Introduction à la philosophie

CHAPITRE 1 : Qu’est-ce que la philosophie ?

Introduction

Nous allons voir dans ce cours que le terme philosophie a une multiplicité de sens.

Etymologiquement « philosophie » est un terme qui vient du grec ancien. C’est Pythagore qui a utilisé pour la première fois ce terme. On pourrait le décomposer en deux parties :

  • « philo » d’abord qui signifie littéralement « amour », « désir ». « Philia » veut dire amitié.
  • « sophie » qui veut dire « sagesse », « science », « savoir »

La « philosophie » ce serait donc le « désir de la sagesse », l’ « amour du savoir ».

Nous pouvons mettre en lumière deux problèmes dans cette première définition.

1/ D’une part, le philosophe est un être de désir ce qui signifie qu’il cherche à posséder une chose qu’il n’a pas encore, à savoir la « sagesse ». A cet égard, le philosophe se distingue de celui qui sait ou qui prétend savoir comme ce fut le cas dans l’Antiquité grecque avec les sophistes ou aujourd’hui avec les hommes politiques qui sont capables de répondre à toutes les questions…

Sophiste : au Vème siècle av. JC en Grèce, les sophistes étaient des professeurs itinérants, enseignant de cité en cité et contre rétribution l’art d’argumenter efficacement. Cet enseignement était destiné aux jeunes gens appelés à jouer un rôle dans les assemblées démocratiques de la Grèce, où le pouvoir était attribué à qui parlerait et convaincrait le mieux la majorité des citoyens. Les sophistes les plus connus sont Hippias, Protagoras et Gorgias.

Le philosophe, s’il désire, a le sentiment qu’il manque quelque chose dans sa vie ; qu’il n’est pas tout à fait complet ou qu’il ne sera vraiment heureux que  lorsqu’il possédera cette énigmatique sagesse. Au final le philosophe est un insatisfait, qui veut progresser, apprendre et transformer son existence.

2/ Le second problème concerne la « sagesse » poursuivie par le philosophe. Ce terme est très ambigu. De quelle savoir ou science manque le philosophe ?

Au départ les premiers philosophes se définissaient comme des « physiciens ». Mais ici la physique a une signification bien différente de notre « physique » contemporaine (celle qui commence avec Galilée). Etymologiquement la physique vient de « phusis » qui veut dire nature. Les premiers philosophes observaient les phénomènes naturels et ils tentaient avec leurs faibles moyens expérimentaux d’en donner les causes. Aussi la philosophie s’origine dans l’étonnement (Aristote dans la métaphysique), que l’on se demande le pourquoi des phénomènes que l’on observe. Par exemple les philosophes matérialistes (Démocrite, Epicure, Lucrèce) considéraient que la réalité était constituée d’atomes tombant dans le vide. Cette physique est révolutionnaire pour l’époque dans la mesure où elle explique les phénomènes par des causes naturelles. Ce qui signifie que cette physique s’oppose frontalement avec la superstition (expliquer les phénomènes naturels par des causes surnaturelles) et la peur. Autrement la physique va me permettre de lutter contre la peur et la superstition religieuse et donc d’être plus heureux. La physique est une condition nécessaire du bonheur.

D’abord, il peut désigner la recherche de la vérité : métaphysique. La philosophie consisterait en un premier sens à examiner voire à critiquer nos idées toutes faites sur les autres, le monde ou nous-mêmes, nos préjugés, nos illusions. A ce titre elle permettrait de détruire ces fausses représentations et de nous en libérer.

Ensuite la sagesse du philosophe ne serait pas une quête de la vérité mais bien plutôt une interrogation et une pratique qui viseraient à rendre les hommes plus heureux. Le philosophe nous offrirait les moyens d’atteindre plus surement le bonheur.

Là encore on peut considérer que le bonheur est atteignable : l’exemple de Pyrrhon et de ses cochons. Dans cet exemple, la sagesse consisterait à ressembler à l’animal dans la mesure où il n’est pas capable de penser au passé ou d’envisager l’avenir. Il faudrait donc vivre seulement dans le présent ; ou en tout cas s’y entraîner.

Mais aussi on peut aussi être pessimiste. C’est-à-dire que l’on peut penser que tous les hommes recherchent le bonheur, mais que cette quête est vouée à l’échec. Nous allons trouver cette thèse exprimé chez un philosophe français Blaise Pascal dans les Pensées. On peut trouver un exemple de ce pessimisme chez le personnage de Molière qui s’appelle Don Juan.

Partie 1. Socrate, le père de la philosophie

A/ Le portrait de Socrate par Alcibiade : l’endurance de Socrate

Celui qu’on considère comme le véritable père ou inspirateur de la philosophie c’est Socrate.

Nous avons un portrait de Socrate dans une œuvre  Le Banquet de Platon. Ce dialogue narre un dîner chez Agathon, noble athénien et auteur à succès de pièces de théâtres. Il vient de gagner un concours de théâtre et fête sa victoire avec des amis.

Le banquet (sumposion qui désigne la beuverie en commun) est une institution chez les Grecs. Il est ou privé ou public. Il a lieu en deux temps. Le sumposion suit le deîpnon qui veut dire le repas au cours duquel les convives mangeaient sans boire. La beuverie commençait, par une libation, après le repas et durait généralement toute la nuit. On y disait des prières, on chantait jusqu’au bout de la nuit (livre de P. Schmitt-Pantel, La Cité au Banquet. Histoire des repas publics dans les cités grecques.)

Ajoutons que le Banquet peut symboliser l’amitié nécessaire à la philosophie. Comme le dira plus tard Epicure : on ne philosophe bien qu’entre amis. La table sur laquelle a lieu le banquet réunit et en même temps sépare les amis. Cette proximité en même temps que cette distance sont indispensables pour dialoguer et chercher à deux ou à plusieurs la vérité. Nous verrons que l’amour au contraire présuppose le désir de ne faire qu’un avec l’autre et donc d’abolir toute distance. Nous étudierons ensemble un peu plus tard le fameux mythe des Androgynes qui se trouve dans le Banquet de Platon.

Socrate arrive au milieu du repas. Agathon l’apostrophe et lui demande de venir s’allonger auprès de lui pour lui confier sa trouvaille de sagesse, le fruit de sa méditation. Socrate paraît modeste. Sa sagesse, dit-il, est une sagesse de rien du tout, une manière de rêve.

Les convives s’apprêtent à boire. Pausanias[1] est un peu incommodé par ses excès d’alcool de la veille. La beuverie a laissé des traces; ils ont dignement fêté la victoire d’Agathon, et le Dieu Dionysos[2]. Aristophane a aussi la gueule de bois. Pour aujourd’hui, Les amis se décident à boire modérément.

La discussion s’engage. Pour agrémenter le repas, les convives invités par Agathon décident de choisir un thème de discussion. L’Amour sera le sujet des colloques…

C’est Socrate qui s’exprime en dernier et livre sa définition de l’amour. Il raconte sa rencontre avec une femme étrange, Diotime de Mantinée. Il a eu la chance de rencontrer une « prêtresse de l’amour », qui l’a initié personnellement aux mystères érotiques[3]. Son discours est interrompu par l’entrée bruyante d’une bande de jeunes athéniens, conduite par Alcibiade. C’est un jeune homme très riche, très ambitieux, très beau. Il est complètement ivre. Alcibiade a le front couronné d’une couronne de lierre et de violettes. En présence de tous les convives, il s’écrie:

« Amis, je vous souhaite le bonsoir ! Un homme ivre, et qui l’est tout à fait, accueillerez-vous sa compagnie, pour qu’il boive avec vous ? … »

Comme on dit : « In vino veritas ». L’alcool nous fait oublier nos scrupules, et nous pousse à parler sincèrement ou à dire ce que l’on cachait.

Alcibiade s’allonge entre Agathon et Socrate. Il invite tout le monde à boire faisant remplir un seau de vin qui doit passer de convives en convives.

Une fois la « tournée » terminée, il se lance dans un portrait (en même temps qu’un éloge) de Socrate.

Or on apprend une première chose sur Socrate : c’est qu’il « tient bien » l’alcool. Même quand il a beaucoup bu, il paraît tout à fait normal.

« car autant on lui dirait d’en boire, autant il en viderait, sans en être jamais plus ivre. »/

Alcibiade souligne la laideur physique de Socrate, ainsi que son insolence. Il paraît constamment faire le plaisantin disant qu’il ne sait rien mais en réalité ces apparences sont trompeuses. En lui se cachent des trésors; des divinités.

En même temps,  c’est un charmeur qui use de sa parole pour ensorceler les oreilles et les esprits qui l’écoutent :

« …lorsqu’on t’entend, ou qu’on entend tes propos rapportés par un autre, celui qui les rapporte fût-il un pauvre sire(…) nous en éprouvons un trouble profond : nous sommes possédés ! (…) Quand je l’entends, (…) ses propos m’arrachent des larmes, et je vois quantité d’autres personnes ressentir les mêmes émotions.».

La parole et donc le logos de Socrate agissent comme un puissant véhicule d’ivresse qui possède ceux qui l’écoutent. Socrate est presque assimilé à une sorte de sorcier ou de magicien. Il faut retenir cela car nous verrons un peu plus tard, lors de son procès[4] par les athéniens, qu’on va l’accuser de sorcellerie et de corrompre la jeunesse.

Le jeune homme avoue son amour pour le sage. Rien d’étonnant à cela car à cette époque, l’homosexualité est assez répandue. D’ailleurs Alcibiade s’adresse à tous les convives sans pudeur. Certes, l’ivresse y est pour quelque chose.

Alcibiade conte ensuite aux convives qu’il a aussi partagé les affres du champ de bataille avec Socrate. Or Socrate est supérieur à tous…

Pour résister à la fatigue : « pour ce qui est de supporter les fatigues, ce n’est pas à moi seulement qu’il était supérieur, mais à tous les autres, sans exception. »

Pour supporter la faim : « en campagne, coupés de nos communications, nous étions contraints à ne pas manger, alors, pour la résistance, les autres n’existaient pas comparés  à lui. »

Pour endurer l’alcool (je sais je me répète) : « … quand il y était forcé [de boire], alors il surpassait tout le monde ; et, ce qu’il y a de plus admirable que tout, c’est que jamais personne n’a vu Socrate ivre… »

L’ébriété de Socrate est pleine de vertu et de retenue. A la différence d’Alcibiade qui donne libre cours à sa parole et à son exubérance, l’ivresse de Socrate n’ébranle pas la maîtrise qui a de lui-même.

Pour souffrir le froid et les rigueurs de la météo : « un jour qu’il y avait la plus terrible gelée, et que tout le monde, ou bien s’abstenait de quitter son gîte pour sortir, ou bien en cas de sortie, se couvrait d’une quantité de choses, les pieds chaussés et enveloppés dans des feutres et des peaux d’agneau ; lui, au contraire, dans ces circonstances, il sortait avec un manteau tout pareil à celui qu’il avait coutume de porter, et, nu-pieds, il cheminait sur la glace plus aisément que les autres, bien chaussés… ».

Pour se concentrer et réfléchir : « Mais voici ce qu’encore a accompli et supporté cet homme énergique…Ayant concentré ses pensées dès l’aurore sur quelque problème, planté tout droit, il le considérait, et, comme la solution tardait à lui venir, il ne renonçait pas, mais restait ainsi planté, à chercher… »

 Midi sonne. Voilà donc plusieurs heures que Socrate réfléchit.

« Finalement, le soir venu, quelques-uns de ceux qui l’observaient, ayant, après leur dîner, transporté dehors (car on était alors en été) leur couchage, joignaient ainsi à l’agrément de dormir au frais la possibilité  de surveiller Socrate, pour voir si toute la nuit, il demeurait ainsi. Or, il resta planté de la sorte jusqu’à l’aurore et au lever du soleil. Ensuite, il s’en alla de là, après avoir fait au Soleil sa prière. »

Pour le courage lors des combats : Alcibiade rapporte deux faits significatifs. Le premier :

« j’étais blessé, il se refusa à m’abandonner ; mais, tout ensemble, il sauva mes armes et ma personne… ».

Le second acte mémorable à Délion où les athéniens se font battre à plat de couture… :

« … on battait en retraite ; c’était déjà la débandade parmi nos hommes ; lui, il marchait avec Lachès[5]. .. J’avais tout à fait le sentiment qu’il circulait là, tout comme si ç’avait été dans Athènes…, inspectant avec tranquillité les mouvements des amis comme ceux des ennemis, se révélant à tous, même de fort loin, comme un homme qui se défendrait tout à fait vigoureusement si l’on s’avisait de s’y frotter. »

Socrate n’a pas peur de la mort. Nous le verrons un peu plus tard…

 

B/ La force morale de Socrate

Socrate ne ressemble à personne. Non pas parce qu’il manifeste une intelligence supérieure aux autres mais parce qu’il entend vivre selon les principes qu’il a choisis : le courage, l’endurance, la tempérance (le fait de rester toujours maître de soi-même), l’équité/justice…

En ce sens la philosophe n’est pas un individu qui fait des dissertations ou écrit des livres. C’est d’abord une personne qui veut agir. Agir sur lui-même en luttant contre ses faiblesses, ses peurs, ses lâchetés,  sa douleur.

A l’origine, le philosophe ne cherche pas tant à élaborer une théorie (c’est-à-dire un système cohérent d’énoncés) sur le monde, sur lui-même ou sur Dieu. Dans l’Antiquité, ce qui correspond à une époque comprise entre 500 av. J.C. et la Naissance de Jésus-Christ, les Anciens avaient une autre définition de la philosophie. Elle correspond d’abord à un mode de vie, au choix d’une manière concrète d’exister : essayer de trouver les moyens d’être plus  heureux, d’accéder à une existence épanouie, libre, solaire.  Ensuite seulement, le philosophe pourra chercher à donner une justification rationnelle de sa manière de vivre, élaborer une théorie ou un système. Donc la pratique précède la théorie.  Nous verrons que ce sont les philosophes allemands (Emmanuel Kant, et surtout Hegel) qui ont inversés la donne  préférant faire des théories plutôt que de pratiquer la philosophie. En réalité, la raison de ce retournement vient de ce que ces deux individus étaient des professeurs de philosophie et non des philosophes… La distinction est importante ! Quand vous êtes professeur, vous devez enseigner une théorie, c’est-à-dire faire en sorte que les élèves comprennent, assimilent, retiennent les énoncés et les raisonnements. L’activité reste purement intellectuelle. La théorie enseignée n’est pas forcément suivie par des actes.

Par contre, le philosophe vise une transformation concrète de son existence : devenir plus fort,  plus courageux, plus tempérant, plus sage, moins peureux aussi. En ce sens nous verrons que la philosophie est une sorte de thérapie, qui doit nous faire passer de la maladie à la santé. Par exemple, la peur (de la mort, de Dieu…) est une sorte de maladie de l’esprit qui gangrène nos existences. Or dépasser ces peurs est une condition indispensable pour avoir une vie heureuse. Les Epicuriens ou les Stoïciens s’exercent à ne plus avoir peur. Nous verrons comment. Soulignons que ces vertus ne s’enseignent pas comme on enseigne une théorie mathématique. Par exemple, comment apprendre à devenir courageux ?

 

Le philosophe cherche à appliquer un certain idéal de vie. Il va s’exercer, viser l’amélioration de son existence.

Askésis : pour les Stoïciens[6] la philosophie est un exercice. Le propre de cet exercice physique et intellectuel c’est d’activer ses membres et sa pensée, de lutter contre l’ankylose, la paralysie. Elle permet de transformer notre vision du monde en même temps que de  notre personnalité. Il propose une thérapeutique contre l’atrophie, valable sur le double plan du corps et de l’esprit. Il engage donc tout mon être, passer d’un mode de vie inauthentique et mutilée où l’on me dit sans arrêt ce que je dois faire ou ce que je dois penser, à quelle heure je dois venir, partir, comment je dois me comporter à une existence authentique, sereine, heureuse, autonome.

A mes yeux, la philosophie ne consiste  pas seulement à enseigner une ou des théories abstraites, mais un art de vivre : une attitude concrète, qui engage tous les aspects de notre existence.

 

PARTIE 2. De la pratique à la théorie : le dialogue philosophique

A/ Préambule : Comment Socrate est devenu philosophe ?

L’apologie de Socrate est un texte de Platon qui raconte le procès de Socrate par les Athéniens. On l’accuse de corrompre la jeunesse et d’impiété. Ces accusations sont calomnieuses. Durant ce procès qui a lieu en 399 av JC, Socrate va prendre sa propre défense et il va expliquer comment il est devenu philosophe.

Ce récit se structure en trois moments.

  • Socrate commence par raconter qu’un de ses amis Chéréphon se rend un jour chez l’oracle de Delphes voir la fameuse Pythie. Précisons qu’au dessus de l’entrée de ce temple est inscrit la phrase célèbre « Connais-toi toi-même ». La pythie est une prêtresse qui officie pour le dieu Apollon. Elle rend des oracles c’est-à-dire lit l’avenir, ou révèle le passé, en résumé dire la Vérité. On sait qu’elle rendait ses oracles fortement intoxiquée par des fumées sortant du sol. Chéréphon va lui demander « qui est l’homme le plus sage de la Grèce ? ». La pythie lui répond laconiquement : « Socrate ».
  • Chéréphon, tout excité, se précipite à Athènes pour annoncer la grande nouvelle à son ami Socrate. Lorsque ce dernier apprend l’oracle il n’en croit pas ses oreilles. Socrate est perplexe. Ce qui veut dire qu’il est tiraillé entre deux certitudes : d’une part la pythie ne se trompe jamais, elle dit toujours la vérité ; et d’autre part Socrate est convaincu en son for intérieur qu’il n’est pas du tout l’homme le plus sage. Donc que va faire Socrate ? Il va mener une enquête. Nous allons voir que cette enquête va prendre la forme de dialogues avec des Athéniens réputés pour leur savoir ou leur science. Il va exercer ses enquêtes sur l’agora (place publique, rues d’Athènes). Il va interroger tous ceux qu’ils croisent et qui ont la réputation de savoir : hommes politiques, médecins, prêtres, artistes, sophistes…
  • Au terme de ces différents entretiens où le public est de plus en plus nombreux, Socrate arrive à une double conclusion :
    • Nombre de ces interlocuteurs prétendent savoir des choses. Or après avoir dialogué avec eux, Socrate constate que leur « savoir » n’est pas un vrai savoir. Autrement dit ces interlocuteurs ont simplement la prétention de savoir mais pas un savoir réel. Pour le dire autrement, ils croient savoir alors qu’ils ne savent pas. Ils ignorent leur propre ignorance. Ce qui est la pire des ignorances dans la mesure où ces individus ne se remettent jamais en question, ne critiquent jamais leurs certitudes ou leurs habitudes. Quand on croit savoir, on ne veut pas se mettre en quête de nouveaux savoirs. On ne veut pas progresser.
    • Mais Socrate arrive à une seconde conclusion : c’est qu’il y a un autre type d’ignorance. Une ignorance « savante » ou qui se connaîtrait elle-même. Socrate prend conscience que sa « sagesse » c’est de savoir qu’il ne sait rien ! Terminons tout de même en soulignant le fait que le philosophe sait au moins une chose : c’est qu’il ne sait rien. Les sceptiques, quant à eux, ne savent pas qu’ils ne savent pas car pour eux toute forme de savoir est impossible.
    • Socrate sera condamné à mort. Les haines contre lui sont trop nombreuses et trop farouches. Il sera conduit en prison où il continuera de recevoir ses amis. Ces derniers vont lui proposer de s’évader mais Socrate refuse pour deux raisons : la première c’est qu’il accepte la décision de ces juges en considérant qu’il faut toujours, quelque soit les circonstances obéir à la loi de la Cité. Seconde raison : Socrate n’a pas peur de mourir. Il sera condamné à boire la cigüe et mourra en 399 av JC.

 

 B/ Les conditions d’un authentique dialogue.

Le dialogue serait le chemin de la vérité…

 Le dialogue implique que je considère l’autre comme ayant autant que moi la capacité  à  trouver  la  vérité.  Autrement  dit,  il  n’y  a  de  dialogue  possible  que  si j’accepte que l’autre puisse avoir raison et que je puisse avoir tort. Il doit donc y avoir le même objectif de rechercher la vérité chez les deux interlocuteurs. Cela signifie que chacun doit mettre entre parenthèses son orgueil, son désir d’impressionner l’autre. Pour que le dialogue avance vraiment et progresse vraiment vers la vérité ou vers une solution satisfaisante pour tous, il faut que l’amour de la vérité, de la justice et du bien soit  une  motivation  première.  Il  ne  faut  pas  vouloir  avoir  raison  à  tout  prix. L’amour-propre  et  l’égoïsme sont les deux principaux obstacles au dialogue,  à  une rencontre  authentique  avec  l’autre.  Il  faut  donc  de  l’humilité,  de  la  simplicité  pour parvenir  à  un  échange  qui  soit  constructif,  pour  parvenir  à  un  accord  avec  l’autre. Chez les Grecs, dans l’antiquité, on ne philosophait bien qu’entre amis.

De même ce dialogue avec l’autre peut se doubler par un dialogue avec soi. Descartes a montré dans ses méditations métaphysiques que ce dialogue de soi avec soi est la condition essentielle pour parvenir à trouver une vérité.

 

 

C/Le dialogue dans la relation de maître à disciple/ Le dialogue socratique

 

Dans la relation du maître et du disciple, il s’agit pour celui-ci d’accéder à sa propre vérité, de parvenir à une prise de conscience et au final à une meilleure connaissance de soi. Par exemple, les dialogues socratiques sont des exemples célèbres. On peut distinguer deux types de prises de conscience.

 

1- Dans l’Alcibiade, Socrate rencontre Alcibiade, jeune homme athénien qui se destine à la politique. Il a de grandes ambitions politiques et souhaite accéder au pouvoir le plus  vite,  comptant  sur  son  énergie,  ses  talents  d’orateur,  et  sa  grande  beauté physique. On retrouve ici tous les traits distinctifs de la persuasion rhétorique/ sophistique. Mais Socrate ne  se  laisse  aucunement  impressionné  par  les  apparences.  Il  commence  à questionner  le  jeune  homme  en  lui  demandant  à  propos  de  quoi  délibère-t-on  dans l’assemblée  du  peuple.  Après  plusieurs  réponses,  ils  reconnaissent  que  le  principal objet de la délibération politique cherche à déterminer la conception de la justice et de l’injustice. Donc pour faire de la politique, il faudrait être une sorte d’expert en justice et en injustice, ou en tout cas n’avoir qu’une question à l’esprit : “Qu’est- ce qu’une société juste ?”.

Une fois ce premier point éclairci, Socrate demande à Alcibiade ce qu’est la nature  ou  l’essence  de  la  justice  et  de  l’injustice.  Il  doit  en  effet  posséder  cette connaissance s’il a décidé de donner ses avis à l’Assemblée du peuple. Or force est de constater qu’Alcibiade est incapable de répondre à la question. Il se rend compte qu’il ignore cette nature de la justice. Situation très gênante quand quelques instants plus tôt il s’enorgueillissait d’être un des espoirs futurs de la politique athénienne ! Socrate fait comprendre  deux  choses  à  Alcibiade.  D’abord  il  croyait  savoir  quelque  chose  (en l’occurrence  ce  qu’est  la  politique).  Puis  les questions  de  Socrate  lui  montrent  qu’en réalité il ignore ce que peut être la justice. Enfin il est prêt à accueillir cette première  vérité  sur  lui-même  :  “je  sais  que  je  ne  sais  rien”.  On  le  comprend  l’examen socratique ne vise pas à déterminer l’essence de la justice ou de n’importe quoi d’autre. Ce qui lui importe ce n’est pas de quoi on parle mais de qui on parle. Autrement dit, ce qui lui importe ce n’est pas de savoir ce qu’est la justice, mais de voir  qui  est  réellement  Alcibiade.  La  déception  d’Alcibiade  est  provisoire  car  il  a acquis une vérité importante sur lui même : celle de son ignorance. Or c’est seulement à partir de ce constat d’ignorance que l’on peut commencer une authentique recherche de la vérité, comme de savoir ce qu’est la justice par exemple.  La prise de conscience de mon ignorance est donc au fondement de mon désir de  savoir,  à  l’origine  de  la  philosophie.  C’est  donc  une  sorte  d’ignorance  positive puisqu’elle débouche sur une volonté de chercher, d’avancer.

 

2- Dans le Ménon, autre dialogue de Platon, Socrate va s’entretenir avec un jeune esclave nommé  Ménon. Malgré l’ignorance complète de celui-ci  pour ce qui concerne les questions de géométrie, Socrate va lui demander de résoudre le problème suivant : comment peut-on dupliquer la surface d’un carré donné ? Ils se servent alors d’un bâton et du sable où ils tracent la figure d’un carré. Ménon va d’abord prendre le côté du carré et doubler sa longueur. Mais il va très vite s’apercevoir que le nouveau carré obtenu a une surface quadruple du carré initial. Puis il décide d’enlever la moitié du carré quadruplé. Cependant on voit bien qu’il ne s’agit plus d’un carré… Au terme de plusieurs essais infructueux, Ménon s’aperçoit qu’il faut partir de la diagonale du carré primitif pour obtenir un carré dont la surface est double.

La morale de l’histoire : le jeune esclave ne croyait rien savoir, alors qu’en réalité  il  possédait  un  certain  nombre  de  connaissances  ou  de  vérités  (oubliées  car enfouies en nous) que les questions de Socrate ont permis de réactiver, de réveiller.

Le dialogue est ce que Socrate se plait à appeler une Maïeutique, ce qui signifie un art  d’accoucher  les  âmes  des  vérités  qu‘elles  recèlent.  Pour  l’anecdote,  Socrate attribue son pouvoir à sa mère qui elle était une sage-femme. Cela signifie que selon cette perspective, apprendre c’est se ressouvenir, puisque nous savons déjà tout.

La conséquence : Socrate défend ici une forme de pédagogie tout à fait originale. Pourquoi ?

Selon une perspective « classique », le professeur serait celui qui apprendrait quelque chose à l’élève. Ce qui veut dire que l’élève est ignorant, vide/privé de toutes connaissances. Alors que le professeur serait « plein de savoir ». La pédagogie consisterait alors à transmettre, à « remplir/transvaser » le savoir du professeur dans la tête de l’élève. Il y aurait une supériorité du professeur sur l’élève.

Selon la perspective platonicienne, l’élève est en réalité riche d’un savoir qu’il porte en lui mais qu’il a oublié. Quant au professeur, son rôle serait simplement de permettre à l’élève de se réapproprier son savoir, de réfléchir sur lui-même.

Autre remarque sur la philosophie de Platon… Ce dernier croyait à la réincarnation. Après notre mort, notre âme se sépare de son enveloppe charnelle. Elle est ensuite jugée par trois juges : Minos, Rhadamante et Eaque. On trouve tout cela décrit dans le livre 10 de la République : le fameux mythe d’Er. L’Âme vertueuse contemple pendant 1000 ans les vérités. Puis elle doit se réincarner et l’âme peut choisir à ce moment-là le type d’existence qu’elle mènera ensuite. L’âme va se baigner dans un fleuve, le « léthé », littéralement le fleuve de l’oubli. L’âme va oublier toutes les vérités acquises auparavant et va aussi oublier ses vies précédentes.

Pour récapituler : Ces deux dialogues aboutissent à des conclusions opposées. Pour le premier, je crois savoir mais l’examen me fait prendre conscience que je ne sais rien. Aveu d’ignorance. Pour le second dialogue, je  crois ne rien savoir au  départ, alors qu’en réalité, les questions du maître me font réaliser que je possède la vérité en moi. Dans l’un je sais que je ne sais rien; pour le second, je sais que je sais tout. Ce qui importe là encore n’est pas tellement le sujet du dialogue, mais c’est toujours  la  personnalité  de  celui  qui  est  interrogé.  Ce  qui  compte  c’est  la  prise  de conscience/rupture/révolution opérée par le dialogue, c’est d’accéder à une vérité qui jusqu’à maintenant m’échappait  parce  que  je  ne  faisais  pas  l’effort  de  chercher,  parce  que  je  me  crois toujours dispensé de tout examen, sûr de mes opinions sur moi-même et sur le monde qui m’entoure.

PARTIE 3 : L’allégorie de la caverne

 

Nous trouvons ce texte dans la République de Platon, dans le livre 7. Ce dialogue est composé de 10 livres. Dans ce livre, les différents interlocuteurs se posent le problème suivant : qu’est-ce qu’une société juste ? Et ils vont tenter de donner une description de ce que serait une société « parfaite », « utopique ».

Pour Platon, une société juste est une société hiérarchisée, inégalitaire.

  • Au sommet de l’Etat doit régner le « roi-philosophe », incarnation vivante de la raison.
  • Au-dessous de lui, sous les ordres du roi, nous trouvons la caste des guerriers incarnation du « thumos », c’est-à-dire du cœur, siège du courage et de la force.
  • Enfin vient le « peuple », « epithumos », le ventre, siège des désirs, de l’irrationnel. Le roi aidé du guerrier doit apprendre à contrôler le peuple.

Nous allons retrouver cette structure tripartite dans la morale de Platon : notamment le mythe de l’attelage ailé (Phèdre). Dans ce mythe, le cocher incarne la raison (logos). Il est aidé d’un premier cheval qui obéit sans discuter au cocher (thumos). Enfin le second cheval incarne le désir (epithumos) et prend constamment la tangente.

Nous verrons en parlant de la morale que nous serons face à un dilemme : qu’est-ce qu’une vie réussie ?

Deux réponses sont possibles.

  1. Pour Platon une belle vie, c’est une vie qui est conduite par la raison aidée du cœur/volonté. La raison et la volonté doivent contrôler les désirs, les pulsions du « ventre ».
  2. Pour Calliclès, au contraire la vie ne vaut d’être vécue que si l’on cherche à satisfaire tous nos désirs (Gorgias) ; La raison et la volonté doivent se mettre au service de la satisfaction des désirs.

 

Passons à l’allégorie de la caverne…

Le mythe tient une place importante dans l’œuvre de Platon : le mythe d’Er, de  l’attelage ailé, de Prométhée, des androgynes…
« Mythe » vient du grec « mythos » qui signifie « mensonge ». Le mythe désigne donc un récit oral ou écrit légendaire racontant des évènements qui n’ont pas eu lieu réellement.

Mais alors quel rôle peut-on attribuer à un mythe dans un exposé ou un traité philosophique ?

Eh bien ce serait sous une forme imagée ou symbolique de rendre compte de l’apparition d’un phénomène complexe ; d’une réalité échappant au discours rationnel ou scientifique. En effet comment expliquer ce qu’est le désir amoureux par exemple ? Est-ce que la science est capable de nous faire comprendre ce qui fait la spécificité de ce sentiment ? La science va se cantonner à nous expliquer que le désir amoureux apparaît avec certaines hormones qui vont nous pousser à la reproduction, à nous donner une description anatomique de la sexualité et elle sera incapable de rendre compte de ce qui fait la singularité de l’amour.

Ici le mythe peut avoir une place car sous couvert de légendes il parvient avec plus d’efficacité à nous éclairer sur l’essence de l’amour. Il a donc un rôle heuristique (découverte) et par conséquent n’est pas qu’un mensonge dans la mesure où il nous dévoile une certaine forme de vérité.

Enfin le mythe a une grande valeur pédagogique car nous adorons tous écouter des « histoires ». Elles ont souvent un fort impact sur notre mémoire. Il n’y a donc pas que la dimension intellectuelle du mythe mais aussi une part affective importante.

 

 

 

 

[1] C’est un autre convive.

[2] Dionysos, dans la myth. gr., fils de Zeus et de la mortelle Sémélé. Identifié avec Bacchus dans la myth. romaine, il est le plus jeune, le plus populaire, mais aussi le plus complexe des dieux de l’Olympe: bon vivant (dieu de la Vigne), gai, tout en étant cruel jusqu’au paroxysme. Son culte, important, est aussi celui de l’art et de la poésie et a donné naissance au théâtre grec.

[3] Amour vient du grec Eros.

[4] Dans L’Apologie de Socrate.

[5] C’est un général athénien.

[6]