L’homme est-il condamné à se faire des illusions sur lui-même ?

L’homme est-il condamné à se faire des illusions sur lui-même ?

 

Introduction :

La lecture immodérée des romans peut constituer un puissant poison pour notre esprit. Les livres ne seraient pas parfois des drogues puissantes ?

Certains livres peuvent nous faire perdre la tête et nous faire perdre par la même occasion tout rapport avec le réel, faire que nous ne savons plus qui nous sommes. Le modèle d’un tel lecteur qui confond le fonctionnement des mondes fictionnels avec celui du monde réel est évidemment Don Quichotte de Cervantès. Ses lectures excessives de romans de chevalerie le conduisent à appliquer à lui-même et à chaque situation à laquelle il est confronté les grilles d’interprétation constituées à partir des romans. Ainsi se crée-t-il une nouvelle identité en se parant d’un costume de chevalier, d’un casque et d’une épée. Il transforme son cheval malingre en fier destrier. De même voyant des moulins il les appelle Géants, et ce malgré les objections répétées de son écuyer Sancho. Ces interprétations nécessairement fautives sur sa propre identité et sur la réalité extérieur l’entraînent à commettre des actions déplacées et par conséquent comiques.

 

Nous pourrions donner une première analyse. Don quichotte est bien prisonnier de ses illusions chevaleresques tant il veut ressembler à ses héros romanesques. Au fil des pages, on comprend, que Don Quichotte est incapable de se délivrer de ses illusions qu’il entretient sur lui-même et le monde qui l’entoure. En effet ce qui caractérise au premier plan l’illusion c’est qu’elle paraît incorrigible, irrémédiable. J’ai beau savoir que la rame plongée dans l’eau est droite, elle m’apparaîtra toujours cassée en pénétrant dans l’eau. Ce qui distingue l’illusion de l’erreur c’est que l’on peut corriger cette dernière. Dans l’illusion nous serions victimes d’une puissance trompeuse -inconscient, société, religion, matrice…- impossible à vaincre contrairement à l’erreur dont nous serions responsables -par un manque d’attention ou un jugement précipité- et que nous pourrions amender.

 

Mais nous pourrions proposer une autre analyse contradictoire. Ne pas simplement voir dans Don Quichotte un pauvre hère condamné aux misères de la folie et de l’errance. En effet, si l’illusion apparaît dans un premier temps comme une forme tragique d’aliénation mentale, sociale, métaphysique irréductible, si elle paraît condamner les hommes a souvent -voire toujours- se tromper sur eux-mêmes, ne pourrait-elle pas être envisagée comme un puissant remède contre les maux de l’existence ? Finalement, la vie rêvée de Don Quichotte n’est-elle pas beaucoup plus palpitante, plus merveilleuse imaginant illusoirement une existence chevaleresque sans avoir conscience de cette tromperie ?

 

Problème 1 : A l’instar de Don Quichotte dans quelle mesure peut-on envisager que les hommes soient condamnés à se faire des illusions sur eux-mêmes ? Mais faut-il y voir une malédiction fatale irrémédiable ? Ne pourrait-on pas tenter par les moyens de la philosophie, de la psychologie, de l’art, de la science de se libérer de ses illusions ? La lucidité n’est-elle pas une conquête sur soi ?

 

Problème 2 : Mais nous pourrions penser le problème différemment. Ainsi plutôt que de voir dans les illusions que nous ne manquons pas d’entretenir sur nous-mêmes une forme d’emprisonnement, de condamnation et au final de malheur, ne pourrait pas y voir un levier extraordinaire pour embellir nos ternes existences, pour magnifier une réalité quotidienne morne et répétitive ? Un remède plutôt qu’un poison ? Faut-il vraiment préférer la vérité -qui souvent blesse- aux illusions sur nous-mêmes qui pourraient nous réconforter ?

Au final, les illusions que nous entretenons sur nous-mêmes sont-elles une condamnation ou une bénédiction ? Surtout, le fait d’entretenir des illusions sur moi-même n’est-ce pas la meilleure façon de m’imaginer et donc de me désirer tel que je suis pas encore ? Tel que je pourrais devenir dans le futur ? L’illusion ne serait-elle pas le moteur de mon épanouissement à venir ?

 

Nous pouvons répondre à ces problèmes en trois moments :

 

 

1/ Première hypothèse/argument : D’abord nous pourrions partir du constat que nous sommes peu ou prou condamnés à vivre dans l’illusion. En effet, nous serions victimes de puissances trompeuses qui sécréteraient des illusions qui s’interposeraient entre moi et moi-même, entre moi et le monde. Je ne serais pas exactement tel que je conçois que je suis. Le monde serait en réalité différent de l’image que j’en aurais. Et de cela je n’aurais pas conscience. L’illusion agirait comme un voile qui m’empêcherait d’accéder à ma véritable identité, à mon authentique personnalité aurait le statut d’un simulacre : l’illusion se ferait prendre pour la réalité.

 

  1. La condamnation de l’homme à se faire des illusions sur lui-même est peut-être d’ordre métaphysique, presque religieuse. Nous avons été placés dans un monde d’illusions par une puissance « maléfique » et trompeuse. La condamnation prend alors la figure d’une malédiction :
    • Dans « l’allégorie de la caverne » (République VII), Platon nous dresse le portrait terrifiant d’une humanité enfermée dans une caverne, destinée par quelque puissance métaphysique inconnue (en effet qui ou quoi a eu cette drôle d’idée d’enfermer l’humanité dans une caverne ?…) à contempler des ombres projetées. Les hommes sont totalement inconscients de leur condition de prisonniers mais prétendent orgueilleusement leur savoir d’eux-mêmes et du monde. En effet comment, si je suis né enchaîné dans une caverne (ou une matrice), savoir qui je suis vraiment? Comment ne pas vivre dans l’illusion que je suis le mieux placé pour me connaître moi-même ?
    • Mais cette condamnation peut-elle même se doubler d’une seconde. Si je demandais à un de ses prisonniers, s’il croit être libre de penser ce qu’il veut et de faire ce que bon lui semble, il est fort probable qu’il me réponde par l’affirmative. Je me crois libre, mais cette idée de liberté n’est-elle pas une illusion ? J’ai conscience des fins que je poursuis, mais je souffre d’une part d’une ignorance des causes naturelles qui me font exister, penser et agir  et d’autre part de l’illusion d’être libre.
      • Référence : Spinoza, Ethique I, appendice et lettre à Schuller.
      • Enfin, incapables que nous sommes d’assumer et de prendre réellement conscience de notre humaine condition, de voir les choses en face, nous nous réfugions dans le divertissement. Ce dernier serait compris comme une manière de diversion.
        • Référence : Pascal, Pensées.

 

 

 

2/ Second argument : se libérer du prestige de l’illusion. La philosophie pourrait se comprendre comme l’activité intellectuelle qui se destine à libérer les hommes de leurs illusions, qui leur assurerait une meilleure connaissance d’eux-mêmes. Cette activité peut se pratiquer seul ou à plusieurs. La lucidité peut s’acquérir par l’ascèse solitaire ou dialogique.

 

  1. Le doute comme arme de destruction des illusions de la subjectivité.Descartes, méditations métaphysiques
  2. Le dialogue comme chemin de vérité et souci d’authenticité.Platon, Alcibiade
  3. La cure psychanalytique et l’exigence de sincérité. Freud

 

 

 

 

 

 

3/ Troisième argument : Enfin l’illusion, bien loin d’être une condamnation ou une prison, ne serait-elle pas une des meilleures parts de nous-même ?

  1. D’abord, l’illusion pourrait constituer une étape nécessaire dans la découverte de la vérité. Ainsi Descartes imagine-t-il qu’il est peut-être fou, ou qu’il est peut être entrain de dormir (et qu’il ne sait plus s’il est éveillé ou s’il dort…). Ensuite qu’il est la victime d’une puissance trompeuse dans la personne du malin génie qui le désoriente même dans les opérations logiques et mathématiques les plus simples. Certes, les illusions sur moi-même (mon corps, mes idées) semblent irrémédiables dans un premier temps. Mais en réalité ces illusions sont volontaires, assumées par Descartes comme une étape essentielle dans la découverte de la vérité.
  2. Ensuite, les illusions sur soi-même, quoiqu’en dise Pascal, sont peut-être un remède réconfortant face à notre condition mortelle et tragique. Le divertissement ne serait pas une faiblesse mais un paravent contre l’angoissede la mort et de la souffrance.
  3. Enfin les illusions seraient le moteur du désir, un moyen de se rêver tel que l’on n’est pas encore, de s’inventer en quelque sorte une nouvelle identité un peu comme l’enfant que se voit en pompier ou en infirmière… D’ailleurs, lorsque l’on s’imagine illusoirement être devenu celui que l’on n’est pas encore, non seulement cela nous pousse à réaliser ce rêve ; mais la contemplation de cette illusion elle-même nous apporte une forme de bonheur… Don Quichotte n’était-il pas au comble de la joie lorsqu’il se voyait habillé en chevalier à braver des dangers imaginaires ? La lucidité n’est-elle pas au contraire le mode  d’existence la plus malheureuse et au final la plus misérable ?