Bachelard. La philosophie du non (1934). Fiche de lecture.

Philosophie du non (1934)

ESSAI D’UNE PHILOSOPHIE DU NOUVEL ESPRIT SCIENTIFIQUE

Gaston Bachelard

 

 

AVANT-PROPOS

PENSÉE PHILOSOPHIQUE ET ESPRIT SCIENTIFIQUE

  • Gaston Bachelard part du constat d’un antinomie inhérente à la philosophie des sciences. Elle est écartelée entre deux tendances opposées, le général et l’immédiat, l’ a priori et l’a posteriori :
    • celle du philosophe qui part de principes généraux
    • celle du savant qui se cantonne à l’étude des cas particuliers.
  • Ces deux attitudes constituent en réalité des « obstacles épistémologiques ». C’est dans le chapitre un de La formation de l’espit scientifique que Bachelard en donne une définition.
  • En réalité le nouvel esprit scientifique, celui qu’inaugure la théorie de la Relativité d’Einstein, renverse cette dichotomie entre le rationnel et l’expérimental. Il procède en effet selon un double mouvement qui alternativement de l’a priori à l’a posteriori et réciproquement, ce que Bachelard appelle « une transmutation de valeurs épistémologiques ».
  • Il convient donc selon Bachelard de dépasser cet état de fait et d’inaugurer une nouvelle philosophie des science où le rationalisme et l’empirisme ne seraient plus opposés mais réconciliés :« Il semble donc bien que nous manquions d’une philosophie des sciences qui nous montrerait dans quelles conditions — à la fois subjectives et objectives — des principes généraux conduisent à des résultats particuliers, à des fluctuations diverses ; dans quelles conditions aussi, des résultats particuliers suggèrent des généralisations qui les complètent, des dialectiques qui produisent des principes nouveaux. Si l’on pouvait alors traduire philosophiquement le double mouvement qui anime actuellement la pensée scientifique, on s’apercevrait que l’alternance de l’a priori et de l’a posteriori est obligatoire, que l’empirisme et le rationalisme sont liés, dans la pensée scientifique, par un étrange lien, aussi fort que celui qui unit le plaisir et la douleur. En effet, l’un triomphe en donnant raison à l’autre : l’empirisme a besoin d’être compris ; le rationalisme a besoin d’être appliqué. »
  • Penser scientifiquement, c’est se placer entre la théorie et la pratique dans un « champ épistémologique intermédiaire ».
  • Cependant, Bachelard considère qu’il y a une préférence à accorder au rationalisme, au mouvement qui va de la théorie à l’expérience. La physique contemporaine est selon lui le gage de ce primat voire même de la « suprématie » du rationalisme dans la recherche scientifique.
  • Le rationalisme appliqué : pour l’esprit scientifique, « l’application n’est pas une mutilation ». L’activité scientifique est guidée par le rationalisme mathématique. « La réalisation d’un programme rationnel d’expériences détermine une réalité expérimentale sans irrationalité. » L’expérience n’est donc plus une réalité mais une réalisation concrète qui obéit aux nécessités mathématiques.
  • En outre cette nouvelle philosophie des sciences que Bachelard appelle de ses vœux doit être en mesure de bousculer ces principes généraux, de les dialectiser afin de les rendre plus fécond, plus novateur. Elle ne doit plus poser ses principes comme intangibles, ses premières vérités comme totales et achevées. Il faut donc rompre avec cette philosophie de la fermeture pour défendre une « philosophie ouverte ».
  • L’esprit scientifique ne peut se constituer qu’en détruisant l’esprit non scientifique. Tout réel progrès dans la pensée scientifique nécessite une conversion. Les progrès de la pensée scientifique contemporaine ont déterminé des transformations dans les principes mêmes de la connaissance.
  • La philosophie du non : «  l’expérience nouvelle dit non à l’expérience ancienne, sans cela, de toute évidence, il ne s’agit pas d’une expérience nouvelle. Mais ce non n’est jamais définitif pour un esprit qui sait dialectiser ses principes, constituer en soi-même des nouvelles espèces d’évidence, enrichir son corps d’explication sans donner aucun privilège à ce qui serait un corps d’explication naturel propre à tout expliquer. »
  • Il y a rupture entre la connaissance sensible et la connaissance scientifique. Il faut faire table rase du passé.

 

 

CHAPITRE I

LES DIVERSES EXPLICATIONS MÉTAPHYSIQUES D’UN CONCEPT SCIENTIFIQUE

  • Nous avons cinq manières d’aborder un objet : l’animisme, du réalisme, du positivisme, du rationalisme, la rationalité complexe, et la rationalité dialectique ou surrationalisme. Nous avons en quelque sorte cinq manières de concevoir une chose ou un concept qui peuvent se superposer les unes sur les autres et former ce que Bachelard appellera à la fin de l’ouvrage un « réalisme feuilleté. »
  • Il entreprend de distinguer ces cinq niveaux métaphysiques en partant d’un exemple : le concept de masse. Ce qui est intéressant avec ce concept c’est qu’on le trouve aussi bien chez Aristote que chez Einstein ou Dirac.
  • L’animisme
    • D’abord la masse se donne à nous selon une appréciation grossière. « Pour l’homo faber, la masse est toujours une massue. »
    • Puis cette notion va progressivement « s’intérioriser ». En elle, on pourra désormais trouver une « richesse profonde », « intime ». Elle devient l’objet de « curieuses valorisations ».
    • A ce stade, cette notion de masse est un « concept-obstacle ».
  • Le réalisme empirique :
    • le concept est ici lié à l’usage de la balance. « Il bénéficie immédiatement de l’objectivité instrumentale. »
    • Dans cadre, l’instrument précède la théorie. Or note Bachelard, il n’en est plus même de nos jours : « dans les parties vraiment actives de la science, où la théorie précède l’instrument, de sorte que l’instrument de physique est une théorie réalisée, concrétisée, d’essence rationnelle. »
  • Le rationalisme
    • « Ce troisième aspect prend toute sa netteté à la fin du XVIIe siècle quand se fonde, avec Newton, la mécanique rationnelle. C’est le temps de la solidarité notionnelle. À l’usage simple et absolu d’une notion fait suite l’usage corrélatif des notions. La notion de masse se définit alors dans un corps de notions et non plus seulement comme un élément primitif d’une expérience immédiate et directe. Avec Newton, la masse sera définie comme le quotient de la force par l’accélération. Force, accélération, masse s’établissent corrélativement dans un rapport clairement rationnel puisque ce rapport est parfaitement analysé par les lois rationnelles de l’arithmétique. »
    • « En particulier, la notion de masse, si nettement réaliste dans sa forme première, est en quelque sorte subtilisée quand on passe, avec la mécanique de Newton, de son aspect statique à son aspect dynamique. Avant Newton, on étudiait la masse dans son être, comme quantité de matière. Après Newton, on l’étudie dans un devenir des phénomènes, comme coefficient de devenir. »
    • « Dès sa première ébauche, le rationalisme laisse présager le surrationalisme. La raison n’est nullement une faculté de simplification. C’est une faculté qui s’éclaire en s’enrichissant. Elle se développe dans le sens d’une complexité croissante, comme nous le montrerons plus clairement quand nous arriverons aux stades épistémologiques suivants de la notion de masse. »
    • En tout cas, pour interpréter dans le sens réaliste la corrélation des trois notions de force, de masse et d’accélération, il faut passer du réalisme des choses au réalisme des lois.
    • La mécanique rationnelle conquiert rapidement toutes les fonctions d’un a priori kantien.
    • Mais voici venir une époque, avec l’ère de la Relativité, où le rationalisme, essentiellement fermé dans les conceptions newtoniennes et kantiennes, va s’ouvrir.
  • Le rationalisme complexe : La théorie de la Relativité
    • « L’ouverture se fait, pour ainsi dire, sur l’intérieur de la notion. On se rend compte que la notion de masse a une structure fonctionnelle interne alors que jusque-là toutes les fonctions de la notion de masse étaient en quelque sorte externes puisqu’on ne les trouvait qu’en composition avec d’autres notions simples. La notion de masse que nous caractérisions comme un atome notionnel peut donc recevoir une analyse. Pour la première fois, un atome notionnel peut se décomposer ; on arrive donc à ce paradoxe métaphysique : l’élément est complexe. Corrélativement, on s’aperçoit que la notion de masse n’est simple qu’en première approximation. En effet la Relativité découvre que la masse posée jadis par définition comme indépendante de la vitesse, comme absolue dans le temps et l’espace, comme juste base d’un système d’unités absolues, est une fonction compliquée de la vitesse. La masse d’un objet est donc relative au déplacement de cet objet. »
    • Bref, la notion simple fait place à une notion complexe, sans déchoir d’ailleurs de son rôle d’élément. La masse reste une notion de base et cette notion de base est complexe.
  • La rationalité dialectique : la mécanique de Dirac
    • Mais le rationalisme contemporain s’enrichit non seulement par une multiplication intime, par une complication des notions de base, il s’anime aussi en une dialectique en quelque sorte externe.
    • Nous aurons alors un exemple précis de ce que nous proposons d’appeler un élément du surrationalisme dialectique qui représente le cinquième niveau de la philosophie dispersée.
    • Mais le rationalisme contemporain s’enrichit non seulement par une multiplication intime, par une complication des notions de base, il s’anime aussi en une dialectique en quelque sorte externe
    • la mécanique de Dirac : Nous aurons alors un exemple précis de ce que nous proposons d’appeler un élément du surrationalisme dialectique qui représente le cinquième niveau de la philosophie dispersée.
    • La mécanique de Dirac est partie, comme on le sait, d’une conception aussi générale, aussi totalitaire que possible du phénomène de la propagation.
    • Dirac examine de prime abord la propagation des « parenthèses » dans un espace de configuration. C’est la manière de se propager qui définira par la suite ce qui se propage. La mécanique de Dirac est donc, au départ, déréalisée.Mais voici la surprise, voici la découverte : En fin de calcul, la notion de masse nous est livrée étrangement dialectisée. Nous n’avions besoin que d’une masse, le calcul nous en donne deux, deux masses pour un seul objet. L’une de ces masses résume parfaitement tout ce qu’on savait de la masse dans les quatre philosophies antécédentes : réalisme naïf, empirisme clair, rationalisme newtonien, rationalisme complet einsteinien. Mais l’autre masse, dialectique de la première, est une masse négative. C’est là un concept entièrement inassimilable dans les quatre philosophies antécédentes. Par conséquent une moitié de la mécanique de Dirac retrouve et continue la mécanique classique et la mécanique relativiste ; l’autre moitié diverge sur une notion fondamentale ; elle donne autre chose ; elle suscite une dialectique externe, une dialectique qu’on n’aurait jamais trouvée en méditant sur l’essence du concept de masse, en creusant la notion newtonienne et relativiste de la masse.
    • . C’est alors que la philosophie dialectique du « pourquoi pas ? », qui est caractéristique du nouvel esprit scientifique, entre en scène.
    • Ainsi la réalisation prime la réalité. Cette primauté de la réalisation déclasse la réalité. Un physicien ne connaît vraiment une réalité que lorsqu’il l’a réalisée, quand il est maître ainsi de l’éternel recommencement des choses et qu’il constitue en lui un retour éternel de la raison. La théorie est la vérité mathématique qui n’a pas encore trouvé sa réalisation complète. Le savant doit chercher cette réalisation complète. Il faut forcer la nature à aller aussi loin que notre esprit.
    • Nous voudrions en effet donner l’impression que c’est dans cette région du surrationalisme dialectique que rêve l’esprit scientifique. C’est ici, et non ailleurs, que prend naissance la rêverie anagogique, celle qui s’aventure en pensant, celle qui pense en s’aventurant, celle qui cherche une illumination de la pensée par la pensée, qui trouve une intuition subite dans les au-delà de la pensée instruite. La rêverie ordinaire travaille à l’autre pôle, dans la région de la psychologie des profondeurs, en suivant les séductions de la libido, les tentations de l’intime, les certitudes vitales du réalisme, la joie de posséder. On ne connaîtra bien la psychologie de l’esprit scientifique que lorsqu’on aura distingué les deux sortes de rêverie.
    • La rêverie anagogique, dans son élan scientifique actuel, est, d’après nous, essentiellement mathématisante. Elle aspire à plus de mathématique, à des fonctions mathématiques plus complexes, plus nombreuses. Quand on suit les efforts de la pensée contemporaine pour comprendre l’atome, on n’est pas loin de penser que le rôle fondamental de l’atome c’est d’obliger les hommes à faire des mathématiques.

 

 

Chapitre III

LE NON-SUBSTANTIALISME. LES PRODROMES D’UNE CHIMIE NON-LAVOISIENNE.

  • La notion de substance dans la chimie : L’expérience chimique accepte si facilement les propositions du réalisme qu’on n’éprouve pas le besoin de la traduire dans une autre [53] philosophie. Malgré ce succès du réalisme, si l’on pouvait montrer ici une dialectique de la notion fondamentale de substance, on pourrait faire pressentir une révolution profonde de la philosophie chimique.
  • À notre point de vue, tout n’est pas réel de la même façon, la substance n’a pas, à tous les niveaux, la même cohérence ; l’existence n’est pas une fonction monotone ; elle ne peut pas s’affirmer partout et toujours du même ton. Une réalité feuilletée.
  • Aux premiers temps de la chimie organique on croyait volontiers que la synthèse ne servait qu’à vérifier l’exactitude d’une analyse. C’est plutôt l’inverse maintenant. Toute substance chimique n’est vraiment définie qu’au moment de sa reconstruction. C’est la synthèse qui peut nous faire comprendre la hiérarchie des fonctions.
  • Ce qui revient à dire que l’étude spécifiquement réalistique aurait été comme polarisée sur une propriété substantielle particulière. Seule la réalisation synthétique permet de déterminer une sorte de hiérarchie des fonctions substantielles, de greffer les fonctions chimiques les unes sur les autres. Devant une réalité si sûrement construite, libre à des philosophes d’égaler la substance à ce qui, dans la construction, échappe à la connaissance, libre à eux de continuer à définir la réalité comme une masse d’irrationalité. Pour un chimiste qui vient de réaliser une synthèse, la substance chimique doit au contraire être égalée à ce qu’on connaît d’elle, à ce que l’on a construit en se guidant sur des vues théoriques préalables. Il faut multiplier les réalisations. On a plus de chances de connaître le sucre en fabriquant des sucres qu’en analysant un sucre particulier. Dans ce plan de réalisations, on ne cherche d’ailleurs pas une généralité, on cherche une systématique, un plan. L’esprit scientifique a alors complètement supplanté l’esprit préscientifique. Voilà donc, à notre avis, le réalisme inversé ; la réalisation immense entreprise par la Chimie moderne va à contre-courant de l’étude réalistique.
  • Le réalisme posant naturellement l’objet avant la connaissance se confie à l’occasion, au donné toujours gratuit, toujours possible, jamais achevé. Au contraire, une doctrine qui s’appuie sur une systématisation interne provoque l’occasion, construit ce qu’on ne lui donne pas, complète et achève héroïquement une expérience décousue. Dès lors, l’inconnu est formulé.
  • Le substantialisme — nous l’avons dit ailleurs — est un obstacle redoutable pour une culture scientifique. Il bénéficie en effet des preuves de premier examen. Et comme les expériences premières sont immédiatement valorisées, il est bien difficile de débarrasser l’esprit scientifique de sa première philosophie, de sa philosophie naturelle. On ne peut pas croire que l’objet qu’on avait soigneusement désigné au début d’une étude devienne totalement ambigu dans une étude plus poussée. On ne peut pas croire que l’objectivité si nette au début d’une science matérialiste comme la chimie s’estompe dans une sorte d’atmosphère non-objective à la fin du chemin.

 

 

 

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