L’art

COURS SUR L’ART

 

 

I/ le mensonge de l’art

 

L’argument : l’art est un mensonge qui nous empêche de voir la réalité, qui nous éloigne de la réalité. Nous allons ici insister sur l’idée du divertissement

EX : le cinéma ou la musique : pour le cinéma,  on parle d’immersion fictionnelle.

 

 

1/ Contexte

Toutes les œuvres des plus grands peintres de l’Antiquité grecque (Zeuxis, Parrhasios, Apelle) ont été perdues. Nous pouvons connaître la peinture indirectement par les copies présentes dans les villas romaines de Pompéi, au Ier après J.C. Ainsi que par des témoignages écrits (notamment le livre 35 de L’Histoire Naturelle de Pline) qui racontent que ce sont eux qui ont révolutionné l’art de la peinture. Les Grecs sont en effet les premiers à maîtriser le code représentatif du modelé des contours par le jeu de la lumière et des ombres, typique du rendu des formes en relief, à l’opposé des silhouettes aplaties égyptiennes; ainsi que la technique du raccourci (par exemple par la représentation d’un pied de face, et non de profil), grâce à laquelle le corps est rendu non seulement dans ses contours, mais dans son volume. Ce double code, modelé et raccourci, aura une importance fondamentale dans tous les développements ultérieurs de l’art occidental. Ce code porte le nom de Skiagraphie, cad l’ensemble des techniques de trompe-l’œil.

Aux origines de la peinture occidentale, il y a donc l’imitation qui fonctionne comme illusion. Les légendes abondent : on raconte qu’un peintre, Zeuxis, avait peint des grappes de raisin si ressemblantes à la réalité que des oiseaux venaient les picorer. On organise alors un concours entre les meilleurs peintres de l’époque: Parrhasios, rival de Zeuxis, l’invite à visiter son atelier. Et lorsque Zeuxis lui même, veut soulever un rideau recouvrant un cadre, il s’aperçoit que le rideau est peint. Les raisins peints trompent les oiseaux; le rideau peint trompe l’autre peintre… Une autre légende, qui concerne cette fois-ci le peintre Apelle, met l’accent, non plus sur la tromperie de l’illusion picturale, mais sur le rôle du hasard dans la réussite de l’imitation. Sextus Empiricus raconte : “ un jour, peignant un cheval et voulant représenter sur un tableau l’écume du cheval, il y renonça furieux et jeta sur sa peinture l’éponge, avec laquelle il essuyait son pinceau; ce qui eut pour effet de laisser une trace de couleur imitant l’écume du cheval.”…

 

 

2/ Les trois lits de Platon

 

Ainsi donc, Platon écrit à l’époque où la skiagraphie a atteint son apogée. Pour Platon, le monde réel est une copie du monde intelligible. Donc les productions des artistes n’en sont jamais qu’une copie de copie, un monde sensible inutilement redoublé par l’œuvre du peintre. Pour comprendre cela, il faut lire République Livre X, de Platon.

Analyse du texte…

 

C’est pour très longtemps que Platon, par la bouche de Socrate jette la suspicion sur l’art de la Mimésis. Toute imitation est contrainte de choisir une perspective, un point de vue sur l’objet qu’elle souhaite imiter; ce faisant, elle ne peut montrer de l’objet qu’une des facettes (à moins comme dans le cubisme de vouloir représenter la simultanéité de plusieurs points de vue différents).

De nos jours, on retrouve les mêmes critiques à l’égard de tout ce qui relève de la réalité virtuelle : les jeux vidéo seraient la copie de mondes imaginaires. Or à vouloir y passer ses journées on perdrait tout contact avec la réalité. Donc les jeux vidéo sont dangereux. Comme le peintre chez Platon, il faudrait chasser le concepteur de mondes virtuels.     La peinture (les jeux vidéo) parce qu’elle s’attache aux illusions d’optique, aux trompe-l’œil, nous trompe, nous détourne de la réalité. La peinture est donc mise sur le même plan que la magie ou la sorcellerie. Il y a d’ailleurs ici un jeu de mots : Pharmakon en grec possède de nombreuses significations dont celles de remède, de poison, de drogue, mais aussi de fard, de pigment, de couleur (matière première du peintre…). Derrière toute peinture il y a quelque chose de magique, comme le philtre du sorcier. D’ailleurs les peintures rupestres dans la grotte de Lascaux avait-elle aussi cette vertu magique…

Conclusion : l’art mimétique est non seulement inutile (il est préférable d’apprécier la chose plutôt que sa représentation) puisqu’il redouble le réel, mais encore nuisible parce qu’il nous trompe et nous détourne, nous divertit de la véritable réalité…

 

 

 

 

 

 

3/ Lectures narcotiques

 

Mais il n’y a pas que les peintres qui détournent notre attention de la réalité et de la vérité. La lecture immodérée des romans peut constituer un puissant poison. Certains livres peuvent nous faire perdre la tête et nous faire perdre par la même occasion tout rapport avec le réel.

Ex : Le Nom de la Rose d’Umberto Eco.

Le modèle d’un tel lecteur qui confond le fonctionnement des mondes fictionnels avec celui du monde réel est évidemment Don Quichotte de Cervantès. Ses lectures excessives de romans de chevalerie le conduisent à appliquer à chaque situation à laquelle il est confronté les grilles d’interprétation constituées à partir des romans. C’est pourquoi voyant des moulins il les appelle Géants, et ce malgré les objections répétées de son écuyer Sancho. Et quand le réel lui offre le démenti de ses moulins tangibles, il allègue l’existence d’un enchanteur, qui aurait transformé les géants en moulins afin de le déstabiliser. Ces interprétations nécessairement fautives l’entraînent à commettre des actions déplacées et par conséquent comiques.

 

L’héroïne éponyme du roman de Flaubert, Madame Bovary, est un double féminin de Don Quichotte. Les lectures cachées au couvent, puis celles des romans d’Eugène Sue, lui servent à forger des modèles de vie et à construire une image idéalisée des relations amoureuses que la réalité ne cesse de démentir. Emma voudrait comme dans les romans rencontrer le prince charmant, mais il n’existe pas dans la réalité. Comme l’entourage de Don quichotte, la belle-mère d’Emma Bovary s’inquiète de son comportement et propose comme remède de lui interdire la lecture.

Lisons un passage qui montre un dialogue entre Charles et sa mère :

« – Sais-tu ce qu’il faudrait à ta femme, reprenait la mère Bovary. Ce seraient des occupations forcées, des ouvrages manuels! Si elle était comme tant d’autres, contrainte à gagner son pain, elle n’aurait pas ses vapeurs-là, qui lui viennent d’un tas d’idées qu’elle se fourre dans la tête, et du désœuvrement où elle vit.

– Pourtant elle s’occupe, disait Charles.

– Ah ! Elle s’occupe ! A quoi donc ? A lire des romans, de mauvais livres, des ouvrages qui sont contre la religion et dans lesquels on se moque des prêtres par des discours tirés de Voltaire. Mais tout cela va loin, mon pauvre enfant, et quelqu’un qui n’a pas de religion finit toujours par tourner mal.

Donc, il fut résolu que l’on empêcherait Emma de lire des romans. L’entreprise ne semblait point facile. La bonne dame s’en chargea : elle devait quand elle passerait par Rouen aller en personne chez le loueur de livres et lui représenter qu’Emma cessait ses abonnements. N’aurait-on pas le droit d’avertir la police, si le libraire persistait quand même dans son métier d’empoisonneur ? » (p. 219-220. Livre de Poche.)

 

4/ Les dangers des jeux vidéo

De nos jours ce ne sont plus les romans qui jouent ce rôle d’empoisonneur public en nous détournant de la réalité. Ce sont les jeux vidéo qui produisent avec un réalisme toujours plus sophistiqué des simulacres de monde. Aujourd’hui la technique permet de créer des mondes fictionnels à l’infini et ils paraissent être un progrès dans l‘activité mimétique qui consiste à reproduire le monde réel. Ce qui inquiète dans ces fictions, ce sont d’abord les images de violence : voir de la violence sur un écran engendre-t-il nécessairement un comportement violent dans la réalité ? Autre critique : les jeux vidéo feraient perdre les repères à ceux qui en abusent.

 

Pb : On critique donc le fait que l’art ou la fiction nous détournerait de la réalité sous entendant qu’il est toujours préférable de connaître la vérité. Cependant, le mensonge artistique ne serait-il pas salutaire pour les hommes ? Ne tirerions-nous pas profit et plaisir de ce divertissement ?

 

1/ L’art nous détournerait de la nature. La nature est laide, ignoble. Il faudrait donc la recouvrir du voile de l’artifice, la faire disparaître sous l’artifice.

 

2: L’art nous permettrait d’échapper par le divertissement à la réalité quotidienne, monotone, répétitive. Cette réalité engendre le spleen

 

 

 

II/ Le dégoût du monde

 

         L’art nous détourne de la réalité, de la vérité; il est donc nuisible; il faut chasser l’artiste de la cité. Mais on peut aussi considérer que l’on peut souhaiter ou vouloir se détourner de la nature, de la réalité.

La réalité quotidienne se caractérise par la monotonie, l’ennui. Charles Baudelaire décrit ce dégoût du monde dans un vers célèbre du Voyage : « une oasis d’horreur dans un désert d’ennui ».

Ce dégoût du monde s’incarne aussi dans un dégoût de la nature : « Passez en revue, analysez tout ce qui est naturel, toutes les actions et les désirs du pur homme naturel, vous ne trouverez rien qu’affreux » (Eloge du maquillage, Le peintre de la vie moderne, chap. XI.) Autrement dit pour Baudelaire, la beauté ne peut pas être naturelle. Elle est nécessairement le fruit d’un travail, d’une technique. Elle est nécessairement artificielle.

 

1/ Il y a deux détours possibles pour le poète, c’est de cacher la nature sous l’artifice, le visage sous le maquillage. Il convient d’artificialiser la nature. Ainsi Baudelaire note à propos des femmes : « La femme est naturelle c’est-à-dire abominable » donc pour Baudelaire les femmes doivent se maquiller. Pour Baudelaire c’est cacher son naturel, la nature est imparfaite, elle est laide, la nature nous a pas tout donné.

2eme def du maquillage : le maquillage va compléter la nature, la mettre en valeur (théorie exprimée chez Aristote)

La tenue joue aussi un grand rôle : l’artificialisme (théorie qui va accorder plus de valeur au maquillage et a la tenue que la nature)

 

 

Le héros littéraire de cette pratique divertissante de l’artifice s’appelle Jean Floressas des Esseintes, dans le roman célèbre A Rebours de J.K. Huysmans. Jean est en rupture de ban avec la nature. Il la déteste. Même chose avec la société bourgeoise et vulgaire. Il vit en solitaire dans une villa isolée de la banlieue parisienne, soigneusement préservée de tout contact avec l’extérieur, dans laquelle il s’est créé une vie et un environnement entièrement artificiels. Dans ce royaume de la facticité, la nature se voit refuser tout droit d’entrée et regard; des Esseintes n’entend admettre, dans son entourage immédiat, que des objets relevant de l’artifice :

« L’artifice paraissait à des Esseintes la marque distinctive du génie de l’homme. […] Comme il le disait la nature a fait son temps; elle a définitivement lassé, par la dégoûtante uniformité de ses paysages et de ses ciels, l’attentive patience des raffinées. […] A n’en pas douter, cette sempiternelle radoteuse a maintenant usé la débonnaire admiration des vrais artistes, et le moment est venu où il s’agit de la remplacer, autant que faire se pourra, par l’artifice. » ( A Rebours, chap. II.)

 

 

Autres références sur le dandysme : Le portrait  de Dorian Gray de Oscar Wilde, la beauté ne peux pas être naturelle. Aujourd’hui contrairement à l’artificialisme, notre époque valorise la nature par rapport à l’artifice, on valorise le naturel par rapport au superficiel, la profondeur par rapport à la surface (distinction être/paraitre).

 

 

 

 

 

 

 

On pourrait aussi évoquer la figure du dandy mis en valeur en cette fin de 19ème siècle. On peut se reporter aux pages 220-221 du manuel.

Le dandysme :

C’est un individu qui a décidé de faire de sa vie une œuvre d’art. Il faut distinguer deux dimensions : une première qui est résolument artistique dans la mesure où la vie du dandy doit être une belle vie. Deuxième : Mais il y a aussi une dimension morale/éthique.

Première caractéristique / distinction : « Aussi, à ses yeux, épris avant tout de distinction, la perfection de la toilette consiste-t-elle dans la simplicité absolue… » (La simplicité absolue pour Baudelaire)

Le dandy veut être à la fois différent des autres et en même temps supérieur. Il y a un élitisme, il se distingue des « mortels vulgaires » qui désigne le bourgeois c’est à dire celui qui passe son existence à travailler et à gagner de l’argent. Le dandy, lui au contraire, considère que le travail est une activité vulgaire. Par conséquent le dandy passe son existence à «  ne rien faire » ou en tout cas à s’intéresser à d’autres choses que le travail et l’argent.

 

Le dandy est probablement un héritier ou un rentier. Il méprise l’argent et le travail (il a le choix). Le dandy va gaspiller son argent (pour affirmer son mépris pour les choses matérielles).

 

En résumé : Le bourgeois = culte de l’argent et du travail

Le dandy = culte de la beauté

 

Deuxième critère de distinction : Il y a un culte de l’apparence au sens philosophique du terme autrement dit on distingue l’être et le paraître et inconsciemment on valorise l’être. Pour le dandy l’être n’existe pas, pour lui la vie est de jouer avec l’apparence. On va stigmatiser le paraître et l’apparence (ce qui est très vulgaire/un manque de bon sens pour le dandy). Ajoutons que le vulgaire c’est celui qui assimile l’être au naturel et on valorise le naturel (contrairement au dandy) et en même temps on assimile le paraître au superficiel. Ainsi on va juger le paraître par rapport à l’être qui pour le dandy n’existe pas. Pour le dandy le monde est un théâtre/une comédie et il est inutile de chercher une vérité derrière les apparences car il n’y en a pas. Exemple : L’apparence va passer par l’élégance vestimentaire et cette élégance d’après Baudelaire consiste en une « simplicité absolue ».

 

2/ L’autre possibilité c’est l’évasion, l’envol. Etre partout, mais surtout pas dans cette réalité vulgaire et hideuse. Le poète affirme sa singularité et revendique sa solitude aérienne. On peut lire dans Elévation, l’albatros.

 

« Au-dessus des étangs, au-dessus des vallées,

Des montagnes, des bois, des nuages, des mers,

Par-delà le soleil, par delà les éthers,

Par delà les confins des sphères étoilées,

 

Mon esprit, tu te meus avec agilité,

Et, comme un bon nageur qui se pâme dans l’onde,

Tu sillonnes gaiement l’immensité profonde

Avec une indicible et mâle  volupté.

 

Envole-toi bien loin de ces miasmes morbides;

Va te purifier dans l’air supérieur,

Et bois, comme une pure et divine liqueur,

Le feu clair qui remplit les espaces limpides.

 

Derrière les ennuis et les vastes chagrins

Qui chargent de leur poids l’existence brumeuse,

Heureux celui qui peut d’une aile vigoureuse

S’élancer vers les champs lumineux et sereins;

 

Celui dont les pensers, comme des alouettes,

Vers des cieux le matin, prennent un libre essor,

– Qui plane sur la vie, et comprend sans effort

Le langage des fleurs et des choses muettes ! »

 

On pourrait aussi envisager le rêve comme un moyen d’évasion : S. Dali.

Le voyage…

 

La réalité vulgaire et hideuse engendre le spleen. Tous les moyens sont bons pour s’évader de cette réalité. L’art, la poésie, la peinture sont des moyens de s’élever au-dessus des « miasmes morbides » de nos petites existences bourgeoises et ennuyeuses.

Les paradis artificiels fournissent des moyens matériels efficaces d’obtenir cette évasion. (Thomas De Quincey : Confession d’un mangeur d’opium anglais). Le haschich, le vin, l’opium sont autant de drogues qui me permettent de me déconnecter, de ne plus voir cette réalité sordide, ou aussi de magnifier de transfigurer cette réalité. Lire le poème Poison :

« Le vin sait revêtir le plus sordide bouge, / D’un luxe miraculeux, / Et fait surgir plus d’un portique fabuleux / Dans l’or de sa vapeur rouge,/ Comme un soleil couchant dans un ciel nébuleux.

L’opium agrandit ce qui n’a pas de bornes,/ Allonge l’illimité,/ Approfondit le temps, creuse la volupté, / Et de plaisirs noirs et mornes/  Remplît l’âme au-delà de sa capacité…»

 

L’artiste est donc en quête d’un idéal, d’un monde qui soit au-delà de la réalité quotidienne. Stéphane Mallarmé part comme Baudelaire du même dégoût du réel de la même condamnation du monde comme grossier et non esthétique : « O mon Henri, abreuve-toi d’idéal. Le bonheur ici-bas est ignoble. […] Adieu, mon Henri : oui ici-bas a une odeur de cuisine. » Écrit-il à Henri Cazalis en lui envoyant son poème  les Fenêtres. Cette assimilation de l’ici-bas à la cuisine engendre chez le poète la nausée. La réalité (sociale ou naturelle) est le règne du dérèglement, de l’éparpillement, de l’absence de cohésion, du fractionnement, de la dissolution. Monde de hasard et de mort pour Mallarmé. La seule issue se trouve dans la pratique de l’art qui correspond à la vraie vie.

 

 

 

 

Partie II / Critique de la mimésis

 

 

         Nous avons deux types de critiques de la théorie qui assimile art et imitation.

 

1/ Les paradoxes internes à l’imitation

 

Premier paradoxe : pour faire vrai en « art », il faut parfois faire avec du faux. Il n’est pas question ici du rôle des faussaires, mais tout simplement de la pratique même de l’illusion mimétique. Un des exemples les plus célèbres est le tableau de Géricault de 1821 le Derby d’Epsom.

 

 

 

 

 

 

 

 

Voulant rendre compte de la folle allure des chevaux se disputant l’arrivée, le peintre n’a pas hésité à les représenter ventre à terre, les quatre pattes en l’air comme s’ils volaient au-dessus du champ de course. Vers 1872, Le photographe anglais Muybridge a clairement montré, par un système de déclenchement automatique d’une série de photographies qu’un cheval au galop n’a jamais les quatre pattes horizontales à aucun moment de son mouvement. La vérité de la chronophotographie a-t-elle ruiné la valeur de la peinture ?

Oui du point du vue du mouvement vrai réel; non du point de vue du rendu mimétique, car les chevaux de Géricault ont l’air somme toute plus « vrais » c’est-à-dire plus mobiles que les vrais chevaux fixés et figés par les photographes.

De même Rodin a sculpté L’homme qui marche (1900-1907) dans une position impossible, les deux pieds collés au sol, bien à plat, sur la même ligne et pourtant c’est bien ainsi que l’impression est saisissante. « C’est l’artiste qui est véridique et c’est la photographie qui est menteuse, disait Rodin; car dans la réalité, le temps ne s’arrête pas.»

Second paradoxe : Pour imiter il faut éliminer, Platon le soulignait déjà: la mimésis ne copie jamais qu’une facette, un aspect de l’objet, une mince portion en espérant que le regard de l’artiste a fait le bon choix.

Troisième paradoxe : il n’y a pas d’œil innocent, il n’y a pas de regard naturel. Tout regard est déjà façonné par une culture et une civilisation. La mimésis n’est pas la même pour un chinois dont la peinture joue sur les vides et les pleins avec toute la subtilité d’un seul trait de pinceau et dans l’absence de perspective.

 

 

 

 

2/ La critique artistique

 

 

Deux temps forts contre la mimésis :

 

 

A/ L’Impressionnisme

 

 

L’acte de naissance du courant impressionniste date de 1874, année d’exposition chez le photographe Nadar de la toile de Claude Monet peinte en 1872 qui porte le nom d’où sera issu le courant : Impression, soleil levant.

 

 

 

 

L’Impressionnisme peut se définir comme un éloignement délibéré de la mimésis tout en conservant une volonté figurative. Avec l’impressionnisme existe pour la première fois le paradoxe d’une figuration non-mimétique en peinture. Le peintre ne vise plus la qualité imitative mais la valeur picturale. Cette valeur réside dans la touche, et même des petites touches juxtaposées donnant une série d’effets de lumière (le pointillisme aussi). Ce qui compte n’est pas le détail réaliste mais l’impression proprement dite. Le pointillisme d’un Seurat (Un dimanche après-midi à la Grande jatte. 1886) ou le divisionnisme d’un Signac n’apparaissent que comme un impressionnisme exacerbé. Les courants en isme se suivent et ne se ressemblent pas : fauvisme au Salon d’automne de 1905, cubisme avec les Demoiselles d’Avignon de Picasso en 1907.

L’essentiel est de constater un éloignement de la mimésis. L’art cherche de plus en plus à s’abstraire de la réalité visible et fait porter ses recherches sur l’image elle-même et non plus le rapport de l’image à une réalité qu’elle est censée représentée. Gauguin écrivait dans une lettre à un ami de 1888 : « Un conseil, ne peignez pas trop d’après nature. L’art est une abstraction, tirez-la de la nature en rêvant devant, et pensez plus à la création qui en résultera. »

 

 

 

 

 

 

B/ L’Abstraction

 

 

Kandinsky relate la légende de la découverte fortuite de l’abstraction. Nouvelle vision, nouvelle peinture. 1910 date clé : première aquarelle abstraite, Sans titre.

 

 

 

 

Pour la première fois dans l’histoire de la peinture surgit une peinture sans aucun référent réel qui n’imite aucune réalité. «  Il faut en finir avec l’objet… » mais le remplacer par quoi ?

« Notre peinture se trouve aujourd’hui dans cette situation : son émancipation de sa dépendance directe de la nature n’en est qu’à ses débuts… Si nous commencions dès aujourd’hui à détruire totalement le lien qui nous attache à la nature, à nous orienter par la violence vers la libération, et à nous contenter exclusivement de la combinaison de la couleur pure et de la forme indépendante, nous créerions des œuvres qui seraient des ornements géométriques… » Du spirituel dans l’art. W. Kandinski. Filiation impressionnisme/ Art abstrait.

Kandinsky se donne des règles formelles dont la plus connue est celle de la correspondance entre une forme et une couleur : « les propriétés des couleurs aigües sonnent mieux dans une forme aiguë (ainsi le jaune dans un triangle) ; les couleurs profondes sont renforcées par leur effet dans des formes rondes (ainsi le bleu dans un cercle). » Ibid.

Il essaie de faire comme la musique qui est émancipée de la nature. Le peintre entend ainsi faire de la peinture un langage autonome à l’instar de la musique de son temps.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

3/ La critique philosophique: l’Esthétique de Hegel

 

« Quand l’art s’en tient au but formel de la stricte imitation, il ne nous donne, à la place du réel et du vivant, que la caricature de la vie… L’art doit donc se proposer une autre fin que l’imitation purement formelle de la nature; dans tous les cas, l’imitation ne peut produire que des chefs-d’œuvre de technique, jamais des œuvres d’art. » (Esthétique, p. 31)

 

Ce texte enterre définitivement le trompe-l’œil et ses vaines prétentions, du moins théoriquement. Les peintres du dimanche continueront à peindre…L’imitation de la nature ou de la réalité ne paraît pas constituer le but ultime de l’art selon Hegel. L’art au-delà de la matérialité répond à un besoin spirituel de l’homme. S’il critique l’imitation, c’est parce qu’à l’inverse il veut défendre l’idée d’un art qui réalise l’accord du sensible et de l’intelligible. L’Œuvre c’est l’expression concrète, matérielle de la pensée, de l’intériorité humaine. C’est l’idée qui s’est faite chair. Dès lors l’art se comprend comme extériorisation de la pensée de l’artiste. A cet égard, l’artiste et le travailleur ont en commun cette volonté d’organiser la matière et de la rendre conforme à leur projet, à leur idée. Leur seule différence c’est que le produit du travail poursuit un objectif utilitaire alors que l’œuvre de l’artiste peut être qualifiée de non utile, car elle vise la beauté. Donc dans l’œuvre d’art, ce qui nous touche, c’est leur humanité, c’est qu’elles émanent de l’âme d’un artiste, de sa spiritualité.

Parmi toute la peinture de la Renaissance qui idéalise les formes dans un contenu sensible, un des exemples privilégiés de Hegel est ainsi les Madones de Raphaël, qui représentent l’harmonie entre ce qu’elles montrent à nos sens et ce que le peintre a voulu exprimer, à savoir l’amour et la tendresse maternels. On peut également penser à l’extraordinaire technique du sfumato chez Léonard de Vinci, ce modelé vaporeux aux contours indécis dont Vasari disait qu’il nous laissait « dans le suspens entre le visible et l’invisible », et qui semble conférer à certains tableaux comme la Vierge à l’enfant toute la dimension requise de la spiritualité dans l’art. A l’autre extrême, Hegel reprend à son compte l’exemple des raisins peints par Zeuxis et des oiseaux qui venaient les picorer : que penser de l’art si la stupidité des oiseaux devait être un critère de réussite artistique ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Partie III : Revalorisation du simulacre

 

Nous avons considéré dans quelle mesure les simulacres (peinture, cinéma, jeux vidéo…) pouvaient avoir des effets très néfastes sur les individus : ils confondraient le fictionnel et le réel, le fictionnel leur ferait commettre des actes irrationnels voire violents dans la réalité… Il faudrait donc contrôler socialement et politiquement les créateurs de simulacres voire les chasser de la cité comme le préconisait Platon dans la République.

 

A/ Le plaisir des simulacres

 

Malgré toutes les critiques à l’égard des images, ne peuvent-elles pas tout de même jouer une fonction essentielle dans nos apprentissages, dans notre rapport au monde ?

C’est Aristote qui va revaloriser le statut des simulacres dans une œuvre intitulée Poétique. Je cite :

 

 

« Dès l’enfance les hommes ont inscrites dans leur nature à la fois une tendance à représenter (imiter) – et l’homme se différencie des autres animaux parce qu’il est particulièrement enclin à représenter (à imiter) et qu’il a recours à la représentation (à l’imitation) dans ses premiers apprentissages – et une tendance à trouver du plaisir aux représentations (aux imitations ou simulacres). »

(Poétique, chap. 4)

 

 

 

Dans ce texte on peut dégager deux thèses fondamentales :

 

1/ La première affirme que l’apprentissage, autrement dit la construction progressive de notre connaissance du monde et des pratiques que nous développons pour interagir avec lui, passe par la médiation des imitations ou simulacres. Les images (films, jeux vidéos, peinture) plutôt que de nous éloigner de la réalité nous rapproche de cette réalité.

2/ L’autre élément fondamental c’est le plaisir que nous retirons de la fréquentation des simulacres. Nous nous faisons plaisir quand nous allons au cinéma ou quand nous sommes immergés dans un jeu vidéo. Cette dimension affective est un ressort fondamental de la relation d’apprentissage.

 

« Nous avons plaisir à regarder les images les plus soignées des choses dont la vue nous est pénible dans la réalité, par exemple les formes d’animaux parfaitement ignobles ou de cadavres. » (Poétique).

 

De nos jours les choses n’ont guère changées : nous avons du plaisir à voir de la violence au cinéma (les films de Tarantino comme Kill Bill) et plus cette violence est proche de la réalité plus nous avons de plaisir ! Curieux paradoxe. De même dans les jeux vidéo notre plaisir est total quand nous avons l’occasion de nous immerger dans une réalité virtuelle souvent terrifiante (guerre dans Call of Duty par exemple).

 

Autrefois la peinture jouait sur les mêmes ressorts et se plaisaient parfois à reproduire des réalités repoussantes comme ce « bœuf écorché » peint par Rembrandt. Dans la peinture les toiles sont nombreuses à nous représenter des choses que nous considérons dans la réalité comme « horribles » mais que nous avons plaisir à voir dans des simulacres.

 

 

 

 

 

 

 

 

Ainsi ce tableau de Munch (Edvard Munch (prononcer « Mounk »), (1863-1944) est un peintre expressionniste norvégien. Edvard Munch peut être considéré comme le pionnier de l’expressionnisme dans la peinture moderne. Son œuvre et son importance sont aujourd’hui reconnues en Europe et dans le monde. Les œuvres de Munch les plus connues sont celles des années 1890, notamment le Cri. 

Ce tableau est l’expression d’une angoisse terrifiante et sourde dans un monde dont les contours se déforment et oppressent. Il y aurait bien des choses à dire de ce tableau.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La poésie s’est également attachée à donner des représentations artistiques de choses ignobles. Pour preuve ce poème de Charles Baudelaire « La Charogne » extrait des Fleurs du Mal :

 

Rappelez-vous l’objet que nous vîmes, mon âme,
Ce beau matin d’été si doux:
Au détour d’un sentier une charogne infâme
Sur un lit semé de cailloux,

Les jambes en l’air, comme une femme lubrique,
Brûlante et suant les poisons,
Ouvrait d’une façon nonchalante et cynique
Son ventre plein d’exhalaisons.

Le soleil rayonnait sur cette pourriture,
Comme afin de la cuire à point,
Et de rendre au centuple à la grande Nature
Tout ce qu’ensemble elle avait joint;

Et le ciel regardait la carcasse superbe
Comme une fleur s’épanouir.
La puanteur était si forte, que sur l’herbe
Vous crûtes vous évanouir.

Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride,
D’où sortaient de noirs bataillons
De larves, qui coulaient comme un épais liquide
Le long de ces vivants haillons.

Tout cela descendait, montait comme une vague
Ou s’élançait en pétillant
On eût dit que le corps, enflé d’un souffle vague,
Vivait en se multipliant.

Et ce monde rendait une étrange musique,
Comme l’eau courante et le vent,
Ou le grain qu’un vanneur d’un mouvement rythmique
Agite et tourne dans son van.

Les formes s’effaçaient et n’étaient plus qu’un rêve,
Une ébauche lente à venir
Sur la toile oubliée, et que l’artiste achève
Seulement par le souvenir.

Derrière les rochers une chienne inquiète
Nous regardait d’un œil fâché,
Epiant le moment de reprendre au squelette
Le morceau qu’elle avait lâché.

– Et pourtant vous serez semblable à cette ordure,
A cette horrible infection,
Etoile de mes yeux, soleil de ma nature,
Vous, mon ange et ma passion!

Oui! telle vous serez, ô la reine des grâces,
Apres les derniers sacrements,
Quand vous irez, sous l’herbe et les floraisons grasses,
Moisir parmi les ossements.

Alors, ô ma beauté! dites à la vermine
Qui vous mangera de baisers,
Que j’ai gardé la forme et l’essence divine
De mes amours décomposés!

 

 

 

L’art se comprend alors comme une manière spécifiquement humaine de transfigurer le réel au travers des simulacres qu’il produit, une façon de magnifier le réel.

 

B/ L’épuration des passions

 

Outre le plaisir que nous apportent les simulacres, ils nous libèrent de certaines passions. On appelle ce processus la catharsis, mot grec qui signifie purification.

Aristote en parle à l’occasion des tragédies. Je vous rappelle que les tragédies grecques n’étaient pas en reste sur les actions horribles représentées sur scène : meurtre, inceste, amours impossibles, jalousie destructrice et  j’en passe… Et pourtant les Grecs dans l’Antiquité se régalaient de ce type de spectacle comme nous nous régalons aujourd’hui d’un film de guerre où les soldats tombent sous les balles ou sont déchiquetés par des obus…

En réalité ce type de tragédies écrit Aristote « en représentant la pitié et la frayeur réalise une épuration des passions. »

Cela veut dire que la pitié et la frayeur se trouvent apaisées par une mise à distance opérée par la fiction et la passion cède la place à la contemplation.

 

 

 

C/ Pourquoi la fiction ?

 

Dans un livre de 1999 intitulé pourquoi la fiction ? Jean-Marie Schaeffer va reprendre à son compte l’argumentation développée par Aristote dans la Poétique et l’étendre à d’autres productions de la mimésis. Il entend la fiction en un sens extensif : non seulement le récit littéraire, le théâtre, le cinéma mais aussi les jeux vidéos.

A cet égard, il débute son livre sur la lecture d’un article d’un quotidien sur Lara Croft,

 

 

 

Héroïne virtuelle. Cet article dénonçait les dangers de la fiction virtuelle. Mais JM Schaeffer montre comment les arguments utilisés dans cette dénonciation constituent au fond une reprise et une transposition des arguments platoniciens. Dans une veine aristotélicienne il montre la nécessité épistémologique de la fiction et son rôle psychologique dans l’apprentissage. Son livre tente de nous montrer contre Platon et tous ceux qui critiquent les jeux vidéos aujourd’hui  que ces simulacres améliorent nos connaissances :

 

« Si le dispositif fictionnel est un opérateur cognitif, c’est parce qu’il correspond à une activité de modélisation et que toute modélisation est une opération cognitive. Cela est particulièrement apparent dans le domaine des fictions canoniques, puisque leur rapport au monde est de nature représentationnelle et que l’élaboration d’une représentation (comme processus mental ou opération publiquement accessible) est par définition une opération cognitive. » (Pourquoi la fiction ? p. 319.320)

 

L’auteur aborde ensuite la question des « fonctions transcendantes » de la fiction et plus particulièrement il évoque une fonction importante dans le cadre du développement psychologique de l’individu. Il parle de la mise à distance provoquée par ce qu’il appelle « l’immersion fictionnelle » :

 

« Toute fiction est le lieu d’une distanciation causée par le processus d’immersion fictionnelle. Elle nous détache de nous-mêmes, ou plutôt elle nous détache de nos propres représentations, en ce qu’elle les met en scène sur le mode du « comme si », introduisant ainsi une distance de nous-mêmes à nous-mêmes. » (ibid. p. 325)

 

Enfin il aborde à l’instar d’Aristote le rôle esthétique des fictions, le plaisir qu’elles nous procurent. Il insiste surtout sur l’aspect ludique de celles-ci :

 

« Une fiction est donc un jeu avec des représentations ou encore un usage ludique de l’activité représentationnelle. Or l’activation ludique des facultés représentationnelles correspond à la définition même de la relation esthétique. La relation esthétique est plus spécifiquement un libre jeu entre les représentations. » (p. 329).