identité et qui permet de ne pas me confondre avec quelqu’un d’autre. La référence à John Locke et de son Essai philosophique sur l’entendement humain est essentielle pour comprendre le type absolument unique de relation que nous entretenons avec nous-mêmes. Je suis moi et pas un autre parce que j’ai une histoire singulière que personne d’autre que moi n’a vécue.

A cet égard on pourrait creuser cette idée en recourant à la notion d’identité narrative que l’on trouve chez Paul Ricœur dans un livre intitulé Soi-même comme un autre.

Autre conséquence, c’est le rôle de l’écriture, romanesque notamment, comme moyen de révéler ce que je suis et qui je suis. On peut penser à Marcel Proust et aux trois mille pages de A la recherche du temps perdu

Mémoire (individu) et histoire (collectivité/société)

 

Transition : “Etre soi-même” implique deux notions : la conscience et la liberté. Je suis un sujet parce que je possède une conscience et parce que je suis libre c’est être un sujet qui est l’auteur (libre et responsable) de ses représentations, de ses valeurs, de ces actes. C’est être l’auteur de sa vie si l’on veut . Ce terme d’auteur est intéressant car il rend compte à la fois de la liberté intrinsèque qui préside aux productions qui émanent de lui et aussi du fait qu’il est celui qui écrit, narre, avec des mots ou des symboles sa propre vie et ainsi met en lumière sa singularité, son individualité.

Cependant même si le fait d’être soi-même se donne à nous sous la forme de l’évidence immédiate ou sous la forme indirecte de l‘écriture, n’est-il pas des expériences ou des situations qui font “chavirer” cette certitude ?

 

 

 

 

 Troisième partie : les négations de l’identité

 

Dans ce second moment nous allons nous demander dans quelle mesure il est effectivement possible de “ne pas être soi-même”. Or comment concevoir cette expression ?

Ne  plus être soi, cela consisterait à perdre son identité. Or cette notion a plusieurs significations comme nous l’avons noté dans la première partie : l’identité numérique, l’identité spécifique et l’identité personnelle. On pourrait donc perdre son identité de trois manières différentes.

 

 

            A/ Que peut signifier perdre son identité biologique ?

1/Le supplice

Autre exemple de “pulvérisation” : le supplice de Robert François Damien rapporté par Michel Foucault dans Surveiller et punir . L’idée c’est que Damien a tué son propre père. Or ce crime est le crime suprême dans une royauté. Ce supplice a pour fonction de  donner un exemple au peuple mais  aussi de réaffirmer la puissance royale. Montrer que l’individu n’est rien face à l’omnipotence du roi. Lisons l’acte de condamnation :

 

“faire amende honorable devant la principale porte de l’église de Paris où il devait être mené et conduit dans un tombereau, nu, en chemise, tenant une troche de cire ardente du poids de deux livres, puis, dans le dit tombereau, à la place de Grève, et sur un échafaud qui y sera dressé, tenaillé aux mamelles, bras, cuisses et gras des jambes, sa main droite tenant en icelle le couteau dont il a commis le parricide, brûlée de feu de soufre fondus et ensuite son corps tiré et démembré à quatre chevaux et ses membres et corps consumés au feu, réduits en cendres et ses cendres jetées au vent.”

 

Le pouvoir royal veut la dislocation savante et patiente du corps de Damien. Le supplice a lieu en 1757, devant la principale de l’Eglise de Paris. On peut lire la relation –La Gazette d’Amsterdam– qui a été faite de cet écartèlement :

 

“Enfin on l’écartela. Cette dernière opération fut  très longue, parce que les chevaux dont se servait n’étaient pas accoutumés à tirer; en sorte qu’au lieu de quatre, il en fallut mettre six; et cela ne suffisant pas encore, on fut obligé pour démembrer les cuisses du malheureux, de lui couper les nerfs et de lui hacher les jointures… Les excessives douleurs lui faisaient pousser d’horribles cris…

 

                2/Une logique de l’extermination.

Cette piste nous oblige à nous demander à partir de quel moment et dans quelle situation je ne suis plus un être : amputation, dislocation, pulvérisation c‘est-à-dire toutes les mille et une manières de faire “disparaître” un être. La question n‘est pas simple…. par exemple, vous pouvez lire les cent dernières pages du roman de Robert Merle La mort est mon métier, qui narre la vie de Rudolf Lang,  organisateur en chef désigné par Hitler et Himmler pour mettre en place le “Konzentration Lager”, d’Auschwitz-Birkenau… Or sur ordre d’Hitler, ce camp doit devenir un camp d’extermination. Or le premier problème qui se pose à Rudoph Lang est le suivant : comment optimiser l’élimination physique des juifs déportés ? Comment en tuer le plus possible et le plus rapidement possible ? Le second problème : comment faire disparaître tous ces corps morts ? Comment effacer toutes les traces pour empêcher qu’on ne reconnaisse (savoir qui est qui…) les victimes ? (problème qui se pose à tous les génocidaires: faire croire aux autres qu’il ne s’est rien passé) L’enterrement dans des fosses communes fut la première solution adoptée. Or le rythme industriel des camps de la mort va rapidement montrer les limites de cette solution. En outre la nouvelle solution doit faire disparaître les individus… La solution : les fours crématoires. Réduire les corps en cendres. Leur ôter leur… identité numérique : faire retourner leur être dans le néant.

 

Pour récapituler, dans les deux cas on retrouve cette même volonté de “dissoudre” l’identité numérique/biologique d’individus. Ne plus permettre à un individu d’être un individu; le faire disparaître définitivement. Vous comprenez que l’on peut ne pas être soi selon une perspective. L’expression  “solution finale” rend bien compte du caractère radicale de l’altération (ce qui signifie rendre autre ).

            B/ Ne pas être soi, c’est perdre son identité spécifique.

Que peut signifier “perdre son identité spécifique”? Ce serait perdre ce qui fait notre spécificité, donc les caractéristiques essentielles qui nous permettent de nous réunir dans une même catégorie d‘êtres, qui font que nous sommes semblables, que nous faisons partie de la même humanité.

Or cette spécificité, avons-nous vu, est contenue dans le concept “d’humanité”. Je suis moi parce que je suis un homme, et donc pas tout à fait un animal ou une table…. Nous avons vu que cette nature de l’homme comprend l’idée d’un pensée ou d’une conscience qui nous distingue des “choses naturelles“ comme le note Hegel dans le texte cité ci-dessus.

Dès lors la question devient : ne pas être soi-même ce serait perdre sa conscience. Ce serait passer du statut d’homme et de sujet au statut de chose ou d’objet. Dès lors que mon humanité est niée, je deviens une chose au même titre que cette table en face de moi par exemple. Différentes possibilités s’offrent à nous pour traiter cet aspect de la question.

Ne pas être soi-même, ce serait ne plus être conscient et perdre sa liberté de pensée ou d’agir. Or comment se peut-il faire que je puisse perdre “le contrôle” de mes actes ou de mes idées, de mes paroles ?

 

 

A/ Hypothèse 1: Ne pas être soi-même, serait-ce subir la contrainte d’une force qui s’impose à moi de l’extérieur ?

Cela signifie que je ne suis pas moi-même lorsqu’ une cause extérieure m’impose sa loi, sa logique.

 

1/ De  l’inspiration poétique. A cet égard on peut évoquer le cas du génie dans l’art et le problème de la création artistique. Comment ne pas être vivement surpris ou étonné, voire “sidéré” par la puissance créatrice de certains individus ? Or on pourrait s’interroger sur l’origine de cette faculté ou plutôt de ce don.  Pour Platon dans un court dialogue qui s’intitule le Phèdre, il explique que l’artiste ou le poète, lorsqu’ils produisent leur œuvre, ne “sont plus eux-mêmes”. Pourquoi ? Il compare l’inspiration poétique à une forme possible de possession.

 

“La troisième forme de possession ou de folie est celle qui vient des Muses. Lorsqu’elle saisit une âme tendre et vierge, qu’elle l’éveille et qu’elle la plonge dans une transe bachique qui s’exprime sous forme d’odes et de poésies de toutes sortes, elle fait l’éducation de la postérité en glorifiant les exploits des anciens.

 

Pour expliquer cette citation, nous dirons d’abord que le poète est directement “inspirée”par les Muses qui sont des divinités. L’inspiration n’est donc pas liée à un don ou à une faculté interne au poète lui-même. On pourrait dire que le poète c’est celui qui est instrumentalisé par les divinités. Sa pensée, sa liberté, n’ont aucune influence sur son oeuvre artistique dont les formes et le contenu sont comme dictées ou imposés de l’extérieur. Le mot “transe” rend compte de ce passage ou de cette altération (devenir autre…) que subit l’âme du poète.

En outre, le poète est aussi un médiateur ou un intermédiaire entre les dieux et les hommes. Il assure la communication avec la transcendance. Pourquoi cette médiation ? En vue de l’éducation des générations futures. Le poète se doit de rappeler les exploits passés. Il lutte activement contre l’oubli et tâche, par ces œuvres d’immortaliser les faits et gestes des héros grecs. En effet, l’éducation se comprend comme l’apprentissage de ce qui fut avant moi (langage, valeurs, comportements…). Elle est une transmission de la tradition. Or les jeunes grecs apprenaient le grec et la culture grecque en lisant l’un des grands poètes de l’antiquité: Homère. L’Iliade et l’Odyssée  rendent compte de faits mémorables : la colère d’Achille et la guerre de Troie pour le premier; le retour à Ithaque d’Ulysse pour le second. C’est la lecture (et la relecture…. jusqu’à savoir par cœur des pans entiers de ces textes…) de ces œuvres qui fournissaient les fondements d’une culture aux jeunes gens nobles de la cité grecque. De même l’art a une double fonction : religieuse (relier les hommes et les dieux); sociale (l’artiste est un éducateur qui permet l’intégration des nouveaux venus au sein d’une société)

Pour récapituler, le poète est un instrument, un médiateur et un éducateur. Pour ce qui nous concerne c’est sur l’instrumentalisation qu’il faut mettre en avant.

2/ De  l’extase du mystique à la possession démoniaque. Thérèse D’Avila… Après le champ artistique on peut évoquer deux expériences qui ont trait à la vie religieuse et au rapport que l‘on peut entretenir avec Dieu ou  avec le diable.

3/ Nous pouvons être déterminés par des causes sociales : voir cours sur l’inconscient –l’inconscient social. La notion de fait social chez Emile Durkheim.

4/ Nous sommes déterminés par des causes naturelles : cours sur la liberté. Spinoza

Dans tous les cas nous avons une négation de la liberté dans le déterminisme et donc une négation du sujet.

 

B/ Hypothèse 2 : Ne pas être soi-même, ne serait-ce pas plutôt lorsque l’on subit la contrainte d’une force intérieure ?

1/ Première piste : l’aliénation mentale. Le fou…

2/ Seconde piste : l’inconscient psychique tel qu’on le trouve thématisé chez Sigmund Freud. Comme le souligne le psychanalyste viennois dans son Introduction à la psychanalyse (1916) – texte p. 74-. L’humanité a subit une triple blessure au cours des trois deniers siècles.

L’humiliation a commencé avec l’émergence au cours du 16ème de l’hypothèse héliocentriste (Copernic, Galilée) qui dit que la terre tourne autour du soleil et non l’inverse comme le pensait le géocentrisme (Aristote puis le judéo-christianisme). L’humiliation vient du fait que les hommes ne peuvent plus se considérer comme le centre de la Création.

La terre est une planète  (mot qui signifie “astre errant”) comme les autres. La seconde blessure a été infligée par la théorie évolutionniste de Charles Darwin (L’origine des espèces) qui soutient que l’homme descend de l’animal. Nous ne descendons pas de Dieu mais plutôt du singe. L’homme est un animal. Enfin :

“Un troisième démenti sera infligé à la mégalomanie humaine par la recherche psychologique de nos jours qui se propose de montrer au moi qu’il n’est seulement pas maître dans sa propre maison, qu’il en est réduit à se contenter de renseignements  rares et fragmentaires sur ce qui se passe, en dehors de sa conscience, dans sa vie psychique.”

Comme on le sait maintenant, la découverte de Freud c’est que notre vie psychique, intérieure est pour une majeure partie inconsciente donc inaccessible pour nous. Finalement, cela signifie qu’une bonne part de ma vie psychique m’échappe complètement, d’une part parce que je ne peux pas la connaître. Je n’ai pas de sensation ou d’idée précise de ce qu’est mon inconscient. Et d’autre, part, je ne contrôle pas cet inconscient. C’est plutôt mon inconscient qui détermine ma vie consciente, donc mes pensées, mes paroles, mes décisions, mes choix, mes actes…

3/ Troisième piste : la passion. Ce terme en usage au 17ème siècle (cf. Le titre d’un des derniers livres de Descartes –Des passions de l’âme). Qui n’a pas subit l’empire d’une passion ? Qui sous le coup de la colère ou d’une excessive jalousie n’a t’il pas regretté ce qu’il avait dit ou fait ?

Dans la passion, je perds le contrôle de mes actes… La littérature offre une multitude de « héros » qui perdent le contrôle en raison de leurs passions.

 

Transition : Cependant, on peut insister sur le fait que  les deux hypothèses évoquées dans cette partie ont en commun d’affirmer que le sujet subit une contrainte qu’elle soit interne ou externe. Il est donc passif. Je ne suis plus moi-même, provisoirement ou pour toujours, involontairement. Dans tous les cas, il y a une réduction ou une négation de l’humanité du sujet. Il perd sa conscience et sa liberté donc la maîtrise de soi.

 

            C/ Ne pas être soi-même, c’est perdre son identité personnelle

 

Nous avons vu que cette identité personnelle trouve son fondement dans la mémoire. Les interruptions /altérations de cette mémoire sont donc des manières de “ne pas/plus être soi-même” au sens où je suis tel et tel individu, avec telle histoire, tels souvenirs…

Concernant l’identité narrative on pourrait aussi évoquer le cas de la négation de cette identité dans certains Etats totalitaires. Nous pourrions nous appuyer sur le roman de G. Orwell, 1984, dans lequel il décrit une société sous l’emprise exclusive de Big Brother. Ce qui nous importe c’est que cet Etat a créé une institution ou plutôt un ministère de la vérité qui est en réalité un organe du pouvoir qui a pour tâche de réécrire l’histoire selon les décisions du Parti. Par exemple, lorsque un membre est éliminé, ce ministère doit éliminer toutes les traces : photos, articles de presse, enregistrements, enfin tout ce qui peut porter témoignage de l‘existence de cet individu.

L’”identité narrative” d’une société, c’est-à-dire le récit qu’elle peut se donner de son propre passé et qui permet, si ce récit est sincère, véridique, de fixer et de cerner l’identité personnelle ou collective d‘un individu ou d‘une communauté, peut donc être créée de toute pièce. Elle peut être inauthentique, fausse, car réécrite, ou occultée. Pour revenir sur le camp d’extermination, l’élimination physique devait rester un secret absolu. Il arrivait même que les femmes des officiers qui dirigeaient ces camps et qui vivaient confortablement dans les environs du camp ne fussent aucunement au courant de ce qui pouvait se passer à l’intérieur. On peut lire le texte 7p. 245-246,  texte du romancier Milan Kundera qui traite de cette “réécriture“ de l‘histoire.

 

 

 

           

 

Quatrième partie : La volonté de ne pas être soi-même

 

                L’hypothèse que nous allons développer dans cette partie c’est qu’au lieu de subir le fait de ne pas être moi-même, je peux librement et consciemment vouloir ne plus être moi-même.

            A / Les masques

Je peux d’abord vouloir ne pas montrer aux autres ce que j’ai dans la tête. Par exemple je souhaite cacher mes projets. Je vais donc me montrer, parler, agir, être en résumé, autre extérieurement que ce que je suis ou que ce que je pense intérieurement.

1/ Le libertin : Don Juan ou Valmont font croire aux femmes qu’ils veulent séduire ou posséder qu’ils les aiment ou qu’ils vont se marier avec. C’est ce qu’ils montrent extérieurement. Intérieurement ils veulent jouir de leurs “victimes” et une fois qu’ils ont couché avec, les quitter sans demander leur reste.

2/ Le courtisan. C’est celui qui vit dans une cour. Or la principale qualité du courtisan, c’est la prudence ce qui signifie la capacité d’adopter l’attitude et les manières propices qui d’abord vont vous permettre de survivre en société puis ensuite éventuellement à favoriser vos plans ou vos ambitions personnelles. C’est le jésuite espagnol Baltasar Gracian (il est né 1601 dans la province de Saragosse en Espagne…) qui va écrire et réfléchir sur cette question. On retiendra deux titres : L’homme de cour, et L’art de la prudence. Ces deux livres sont composés d’aphorismes. Par exemple, l’aphorisme 3 de l’homme de cour :

Ne se point ouvrir, ni déclarer.

                L’admiration que l’on a pour la nouveauté est ce qui fait estimer les succès. Il n’y a point d’utilité ni de plaisir, à jouer à jeu découvert. De ne pas se déclarer incontinent, c’est le moyen de tenir les esprits en suspens, surtout dans les choses importantes, qui font l’objet de l’attente universelle. Cela fait croire qu’il y a du mystère en tout, et le secret excite la vénération. Dans la manière de s’expliquer, on doit éviter de parler trop clairement; et dans la conversation, il ne faut pas toujours parler à cœur ouvert. Le silence est le sanctuaire de la prudence…”

 

3/ Le prince. C’est chez Nicolas Machiavel que cette idée va être développée. Le prince doit utiliser la duplicité pour asseoir son pouvoir et renforcer sa souveraineté. Dans le chapitre 18 du  Prince, Machiavel explique que la ruse et la dissimulation sont préférables à la loyauté et à l’honnêteté dans le cours de l’action politique :

“Combien il est louable, pour un prince, de garder sa foi et de vivre avec intégrité et non avec ruse, chacun l’entend; néanmoins, on voit par expérience, de notre temps, que ces princes ont fait de grandes choses qui ont tenu compte de leur foi et qui ont su, par la ruse, circonvenir les esprits des hommes et à la fin ils l’ont emporté sur ceux qui se sont fondés sur la loyauté… De ce fait un homme prudent ne peut, ni ne doit, observer sa foi s‘il lui est nuisible de l‘observer et si sont éteintes les raisons qui la lui firent promettre.” Il faut donc pour le prince “être un grand simulateur et dissimulateur…”.

La ruse est une arme efficace en politique. Ne pas montrer qui l’on est au-dedans de soi. Cacher ses projets et ses intentions. Ne pas être soi, ce qui signifie ne pas être sincère et honnête. Tout au plus le paraître. Au besoin ne pas tenir ses promesses. Mentir si cela est nécessaire. C’est le secret du bon politique. A cet égard, Machiavel note dans la suite du texte que le prince doit savoir être un homme en gouvernant avec des lois et une justice. Mais il doit aussi savoir faire la bête (eh oui il est encore question d’animaux!) et gouverner en utilisant soit la force et la cruauté (le lion) soit la ruse (le renard).

 

Transition : Mais on peut aussi montrer les limites des exemples soulevées plus haut. Car en réalité, dans tous les cas, je reste en quelque sorte moi-même dans la dissimulation ou le mensonge. En son for intérieur, le prince sait bien qu’il ne tiendra pas la promesse qu’il est en train de faire. Il a donc une conscience aigue de ces actes et de ces paroles. Donc chez lui ce qui devient “autre” ce n’est pas son être ou son identité personnelle mais son paraître. Il joue avec ou se sert des apparences. Dès lors, il convient de nous reposer la question et d’apporter si cela est possible bien entendu : Puis-je ne pas être moi-même volontairement ?

 

            B/ L’être et le néant

Dans cette partie, il va s’agir de mettre en avant une thèse que l’on trouve chez J. J. Rousseau et chez Sartre. C’est l’idée que l’homme n’a pas “d’être” au sens propre du terme. Une chose qui “est”, comme une chose naturelle, ne peut pas être autrement qu’elle n’est. Elle est en quelque sorte « enfermée » dans son être ou plutôt dans ce que nous pourrions appeler son essence ou sa nature.

Or comme le dit Rousseau, la nature de l’homme, c’est de ne pas avoir de nature. Cela signifie que l’être ou l’existence de l’homme n’est pas donné une fois pour toutes. Au contraire, si je prends la graine d’un arbre, celle-ci comprend en elle l”essence” de l’arbre à venir. La graine contient, en germe, toutes les étapes du développement futur et elle n’est libre de modifier ce développement. La seule chose qui puisse faire devenir autre, cet arbre, ce sont des causes extérieures.

Pour l’homme les choses sont différentes. Ma vie ne se réduit pas à ce qui relève de mon essence ou de ma nature ou de mon être. Ma vie dépend bien plus fondamentalement de ma liberté et de ma capacité à faire des choix et des projets. Ces derniers vont orienter et changer mon existence d’une manière imprévisible du point de vue de l’essence.  C’est cette liberté, cette faculté de se projeter dans le futur, cette manière de me trouver insatisfait du présent et donc de mon être qui m’invitent à toujours me dépasser moi-même.  Ce qui signifie à ne pas me satisfaire de ce que je suis à présent  et donc à chercher à devenir un autre, à ne pas être moi-même. C’est le fondement de mon humanité. Si j’étais une chose ou un animal, je n’aurais pas la liberté d’être un autre. Pour la chose naturelle, l’essence conditionne entièrement l’existence. Pour l’homme, c’est exactement le contraire : l’existence précède l’essence.

C’est un dans L’existentialisme est un humanisme que Sartre va résumer cette thèse essentielle. Il convient de citer longuement ce texte fondamental :

 

Qu’est-ce que signifie ici que l’existence précède l’essence? Cela signifie que l’homme existe d’abord, se rencontre, surgit dans le monde, et qu’il se définit après. L’homme tel que le conçoit l’existentialiste, s’il n’est pas définissable, c’est qu’il n’est d’abord rien. Il ne sera qu’ensuite, et il sera tel qu’il se sera fait. Ainsi, il n’y a pas de nature humaine, puisqu’il n’y a pas de Dieu pour la concevoir. L’homme est seulement, non seulement tel qu’il se conçoit, mais tel qu’il se veut, et comme il se conçoit après l’existence, comme il se veut après cet élan vers l’existence; l’homme n’est rien d’autre que ce qu’il se fait; Tel est le premier principe de l’existentialisme. C’est aussi ce qu’on appelle la subjectivité, et que l’on nous reproche sous ce nom même. Mais que voulons-nous dire par là, sinon que l’homme a une plus grande dignité que la pierre ou la table ? Car nous voulons dire que l’homme existe d’abord, c’est-à-dire que l’homme est d’abord ce qui se jette vers un avenir, et ce qui est conscient de se projeter dans l’avenir. L’homme est d’abord un projet qui se vit subjectivement, au lieu d’être une mousse, une pourriture ou un chou-fleur; rien n’existe préalablement à ce projet;  rien n’est au ciel intelligible, et l’homme sera d’abord ce qu’il aura projeté d’être…”