Le travail

 

INTRODUCTION

 

Je voudrais partir de notre vision générale du travail. Ou plutôt je souhaiterais que vous vous mettiez à la place de vos parents et que vous demandiez pour quelques instants ce qu’évoque pour vous ce mot de “travail”. Deux conceptions contradictoires du travail se retrouvent dans nos jugements de valeur à son égard.

Nous pourrions évoquer le débat politique sur les 35 heures. Comme vous le savez peut-être, cette loi a été élaborée et mise en place par un ancien ministre du travail, Martine Aubry en 2000 sous le gouvernement de Lionel Jospin. Son objectif était de faire passer le temps de travail qui était de 39 heures à 35 heures. Ce projet s’inscrivait dans une politique sociale qui depuis le début du 20ème siècle, cherchait à légiférer le travail des salariés et en leur garantissant un certains nombres de droits sociaux : limitation du temps de travail, heures supplémentaires majorées, congés payés, restaurant d’entreprise, création de comité d’entreprise…

Quelles sont les intentions de cette politique sociale ? De prime abord, nous pourrions dire qu’il s’agit de faire en sorte que les ouvriers ou les salariés bénéficient d’un temps de loisir ou plutôt de non-travail dans lequel ils pourraient faire autre chose que travailler : par exemple s’occuper de sa famille, partir en vacances, avoir des loisirs comme de faire du jardinage ou du bricolage (le chiffre d’affaires des grandes enseignes du bricolage ou du jardinage sont en constante progression…). Or si l’on cherche à cerner la conception présupposée de cette politique, on pourrait considérer que le travail est une contrainte pénible, coûteuse en énergie physique et intellectuelle, une activité usante voire exténuante pour certaines professions. Il faut donc limiter le temps de travail afin de limiter l’emprise de cette contrainte sur la vie des salariés et des employés. Pour certains le travail est donc une servitude dont il faut au maximum se préserver, encadrer par ce que lon appelle le droit du travail. Au final faut-il perdre sa vie à la gagner ?

Cependant, le projet de loi des 35 heures répondaient originellement à une autre intention. Il s’agissait non pas d’augmenter le nombre de jours de RTT, mais de baisser le temps de travail afin de lutter contre un mal endémique de nos sociétés modernes et capitalistes : le chômage. Le slogan : Travailler moins pour travailler tous ! L’intention profonde du gouvernement de l’époque était donc de résoudre un problème de justice sociale : celui du partage du travail. Les 35 heures devaient permettre de redistribuer le travail aux chômeurs. Nous ne chercherons pas à faire un bilan de cette politique. Il y a aujourd’hui un nombre de chômeurs record !

Ce qui nous importe c’est de nous demander quelle conception implicite du travail est présupposée ici. Être chômeur est-ce seulement perdre son emploi et sa source de revenu ? Que perd-on réellement quand on perd son travail ? Par exemple, il y a un phénomène intéressant à analyser, c’est celui des occupations d’usine par des employés licenciés dans le cadre de ce que l’on appelle pudiquement un plan social. Pourquoi ces futurs chômeurs tiennent autant que cela à leurs outils de travail, ou ce que l’on appelle les moyens de production (usine, machines, matières premières…) ? En fait à l’arrière plan de ces revendications et de ces actions (parfois désespérées), il y a la volonté de garder son travail pour ne pas perdre sa source de revenu, mais aussi parce que le travail apporte davantage que cela : indépendance, autonomie, reconnaissance sociale, amitiés… A cet égard le chômage est souvent très mal vécu. Des dépressions, des suicides mêmes, sont monnaie courante et traduisent le profond désarroi qui s’emparent de ceux qui perdent leur emploi.

Problème 1 : Le travail doit-il seulement être pensé comme une contrainte voire une servitude ? Ou au contraire, n’est-il pas un des moyens privilégiés pour chacun d’accéder à une forme d’autonomie et de reconnaissance sociale et donc de liberté? 

Problème 2 : le travail est-il le propre de l’homme ? Le travail nous permet-il d’accéder à notre humanité ou nous transforme-t-il au contraire en machines à produire ?

Problème 3 : le travail permet-il la prise de conscience de soi ?

Problème 4 : que vaut l’opposition entre travail manuel et travail intellectuel ?

 

 

PARTIE 1 : Le travail comme contrainte

A/ Le travail comme malédiction

Référence : La Genèse dans l’Ancien Testament. Adam et Eve dans le Jardin d’Eden.

B/ Le travail n’est pas le propre de l’homme : l’esclavage

On peut définir le travail comme une production des moyens de subsistance et comme une reproduction de ses moyens afin d’assurer la satisfaction des besoins fondamentaux, et l’entretien de la vie. Le travail se rattache par conséquent à la nécessité et paraît ainsi s’opposer à la liberté. Il est nécessaire de se nourrir, de se vêtir, de se loger.

A cette opposition de la liberté et de la nécessité répond la distinction du maître et de l’esclave chez le philosophe de l’Antiquité grecque Aristote dans son ouvrage les Politiques. Cette hiérarchie entre le maître et l’esclave n’est pas le résultat d’un processus historique et culturelle mais se fonde sur la nature. C’est naturellement que l’on serait un homme libre, et naturellement que nous naîtrions esclaves. Au passage soulignons qu’il justifiait de la même manière la supériorité de l’homme sur la femme :

« Celui qui par nature ne s’appartient pas mais qui est l’homme d’un autre, celui-là est esclave par nature ; et est l’homme d’un autre, celui qui, tout en étant un homme, est un bien acquis, et un bien acquis c’est un instrument en vue de l’action et séparé de ceux qui n’en sont pas. » Politiques ( I, 4, 1254a)

En guise de justification de l’esclavage et de l’inégalité naturelle, il la comparait à la supériorité de l’âme (faite pour diriger et donner des ordres) sur le corps :

« Le vivant est d’abord composé d’une âme et d’un corps, celle-là étant par nature la partie qui commande, celui-ci celle qui est commandée. »

« Ceux qui sont aussi éloignés des autres hommes qu’un corps l’est d’une âme et une bête sauvage d’un homme et sont ainsi faits faits ceux dont l’activité consiste à se servir de leur corps, et dont c’est le meilleur partie que l’on puisse tirer ; ceux-là sont par nature esclaves, et il est meilleur pour ceux-là d’être soumis à cette autorité… » (Politiques, I, 5, 1254b).

En outre, Aristote légitime par le recours à l’idée de nature le fait que l’esclave est fait pour les travaux indispensables à l’entretien de la vie alors que l’homme libre a en charge la vie politique, la guerre et la paix.

Aristote ajoute ensuite que l’esclave fait partie des « instruments animés » à la différence des « instruments inanimés » comme le sont tous les outils qui nécessitent une force motrice pour accomplir leur fonction. (A creuser la distinction entre machine et outil)

Le travail n’est donc pas le propre de l’homme autrement dit de l’homme libre. Le propre de l’homme libre est plutôt de participer à la vie politique de la Cité, d’être acteur de l’assemblée du peuple, de délibérer sur les affaires publiques, de déterminer le juste et l’injuste, de décider s’il faut entrer en guerre ou faire la paix. La liberté dans l’Antiquité est corrélative du bien commun et des moyens mis en œuvre dans la sphère politique. Le propre de l’homme libre ce n’est pas de travailler mais d’être un citoyen.

Il convient d’insister sur la distinction nette que les Grecs opéraient entre le travail et l’action politique, entre la production et la praxis. On retrouve cette distinction magistralement analysée par Hannah Arendt dans son ouvrage paru en 1958 La condition de l’homme moderne.

Le travail est l’activité qui permet de répondre aux nécessités et aux urgences de la vie économique, alors que la praxis s’attache à déterminer les fins et les moyens de l’action politique. Aussi, la distinction du travail et de la praxis, de la nécessité et de la liberté, du maître et de l’esclave se fonde sur la séparation nette de l’oikos (le foyer, la vie domestique et privée) et du koinon (la vie politique, commune, la vie de la Cité).

« Dire que le travail et l’artisanat étaient méprisés dans l’Antiquité parce qu’ils étaient réservés aux esclaves, c’est un préjugé des historiens modernes. Les Anciens faisaient le raisonnement inverse : ils jugeaient qu’il fallait avoir des esclaves à cause de la nature servile de toutes les occupations qui pourvoyaient aux besoins de la vie. C’est même par ces motifs que l’on défendait et justifiait l’institution de l’esclavage. Travailler, c’était l’asservissement à la nécessité, et cet asservissement était inhérent aux conditions de la vie humaine. Les hommes étant soumis aux nécessités de la vie ne pouvaient se libérer qu’en dominant ceux qu’ils soumettaient de force à la nécessité. La dégradation de l’esclave était un coup du sort, un sort pire que la mort, car il provoquait une métamorphose qui changeait l’homme en un être proche des animaux domestiques (…).

L’institution de l’esclavage dans l’Antiquité, au début du moins, ne fut ni un moyen de se procurer de la main-d’œuvre à bon marché, ni un instrument d’exploitation en vue de faire des bénéfices ; ce fut plutôt une tentative pour éliminer des conditions de la vie le travail. Ce que les hommes partagent avec les autres animaux, on ne le considérait pas comme humain. »

 Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne (1958). Trad. fr. par G. Fradier, Paris, Presses Pocket, coll. Agora, 1995, p. 127-129

Pour récapituler, les hommes n’aiment pas le travail, qui représente toujours l’asservissement aux nécessités naturelles, à la contrainte quotidienne de toujours produire pour toujours consommer. Ainsi dans les premières sociétés est apparu le phénomène de l’esclavage. La société grecque de l’Antiquité instrumentalisait d’autres hommes afin de produire les biens, les denrées, les richesses nécessaires à l’entretien de la vie.

Aristote, dans les Politiques, offre une justification de la pratique de l’esclavage et en fournit une définition. Nous voyons au terme de la lecture de ce texte, que puisque les navettes ne filent pas toutes seules, il faut qu’il y ait des hommes “instruments” qui accomplissent le travail nécessaire à la vie. Il pouvait y avoir soit des hommes de métier, soit des esclaves. La différence entre les deux est que le premier est rétribué pour la tâche qu’il accomplit alors que le second n’est qu’un instrument, un bien ou encore un outil de production qui appartient comme une chose matérielle à un maître.

« (..) d’autre part, les instruments sont soit inanimés soit animés, par exemple pour le pilote le gouvernail est un instrument inanimé, alors que le timonier est un instrument animé (car l’exécutant dans les différents métiers entre dans la catégorie de l’instrument) ; de même aussi un bien que l’on a acquis est un instrument pour vivre, la propriété familiale est une masse d’instruments, l’esclave est un bien acquis animé et tout exécutant est un instrument antérieur aux instruments qu’il met en ouvre. Si donc il était possible à chaque instrument parce qu’il en aurait reçu l’ordre ou par simple pressentiment de mener à bien son oeuvre propre, comme on le dit des statues de Dédale ou des trépieds d’Héphaïstos qui, selon le poète, entraient d’eux-mêmes dans l’assemblée des dieux [Homère, Iliade, XVIII, 376], si, de même, les navettes tissaient d’elles-mêmes et les plectres jouaient tout seuls de la cithare, alors les ingénieurs n’auraient pas besoin d’exécutants ni les maîtres d’esclaves. » Politiques.

L’esclavage est bien entendu un scandale du point de vue de la conscience morale. Il consiste en utilisant l’autre comme un instrument à lui dénier toute autonomie, toute liberté et toute humanité. Du point de vue de notre conscience morale, il nous paraît fondamental de respecter l’autre comme nous-mêmes, agir moralement avec autrui c’est considérer qu’il n’est pas un objet ou un bien mais une personne humaine.

Toutes les formes historiques ou modernes de l’esclavage s’enracinent dans le désir que les hommes ont de ne pas vouloir travailler, d’obtenir les fruits du travail sans travailler. Aussi les discours qui tentent de justifier l’institution de cette pratique s’appuie toujours sur une conception de l’humanité divisée en deux. Il y aurait les hommes d’un côté et les non-hommes de l’autre ou les sous hommes. Il y a toujours une forme de racisme au fondement des pratiques esclavagistes. On affirme alors que l’autre est un esclave, parce qu’il n’est pas un alter ego, un même que soi, mais un autre radicalement différent. L’esclave est un non-homme, ou un barbare, un sauvage. ou encore un homme déchu de ses droits comme le forçat ou celui qui est envoyé dans des camps de travail. N’étant pas considéré comme un égal en terme d’humanité et de dignité, on considère alors que l’on peut l’utiliser comme un animal ou une chose.

On peut lire d’ailleurs le Code Noir. C’est un texte de loi d’une soixantaine d’articles qui codifie et légifère le statut civil et pénal des esclaves dans les colonies françaises à l’époque de Louis XIV. Il sera en vigueur jusqu’à l’abolition de l’esclavage en 1848.

Au moyen âge l’esclavage fut remplacé par le servage. Le serf travaille pour un seigneur mais aussi en partie pour lui-même. Le servage correspond à un modèle de société hiérarchisée où les tâches sont strictement dévolues à chacun, le serf ayant pour travail la production agricole et certains travaux d’artisanat, tandis que le seigneur a des tâches guerrières de défense du territoire. Il s’agit d’une répartition des tâches fondée non sur les compétences mais sur les lignées ou les origines.

L’esclavage et le servage sont des formes manifestes et à bien des égards scandaleuses d’exploitation de l’homme par l’homme.

C/ l’exploitation économique : voir cours sur l’inconscient

Plus-value = Valeur d’Utilité du travail – Valeur d’Échange du travail.

Partie 2 : le travail est le propre de l’homme

A/ la dialectique du maître et de l’esclave

Hegel dans la Phénoménologie de l’Esprit reprend à son compte cette relation du maître et de l’esclave à travers la notion du travail.

Au départ, Hegel s’interroge sur la manière dont les hommes passent de la conscience à la conscience de soi. Est-ce dans la solitude que l’on prend conscience de soi ? Pour Hegel la réponse est non.

Ce progrès passe par un processus dialectique qui va permettre le surgissement de la conscience de soi. Il part du principe que pour obtenir cette conscience de soi il faut que je sois reconnu comme conscience (et pas seulement comme une chose, un animal ou un esclave) par un autre conscience que la mienne. Or cette autre conscience désire également obtenir de moi que je la reconnaisse comme conscience et lui permettre ainsi d’accéder à la conscience de soi !

Pour Hegel ce face-à-face se solde par un conflit, une sorte de duel, une lutte pour la reconnaissance où le meilleur sortira vainqueur et sera reconnu comme conscience par cette autre conscience, accédant par là même à la conscience de soi !

Comment les deux adversaires vont-ils se départager ? Le plus fort c’est celui qui aura le moins peur de la mort, montrant à l’autre qu’il est prêt à aller jusqu’au bout, quitte à perdre la vie. Il montre alors sa supériorité et deviendra à terme le maître. Alors que le second qui éprouve la peur et qui veut conserver sa vie va céder et perdre le duel… et se retrouver au bout du compte l’esclave du premier.

Cependant le maître qui veut coûte que coûte obtenir la reconnaissance d’une autre conscience doit renoncer à tuer son adversaire. Il doit lui laisser la vie. La lutte des consciences présuppose la mort mais ne doit pas mettre à exécution ce qui semblait pourtant inévitable. Le maître va donc laisser la vie sauve à l’autre qui lui faisait face et qu’il a vaincu et le priver de sa liberté en le réduisant au statut d’esclave. Ce dernier va devoir travailler pour le maître en échange de la vie… Dans cette lutte l’esclave choisit la vie plutôt que la conscience de soi. Le maître accède quant à lui à la conscience de soi par la médiation de la reconnaissance de son esclave.

Dans le deuxième acte de cette dialectique du maître et de l’esclave, une fois la lutte des consciences terminée, l’esclave va travailler pour le maître. Pour ce faire il va transformer la nature : extraire des matières premières, organiser et transformer cette matière première selon les plans tracées dans sa conscience ou imagination, viser un but utilitaire au fruit de son travail, développer des techniques et des outils, acquérir des compétences manuelles et intellectuelles. L’esclave va donc façonner la matière et projeter sur la nature son être pour soi, autrement dit le fruit de ces conceptions, les formes qu’il a imaginées. L’esclave en travaillant va progresser, se perfectionner.

Mais par un processus dialectique, l’esclave qui façonne la nature, qui la transforme par son travail, va dans le même temps façonner et transformer sa propre nature. Il va ainsi accéder à une nouvelle dimension de la conscience que Hegel nomme la conscience pratique. Ainsi dans un autre texte extrait de son Esthétique, donne-t-il une définition de cette conscience pratique :

« Mais l’homme est également engagé dans des rapports pratiques avec le monde extérieur, et de ces rapports naît également le besoin de transformer ce monde, comme lui-même, dans la mesure où il en fait partie, en lui imprimant son cachet personnel, et il le fait pour encore se reconnaître lui-même dans la forme des choses, pour jouir de lui-même comme d’une réalité extérieure. »

En transformant la nature, l’esclave veut humaniser une nature inhospitalière en y transportant sa propre conscience, en produisant un monde humain où il pourra alors se reconnaître. En humanisant la nature, l’esclave va accéder par son travail à la conscience de soi. Il va accéder à son humanité et bientôt être en mesure de parvenir au niveau du maître voire à le dépasser. Nous allons maintenant comment cette théorie de l’humanisation va être reprise par Karl Marx.

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B/ Marx, le Capital (1867), chap. VII

Le travail est une activité formatrice à un double titre : à la fois mise en forme du monde à l’extérieur de moi, et mise en forme du moi lui-même qui accède à la conscience de soi et donc à l’humanité. Karl Marx reprend à son compte la thématisation hégélienne du travail et explicite le processus dialectique qu’il met en œuvre.

D’abord :

«Le travail est de prime abord un acte qui se passe entre l’homme et la nature. L’homme y joue lui-même vis-à-vis de la nature le rôle d’une puissance naturelle. Les forces dont son corps est doué, bras et jambes, tête et mains, il les met en mouvement, afin de s’assimiler des matières en leur donnant une forme utile à sa vie. »

Il faut distinguer trois choses ici : l’homme, la nature, et le travail. Le travail est une forme d’activité humaine qui consiste à transformer une matière première extérieure conformément à un projet. Le résultat fini de cette production peut être appelé le produit du travail. Par exemple, un menuisier travaille en transformant, grâce à des outils (et donc de la technique), un morceau de bois brut en table ou en chaise. La chaise est le produit de son travail, autrement dit elle est la somme de deux choses différentes : la matière première plus l’activité (physique, musculaire, intellectuelle, attention, vigilance, concentration, projet…). Le travail du menuisier a produit une chaise mais aussi une valeur. Il produit des biens d’usage (dont l’usure est plus ou moins longue) ou des biens de consommation (à usage unique et rapide comme de la nourriture sous vide que je mets dans le four à micro-ondes). La vente de la chaise devrait normalement lui assurer un meilleur revenu que la vente d’un morceau de bois brut. Le menuisier aura la possibilité d’échanger sa chaise contre un autre bien ou contre de l’argent. Nous reviendrons sur cette question de l’échange un peu plus tard.

Or cette production est faite généralement pour être consommée. Et le produit disparaît, est détruit dans la consommation à la différence de l’œuvre (par exemple l’œuvre d’art) qui est faite pour durer. (voir le texte de Hannah Arendt)

« En même temps qu’il agit par ce mouvement sur la nature extérieure et la modifie, il modifie sa propre nature, et développe les facultés qui y sommeillent. »

Second moment de ce texte, Marx reprend l’idée de Hegel selon laquelle le travail serait une activité humanisante. C’est pourquoi selon lui le travail est le propre de l’homme. A cet égard il va opérer une comparaison en même temps qu’une distinction dans la suite du texte entre l’activité animale qui transforme la nature et le travail spécifiquement humain.

« Notre point de départ c’est le travail sous une forme qui appartient exclusivement à l’homme. Une araignée fait des opérations qui ressemblent à celles du tisserand, et l’abeille confond par la structure de ses cellules de cire l’habileté de plus d’un architecte. Mais ce qui distingue dès l’abord le plus mauvais architecte de l’abeille la plus experte, c’est qu’il a construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la ruche. Le résultat auquel le travail aboutit, préexiste idéalement dans l’imagination du travailleur. Ce n’est pas qu’il opère seulement un changement de forme dans les matières naturelles ; il y réalise du même coup son propre but dont il a conscience, qui détermine comme loi son mode d’action, et auquel il doit subordonner sa volonté. »

Ce qui distingue principalement l’activité animale du travail humain c’est que la première n’est pas précédée d’une phase consciente de conception ; l’activité manuelle n’est pas commandée par une activité intellectuelle préalable de planification. L’animal ne fait qu’exécuter machinalement, instinctivement une série d’opérations pour arriver au résultat final. L’araignée ne réfléchit pas véritablement à la forme qu’elle va donner à sa toile. En outre autre indice de l’infériorité de l’activité animale, c’est l’incapacité à faire progresser ses techniques, et le produit de l’activité. Depuis des centaines de milliers d’années, les araignées produisent de la même façon leurs toiles en utilisant les mêmes techniques.

Le travail soulève donc un enjeu anthropologique et métaphysique majeur. L’homme est un être à part dans le règne de la nature. Selon Marx, reprenant à son compte une longue tradition humaniste, l’homme est supérieur au reste des choses et des animaux en raison de sa capacité à travailler, capacité qui met en œuvre des facultés intellectuelles de conception, d’imagination et de planification. De plus, l’homme est la seule créature qui soit parvenue à faire progresser de manière spectaculaire les techniques et les produits de son travail.

C/ Nouveau rapport de la praxis et du travail

Marx nous invite à redéfinir les rapports de la praxis et du travail. Ils ne sont plus tant distingués et distribués entre le maître et l’esclave. Le travail n’est plus seulement production et reproduction des biens de consommation nécessaires à l’entretien de la vie, mais autoproduction de l’homme par lui-même.

C’est pourquoi Herbert Marcuse1 dans son article « Les fondements philosophiques du concept économique de travail » (in Culture et Société) nous invite à passer d’une conception économique à une conception ontologique du travail. La définition économique du travail est trop réductrice :

« C’est l’activité économique qui est considérée comme travail et l’activité du politicien, du chercheur, de l’artiste, du prêtre, n’est pris comme travail qu’au sens figuré et non sans hésitation, ce qui par la même l’oppose radicalement à l’activité économique. »

L’ouvrier salarié devient alors le symbole de ce travail non libre dans nos sociétés. Marcuse prend acte de ce sens donné et nous invite à une redéfinition de ce concept :

« C’est justement parce qu’il s’est chargé d’un contenu indécis qu’à notre avis nous devons nous pencher de nouveau sur le concept global de travail. »

Marcuse souhaite revisiter le concept « travail » d’un point de vue ontologique. L’être du travail (sa raison d’être si vous préférez) n’est pas tant l’activité économique à quoi on le réduit systématiquement aujourd’hui que ce qui constitue l’être même de l’homme. Le travail s’intègre dans la praxis contrairement à ce que pensaient les Grecs dans l’Antiquité et ne s’y oppose pas :

« Le mouvement de la vie humaine est une praxis en ce sens précis que c’est à l’homme lui-même qu’il revient de faire son existence : elle est pour lui une tâche à appréhender et à accomplir »

C’est le fait de « faire avancer sa vie » qui distingue l’homme de l’animal. Ce dernier se contente de se « laisser aller ». C’est donc l’ensemble de la praxis humaine qui est comprise comme travail : même la vie politique se réduit à une forme de production :

« L’homme se trouve toujours vis-à-vis de lui-même et de son univers, confronté à une situation qui n’est pas, dès l’abord, immédiatement sienne. Ne pouvant, ainsi, laisser advenir son existence, il doit s’approprier toute situation en recourant à sa propre médiation. Ce processus de médiation est appelé production et reproduction. »

Le travail constitue donc un processus de médiation, d’appropriation au sens large. C’est une pratique qui vise l’épanouissement non seulement de l’existence matérielle par la production des biens de consommation, mais aussi l’existence « spirituelle » ou « intellectuelle » qui par le travail s’approprie les pensées, les idées, les débats…

D/ « Travailler c’est trier »

Marcuse à l’instar de Marx, distingue l’homme de l’animal par la faculté d’élaborer consciemment des projets finalisés. Le travail est donc authentiquement la marque de l’homme, son trait distinctif en ce qu’il se caractérise par le dépassement continuel par rapport à une situation donnée : il se projette dans l’avenir et par son travail produit les réalités qu’il avait imaginées. Dès lors, le travail répond à une insatisfaction de l’homme « situé » (ce qui veut dire qui ne bouge plus, ne projette plus, qui se laisse aller et se contente de sa situation) : le travail « fait avancer », progresser, nous pousse à repousser nos limites, à acquérir des compétences, à résoudre des problèmes ou se confronter à des difficultés, à coopérer…

Mais le travail ne serait pas seulement une activité qui nous ferait avancer ou progresser. Nous pourrions aussi considérer que le travail vise à « mettre en ordre » les choses .

C’est en tout cas la thèse défendue par Michel Serres dans son ouvrage le Parasite (1980) où il propose une manière originale de concevoir le travail. Il serait essentiellement pour lui une lutte contre le « bruit », le « désordre » et l’entropie. Si les choses vont naturellement vers l’état du plus grand désordre, du mélange, du disparate (laissez par exemple un jardin sans entretien… Qu’advient-il au bout de quelques mois?), le travail consister à séparer, à ranger, à ordonner.

«Qu’est-ce que le travail ? Sans aucun doute, il est lutte contre le bruit. Si nous laissons faire sans intervenir, les écuries s’encombrent de fumier, le renard vient manger les poules… » 

« Travailler c’est trier » ce qui signifie que c’est une activité qui lutte contre l’entropie naturelle. A cet égard, Michel Serres considère que toute activité qui s’oppose au désordre inhérent à la nature est un travail. On peut alors considérer que l’activité animale qui met en ordre les choses serait une forme de travail.

« Contrairement à tout ce qu’on dit les hommes ne sont pas les seuls à travailler. Les animaux travaillent, les organismes vivants aussi bien. Je veux dire que la vie travaille. Bref je ne vois plus la différence entre l’abeille et l’architecte. »

Par cette redéfinition de la notion de travail, comme tri, séparation, remise en ordre, c’est la vie qui travaille et pas seulement l’homme : il est un organisme vivant parmi d’autres et le produit de son travail ne diffère que le produit de l’activité animale. La vie est donc travail pour autant qu’elle « fabrique » des ordres provisoires susceptible de lutter contre la mort et son désordre. Et l’activité humaine ne prend finalement son sens que dans cette perspective plus globale de la vie et ne s’en distingue pas.

« L’acte d’écrire ce livre et la vie de celui qui l’écrit sont une seule et même action (…). La vie travaille, la vie est œuvre, la vie est travail, énergie, puissance, information. »

Le travail n’est donc pas le propre de l’homme mais le propre de la vie.

Partie trois : De la division du travail

Nous venons de voir que le travail est une activité qui consiste à trier, ranger, mettre en ordre et qu’en cela elle permettait de lutter contre l’entropie et la mort. A l’appui cette thèse originale, nous pourrions analyser les manières dont le travail lui-même est une activité qui a tendu à se rationaliser notamment à travers le concept de « division du travail ».

Nous l’homme est également engagé dans des rapports pratiques avec le monde extérieur, et de ces rapports naît également le besoin de transformer ce monde, comme lui-même, dans la mesure où il en fait partie, en lui imprimant son cachet personnel. Et il le fait pour encore se reconnaître lui-même dans la forme des choses, pour jouir de lui-même comme d’une réalité extérieure.

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1Philosophe américain d’origine allemande, né à Berlin le 19 juillet 1898 et mort à Starnberg, près de Munich le 29 juillet 1979.

Reprenant les thèses de Marx et de Freud, il fut un des pères idéologiques des contestataires des années 60 (les sixties!) : gauchistes, féministes, écologistes, Black Panthers…

Il est l’auteur de l’homme unidimmensionnel qui paraît en 1964. Selon lui dans nos sociétés industrielles avancées toutes les composantes de notre existence sont réduites et enfermées par les normes de la rationalité technologique. Il en résulte un monde « unidimensionnel » soumis au « totalitarisme démocratique » du complexe militaro-scientifico-industriel. Ce dernier mutile nos vies, le progrès technique engendrant un appauvrissement significatif de nos existences individuelles. La rupture avec ce modèle ne peut venir selon lui que des travailleurs intellectuels, des étudiants, des marginaux, de l’avant-garde révolutionnaire, les « techniciens de la libération »…