La justice et le droit

LA JUSTICE ET LE DROIT

 

 

 

INTRODUCTION

 

Le mot « droit » a plusieurs sens mais renvoie toujours à un système de règles appliqué à l’ensemble d’une société, que celle-ci rassemble des individus, des collectivités, ou des Etats. Lorsqu’un pays n’a plus de lois ou de droit on parle d’état de nature. Autrement dit d’anarchie. Dans cet état, on assisterait à une guerre de tous contre tous. Les lois nous permettent donc de mieux vivre en communauté, de vivre en sécurité. Lorsque cette sécurité n’est plus assurée on parle de « zone de non-droit ».

Le droit se distingue des mœurs (les habitudes collectives) et de la morale, qui, en dernier ressort, renvoie chacun à sa propre conscience du bien et du mal.

La diversité des sens du mot « droit » vient de la nature de ces règles, de leur champ d’application et de ce qu’elles autorisent ou prescrivent.

On distinguera ainsi :

  • le droit civil qui régit les relations entre les membres d’une collectivité. Il garantit à toutes les personnes le respect de certaines règles au sujet des échanges économiques, des relations familiales, des relations matrimoniales…
  • les droits civiques garantissent à chacun des individus l’exercice de sa citoyenneté. Ex : le droit de vote pour les femmes.
  • Le droit administratif règle le fonctionnement des administrations et des personnes privées.
  • Le droit pénal impose le respect des lois.

 

Tous ces droits supposent un système de normes encore plus fondamentales : le droit constitutionnel qui permet de dire quand une loi est juste ou arbitraire.

 

Enfin l’exercice du droit renvoie à des institutions :

  • le pouvoir législatif qui décide des lois
  • le pouvoir exécutif qui garantit leur application
  • le pouvoir judiciaire qui applique les lois aux faits particuliers.

 

L’ensemble de ces lois et de ces droits définit ce qu’on appelle des droits subjectifs ( ce à quoi chaque sujet a droit) et forme le droit positif ( cad le système des lois telles qu’elles existent dans une culture donnée à un moment donné.)

 

Le mot « justice » de son côté, est ambigu : il peut désigner le simple respect des lois et leur application, la légalité. En ce sens la justice c’est l’institution qui applique les lois. Ce qui est juste, c’est ce qui est légal.

Mais la « justice » renvoie aussi à la morale, à ce qui est juste en soi, à ce qui est légitime.  Nous nous demanderons dans quelle mesure peut-il y avoir des lois (censées incarnées la justice) que l’on peut qualifier d’injustes ?

 

 

 

 

 

 

 

Première partie : Justice et conscience

 

Je souhaiterais partir d’un curieux paradoxe. Nous avons tous un sentiment et une connaissance (confuse) de ce qui est juste et injuste comme en témoignent certaines situations quotidiennes. Nous sommes le plus souvent scandalisés par l’injustice sous toutes ces formes.

Cependant, nous avons une propension (un plaisir ?) à commettre des injustices lorsque l’occasion nous en est donnée.

 

A/ Le sentiment d’injustice

 

Le sentiment d’injustice est une donnée importante de l’expérience humaine. Chacun d’entre nous a éprouvé ce sentiment dès son plus jeune âge en étant confronté à des situations difficiles parfois intolérables. Lorsque les informations évoquent la faim dans le monde, la guerre, la condition des femmes dans certains pays, nous ressentons l’injustice comme une douleur, parfois une déchirure intérieure. Nous voudrions réparer les torts subis.

On pourrait donc souligner le fait que nous soyons tous dotés d’une sorte de sentiment ou de conscience morale et interne qui nous permettrait de juger une situation injuste.

Par exemple, en observant des enfants joués, ceux-ci sont souvent très sensibles à la triche. Celui qui triche c’est celui qui ne respecte pas la règle ou la loi du jeu. Le tricheur commet une injustice en se mettant hors la loi et en ne respectant pas l’égalité de tous les joueurs devant la loi. Bien entendu le tricheur fait tout pour cacher son acte aux autres et espère ne jamais être démasqué.

De même, toute inégalité n’est pas injuste. Certaines obéissent à une règle de proportionnalité. Nous ne sommes pas choqués que certains aient un salaire supérieur à d’autres, mais le cas de « parachutes dorés » nous indigne. L’injustice est donc synonyme de disproportion ou d’une différence que rien ne vient fonder. On parle alors de discrimination. Lorsqu’un emploi est refusé à une personne sur la seule base de son accent ou de son nom de famille, nous percevons nettement l’existence d’une injustice quelles que soient nos connaissances en matière juridique.

La discrimination peut aussi être positive en ce sens que l’on peut dans certaines circonstances donner un ou des avantages à un groupe : exemples concours Science Po.

Ces situations ont été résumées et éclairées par Paul Ricœur, qui distingue trois cas fondamentaux :

–   Les partages inégaux que nous jugeons inacceptables : l’injustice concerne un mode de distribution ou de répartition

  • Les punitions ou récompenses excessives : l’injustice concerne la rétribution.
  • Les promesses non-tenues : l’injustice concerne la trahison de la confiance accordée à autrui.

 

 

B/ L’anneau de Gygès

 

Nous semblons tous pourvus d’un sentiment de ce qui est juste ou de ce qui est injuste. Mais dans le même temps, si nous étions dans la situation de commettre une injustice et d’être certain de ne jamais être démasqué, combien résisterait à la tentation ? C’est ce que se demande Platon dans la République, où il raconte l’histoire d’un berger nommé Gygès qui trouve par hasard une bague qui donne le don d’invisibilité. Celui-ci va alors commettre de très grands crimes en utilisant les ressources de sa bague. Que ferions-nous donc si nous avions une bague qui rend invisible ? Serions-nous capables de résister à l’injustice ?

 

 

L’histoire de ce qu’il advint autrefois à Gygès, berger au service du roi de Lydie, après d’étranges évènements retrouvé en possessions d’une bague, il se rend à l’assemblée des pâtres qui est organisée chaque mois et là, s’aperçoit que cette bague rend invisible celui qui la porte : il suffit de la retourner à  l’intérieur de la main. Alors qu’il s’est assuré de l’infaillibilité du procédé, il s’introduit auprès du roi en séduit l’épouse puis avec l’aide de celle-ci, le tue et s’empare du pouvoir. Ce récit est intéressant par ce qu’il donne à penser. Gygès ne relève plus que de lui-même. Son invisibilité lui assure l’impunité, car il n’a plus de comptes à rendre à personne. Il peut faire tout ce que bon lui semble que ces actes soient légaux ou illégaux.

 

Le problème qui se pose à nous est le suivant : que ferions-nous si nous possédions à notre tour une telle bague ? Profiterions-nous de cette aubaine pour voler, tuer, violer, nous emparer de tout ce qui plaît et ainsi satisfaire tous nos désirs ?

Ici s’affrontent au final deux conceptions de l’homme.

Soit comme Gygès on considère  que l’homme est naturellement méchant (absence de moralité) et que seules des lois et des juges pourront contenir cette avidité et permettre une coexistence des hommes entre eux. Référence Machiavel, Thomas Hobbes.

Soit on considère que l’homme est doté d’une conscience morale, d’une connaissance intime de ce qui est bien et de ce qui est mal et que cela l’empêcherait de commettre des injustices à l’aide de cette bague. Référence Rousseau et le sentiment de la pitié comme signe de la présence d’une conscience morale. (Cf. Cours sur l’Etat et plus précisément ce que l’on appelle « l’état de nature ».)

 

C/ Arbitraire et illusions de la conscience

 

Ce qui est en question, en définitive, c’est la confiance qu’il est raisonnable d’accorder à ce sentiment du juste et de l’injuste. Cette « conscience » est souvent arbitraire car dominée par la passion/les émotions. Dès que la vengeance, l’intérêt ou la colère règnent en maîtres, la référence à la justice n’est plus qu’un masque et une excuse.

Les maximes de La Rochefoucauld fournissent de la chose une expression désabusée, voire cynique. Il voit dans toutes les vertus –et notamment celle de justice- des vices cachés ou une expression de notre amour-propre.

La conscience apparaît alors non comme la juste conseillère qu’on aime y voir, mais comme une instance spontanément illusoire et pour laquelle la lucidité ne peut être qu’une conquête. Nous serions tous au final des égoïstes calculateurs qui ne voudraient pas subir l’injustice.

Il convient de reconnaître l’absence de fiabilité, d’impartialité, de ce sentiment interne de juste ou d’injuste. Ce sentiment est subjectif donc illusoire et partial. Il n’est que d’observer un procès. Le présumé coupable considère toujours la peine qu’il risque trop importante, trop injuste. Il a une tendance irrépressible à minimiser les conséquences de ces actes. Alors qu’au contraire la victime estime que  la peine est toujours trop faible au regard des torts, des douleurs subis.

Ce constat est d’autant plus urgent que lorsque l’occasion se présente nous n’avons souvent aucun scrupule à commettre l’injustice.

 

Le problème reste entier : comment déterminer ce qui est juste et ce qui est injuste ? Comment ensuite peut-on rendre justice sans tomber dans les illusions de la conscience  morale ?

 

 

 

 

Deuxième partie : Justice et légalité

 

Plutôt que de s’en remettre à la vengeance, on va rendre la justice en recourant à une institution judiciaire.

 

A/ De la double finalité de l’institution judiciaire

 

La décision judiciaire s’origine dans le conflit. C’est parce que les hommes ont des intérêts, des buts, des aspirations et des pratiques qui divergent voire qui s’opposent que le champ social est en proie à des soubresauts et des violences.

La justice comme institution a pour caractéristique de réguler ces violences, ces « irrégularités » qui traversent la société. A cet égard Paul Ricœur dans un article intitulé « La prise de décision dans l’acte médical et dans l’acte judiciaire » nous explique que la justice a une double finalité : une finalité courte et une finalité longue :

« Si la finalité courte est de trancher un conflit, la finalité longue, n’est-elle pas de rétablir le lien social, de mettre fin au conflit, d’instaurer la paix ? Mais alors c’est le jugement médical qui éclaire le jugement judiciaire : tout l’appareil juridique apparaît comme une vaste entreprise de soins des maladies sociales, dans le respect de la différence des rôles. »

La justice se doit donc de mettre fin  aux conflits dans la sentence du juge qui tranche en toute impartialité ; et à plus long terme guérir les maladies sociales.

Cependant cette détermination des fins ne nous éclaire pas véritablement sur la dynamique qui est à l’œuvre dans la décision de justice.

Comment s’opère cette décision ? Quelles sont les modalités d’application d’une loi ? Que décider lorsqu’un cas n’est subsumé par aucune loi ?

 

B/ Nécessité de la loi

 

Dès lors pour échapper aux incertitudes du sentiment subjectif que nous avons de ce qui est juste, on peut opposer l’impartialité de l’institution-justice, qui permet d’asseoir sur une loi, la décision d’un juge. Ce qui est juste, c’est alors ce qui est conforme à un droit, tel qu’il est définit par la loi. La légalité c’est ce qui est conforme aux lois. Ce qui est juste c’est ce qui est légal.

Le juste exercice du droit conduit à mettre en relation des normes ou lois avec une réalité particulière, diverse, changeante.

Le cas de la vengeance illustre la nécessité de recourir à la loi : se venger, c’est opposer sa position particulière, ses passions (colère ou envie…), son sentiment de la justice à celui qui nous a offensé. C’est donc refuser de s’en remettre à la loi de tous, pour imposer « sa propre loi ». C’est nier le droit et la justice : si je décide de ce que mérite celui qui m’a cambriolé ou agressé il ne sera pas jugé équitablement – c’est pourquoi, par exemple, on condamne ceux qui équipent de pièges leurs propriétés, se faisant juges à la place des juges. Et pourtant, celui qui agit ainsi a la conviction d’être « dans son droit » tout autant que celui voudra à son tour se venger.

L’exemple de la légitime-défense.

 

Le recours à la loi exige donc un point de vue supérieur à celui de l’individu pour juger des situations particulières. Il faut recourir à une tierce personne pour trancher le litige et établir les responsabilités. D’un point de vue pratique quand il y a litige, les hommes sont incapables de se mettre d’accord et recourent à l’institution judiciaire. On s’en remet à la loi et au juge qui applique la loi pour que soit dit ce qui doit revenir à chacun.

C’est pourquoi l’exercice de la justice passe toujours par un jugement : le juge est celui qui, face à un cas particulier, applique une loi générale qui ne visait personne nommément quand elle a été instituée. Loin de s’appliquer à la lettre, le juge veille au respect de l’esprit dans lequel elle a été établie, afin de corriger les effets injustes d’une application aveugle de la loi.

 

Une telle recherche d’équilibre et d’équité peut conduire à considérer que la justice n’est pas nécessairement l’égalité parfaite : si l’équité consiste parfois à donner à chacun la même chose, elle revient aussi à distribuer des droits proportionnels aux mérites ou aux besoins de chacun.

 

Préalablement à cette décision de justice, il faut que la loi ait été rédigée et qu’elle soit ensuite connue de tous. La loi est une règle instaurée par une institution  (roi, parlement…) destinée à dire ce qui est juste et ce qui est injuste. Les lois expriment dans une forme écrite l’ensemble de ce qui est obligatoire, interdit ou autorisé. Elles constituent un système articulé dans des codes qui essaient de faire prévaloir des valeurs de justice et d’égalité.Outre la clarté de la loi il faut l’impartialité dans son application. La loi permet de substituer l’unité à la multiplicité des évaluations subjectives du juste. A l’impersonnalité de la loi, à l’égalité de tous devant la loi, il faut aussi la neutralité du juge dans ses décisions.

Dans nos sociétés la justice légale n’a pas la rapidité et la partialité d’un sentiment. Elle est plus réfléchie et plus rationnelle. Elle est cette voie « longue » et procédurale alors que le sentiment s’enflamme vite à la vue de l’injustice. Toutefois cette organisation est rendue nécessaire par la fonction du droit. Celui-ci se définit par l’ensemble des lois positives, c’est-à-dire des mesures ou des dispositions générales qu’un Etat impose pour régner un ordre commun. Le droit est dit alors objectif car il apparaît dans sa dimension contraignante à l’égard des désirs individuels.

 

 

Par exemple le problème des sans-abri : mon sentiment individuel me dit que cette situation est injuste. Je peux aussi juger « juste » les occupations d’immeubles (squat). Mais la loi prend davantage de recul et prend aussi en considération les droits du propriétaire. Le droit reconnaît la propriété privée comme un droit fondamental. Légaliser une occupation reviendrait à dire que cet acte a une portée générale, donc qu’il peut être répété. Or ne serait-ce pas une injustice envers tous ceux qui ont acquis leur bien par le travail ?

 

C/ Le juge

 

1/Rendre la justice  se comprend ici comme application de la loi dans la justice pénale telle qu’elle est exprimée dans le Code (civil, pénal…) à un cas particulier. Or toute la difficulté consiste dans la coïncidence ou non de la généralité de la loi et de la particularité du fait. Rendre la justice consiste alors en un acte de jugement c’est-à-dire de subsomption du cas particulier sous la loi générale.

Cette dynamique de subsomption requiert un troisième terme, un intermédiaire, un médiateur. Apparaît alors la figure du juge et de la vertu qui le caractérise l’Equité. Cette fonction est thématisée par Aristote dans le livre V de l’Ethique à Nicomaque. Ainsi il note que :

« Ce qui fait la difficulté, c’est que l’équitable, tout en étant juste, n’est pas juste selon la loi, mais un correctif de la justice légale. La raison en est que la loi est toujours quelque chose de général, et qu’il y a des cas d’espèce pour lesquels il n’est pas possible de poser un énoncé général qui s’y applique avec rectitude (…). Telle est la nature de l’équitable : c’est d’être un correctif de la loi, là où la loi a manqué de statuer à cause de sa généralité. »

 

2/ Mais le juge comme homme équitable tombe parfois sur des cas qui ne rentrent sous aucune loi existante. Le juge doit alors légiférer. La jurisprudence.

Ainsi quand « survient un cas en dehors de la règle générale, on est en droit, là où le législateur a omis de prévoir le cas et a péché par excès de simplification, de corriger l’omission et de se faire l’interprète de ce qu’eût dit le législateur lui-même… »

A ce titre, le juge est un homme prudent, du grec phronimos. Il est celui qui prend en compte les cas singuliers sans avoir de normes ou de lois préexistantes. Il est lui-même la norme qui va pouvoir rendre sa décision de justice et prendre en charge le cas particulier. Il devient celui qui dit le juste.

 

3/ L’équitable (le juge) est donc supérieur à ce qui est juste (la loi). Ce qui implique qu’il peut juger de la justice ou de l’injustice d’une loi. Le juge devient donc un critère normatif qui permet de rendre la justice même si la loi est injustice. On doit donc ici séparer la Loi de la Justice, le légal du juste. Toute la justice ne se réduit pas au légal, aux lois.

 

Récapitulons :

Nous avons d’abord montré le rapport parfois inadéquat de la loi au cas particulier qui nécessite la médiation du juge équitable. Rendre la justice c’est donc interpréter correctement la loi.

Mais rendre la justice c’est aussi remonter en amont de la loi elle-même et traiter du problème de la loi injuste. Mais alors soit il faut renvoyer à une instance supérieure (DIEU ou la conscience morale) pour pouvoir juger une loi comme injuste ; soit il faut recourir comme le fait Aristote à l’existence de l’homme équitable comme fondement ou comme critère normatif de la valeur de la loi.

Cependant si rendre la justice c’est appliquer la loi, le juge ne paraît pas être la seule médiation possible.

 

D/ Le jury

 

On retrouve cette tension entre le fondement de la loi et l’application de la loi avec le jury.

D’une part chez Rousseau Du contrat social (II, 6), la Volonté Générale est la source de la loi. Mais où le peuple fait la loi, le peuple dans une démocratie peut aussi appliquer la loi. Ainsi A. de Tocqueville dans De la Démocratie en Amérique (L.I, chap. 8) montre comment le système des jurys est le moyen privilégié pour modérer et instruire les passions du grand nombre et lui donner le sens de la justice. Tocqueville souligne que :

« J’entends par Jury un certain nombre de citoyens pris au hasard et revêtus momentanément du droit de juger ». Ailleurs « Le jury forme la partie de la nation chargée d’assurer l’exécution des lois. »

Le jury paraît donc être le moyen privilégié de rendre la justice notamment dans nos démocraties modernes. Cette institution ne doit pas seulement s’appliquer selon l’auteur aux affaires criminelles mais aussi aux affaires civiles.

Outre cela Tocqueville souligne que l’application de la loi par le jury ne permet pas seulement de rendre la justice mais de rendre les hommes plus justes :

« Il répand dans toutes les classes le respect pour la chose jugée et l’idée du droit… Il enseigne aux hommes la pratique de l’équité. Chacun, en jugeant son voisin, pense qu’il pourra être jugé à son tour. Cela est vrai surtout du jury en matière civile… »

 

C’est pourquoi le jury est aussi une institution politique :

« En forçant les hommes à s’occuper d’autre chose que de leurs propres affaires, il combat l’égoïsme individuel, qui est comme la rouille des sociétés. »

 

Transition : Ambiguïté de la loi

 

Problème : cependant, la justice se réduit-elle à la légalité ? Ce qui est juste est-ce seulement ce qui est légal ?

 

Affirmer que le juste c’est le légal,  c’est ce qui obéit à la loi et à la décision du juge qui applique cette loi (décision de justice) c’est refuser par principe l’injustice de la loi.

Dans une telle perspective, le problème philosophique de l’identification du juste et de l’injuste semble se résorber dans la question juridique de la conformité à la légalité. Sur le plan pratique, la contestation d’un jugement n’est pas possible. Une décision rendue par un tribunal est toujours juste.

La seule contestation possible ne peut reposer que sur des raisons formelles de non-respect de la procédure prévue par la loi. Ou alors une loi peut poser problème si elle est jugée incompatible avec la constitution (ou lois constitutionnelles).

 

 

 

 

Troisième partie : peut-on désobéir à la loi ?

 

Problème : Y-a-t-il des lois injustes?

On peut tourner le problème autrement : le sentiment d’injustice permet-il le recours à l’illégalité ?

 

A/ Conflit entre la loi et la justice

L’histoire fournit de nombreux exemples où le respect de la loi positive devient injuste, voire criminelle, et où la justice consiste au contraire à lutter contre des lois iniques.

Exemple : les officiers nazis arrêtés après la guerre qui se sont défendues en expliquant qu’ils n’étaient responsables de rien, qu’ils n’avaient fait que leur devoir, qu’ils avaient obéi à la loi. Le procès Eichmann au début des années 1960 à Jérusalem…

La légalité est facilement définie : est légal ce qui est conforme aux lois ainsi que ce qu’elles n’interdisent pas. Les difficultés naissent lorsque, dans des situations précises, le simple respect des lois ne garantit pas la justice.

Cette contradiction possible entre le devoir intime d’une personne particulière et les prescriptions de la loi au nom d’un intérêt supérieur (généralement celui de la cité ou de la société) s’illustre dans de nombreuses situations : l’euthanasie constitue ainsi un bon exemple de conflit entre le devoir intérieur (celui de donner une mort douce à celui qui nous le réclame) et la loi qui interdit l’homicide. Ainsi la mère de Vincent Humbert a-t-elle préféré désobéir à la loi en considérant que le motif de son acte était disait-elle, « l’amour ». On pourra à juste titre se demander s’il est légitime de tuer par amour ? L’amour d’une mère pour son fils constitue-t-il une raison suffisante pour donner la mort et désobéir ?

 

 

 B/ Antigone

 

Cependant des difficultés naissent lorsque les lois ne garantissent plus la justice. La tragédie d’Antigone illustre cette contradiction entre la loi incarnée par le roi de Thèbes Créon et Antigone. Peut-on s’affranchir des lois de son pays ?

Antigone est une des filles du malheureux Œdipe. Après la mort de celui-ci, les frères d’Antigone Etéocle et Polynice se disputent la succession de leur père sur le trône de Thèbes, puis parviennent à un accord : ils règneront alternativement un an sur deux. Pourtant au terme de sa première année de pouvoir, Etéocle refuse de respecter son engagement. Polynice, s’appuyant alors sur les armées de cités adverses, prétend recouvrer son dû, mais les deux frères s’affrontent en combat singulier et succombent ensemble. C’est dès lors Créon, leur oncle, qui reprend les rênes du pouvoir. Créon, une fois au pouvoir, entend reconstruire l’unité fragilisée de la cité de Thèbes. Il organise donc des funérailles pour Etéocle et décide de laisser exposé à la voracité des animaux sauvages le corps de Polynice, ce traître qui avait fait alliance avec des cités ennemies. Il fait surveiller le cadavre par quelques soldats et proclame l’interdiction, sous peine de mort, d’accomplir les rites funéraires prescrits par la religion traditionnelle.

Mais Antigone n’accepte pas. L’âme d’un mort qui n’a pu bénéficier des rites religieux ne peut trouver le repos. Or ce mort est autant son frère qu’Etéocle. Aussi après avoir vainement tenté de convaincre sa sœur Ismène de l’aider, Antigone se rend-elle seule dans la nuit devant les remparts de Thèbes et profite de l’assoupissement des gardes. Dès le matin, la ville sait que les décrets de Créon ont été transgressés : de la terre a été répandue sur le corps, des traces de pas autour témoignent de l’accomplissement des rites funéraires et l’on a tôt fait de saisir la coupable qui veut achever son œuvre. Elle, qui se sait perdue, est alors conduite devant Créon et un dialogue s’engage.

Créon juge toute la situation du point de vue des lois en vigueur, de la légalité et de l’ordre de l’Etat qui en dépend. Or Antigone se situe sur un autre point de vue qui s’estime supérieur à la légalité et qui surtout va juger cette légalité injuste.

 

Antigone est déchirée entre deux exigences contraires : l’amour pour son frère ainsi que le devoir religieux d’enterrer un mort et l’ordre de Créon qui interdit la sépulture. Cette contradiction insurmontable constitue le ressort intime de la tragédie. Antigone décide de violer la loi de la cité pour respecter les liens du sang, qui l’attachent à son frère et par la même elle se condamne à mort. Elle croit donc le devoir envers son frère et les dieux supérieur  à la loi de Créon.

 

 

C/ Justice humaine et justice divine

 

Le problème posé par la révolte d’Antigone : De quel droit un individu peut ainsi placer sa conception personnelle de la justice au-dessus des lois de la cité ou de la société ? Que se passerait-il si chaque individu se mettait à désobéir à la loi en raison de motifs personnels ou religieux ?

 

Dire que la loi revendiquée par Antigone est divine, cela revient à dire qu’elle est supérieure à celles qu’édictent les hommes.

Ainsi Thomas d’Aquin dans La Somme Théologique distingue entre une justice des hommes et une  justice de Dieu. La première, définissant par exemple les règles de propriété, interdit et punit le vol. Le plus souvent, elle n’oblige pas à la charité. Mais selon Thomas d’Aquin, Dieu n’a pas créé l’humanité pour exposer des personnes à la famine : dans une telle situation, la loi humaine doit s’effacer devant la loi divine. Non seulement cela crée un devoir de charité mais cela fait que ce qui en d’autres circonstances serait un vol, n’en est plus un.

 

La question se pose alors de savoir  de quel droit un individu peut ainsi placer sa conception de la justice au-dessus des lois. Au nom de Dieu et des devoirs religieux ? Est-ce légitime ? Est-ce juste ?

Chez Thomas d’Aquin, la référence à Dieu sert de justification à la transgression de la loi humaine. Mais qui peut s’arroger le droit de lire avec certitude dans les intentions divines et d’en faire le fondement de la justice ?

Contre une telle conception il est possible d’affirmer  que le respect des lois, même lorsque l’on se juge injustement traité est toujours un devoir. Ainsi Socrate, (cf. Apologie de Socrate.), abusivement condamné par un tribunal, se sent autorisé à se défendre par tous les moyens légaux devant les juges qui vont le condamner. Mais une fois la sentence prononcée, il ne se sent plus le droit d’échapper à celle-ci : le respect des décisions prises au nom de la loi est selon lui supérieur au jugement d’un individu particulier –sinon chacun aurait le droit de transgresser la loi dans toutes les occasions où il le jugerait personnellement légitime. Autant décider qu’il n’y a plus de lois… On ne peut à la fois tirer bénéfice de l’existence des lois et se donner le droit de les contester dès lors que c’est à nous qu’elles s’appliquent.